Mercredi 21 mai 2008

Il traversa la ville, dans sa vague clarté matinale, comme un possédé, les cheveux en bataille. Il était dans un tel état de dérèglement nerveux que les passants qu’il croisait lui parurent à peine humains. Un mélange de souffrance et d’espoir monstrueux transformait son visage en une forme de masque inquiétant. Il était sur le point d’éclater de rire ou de fondre en larmes à chaque instant et du reste, certains passants se détournaient de lui, vaguement inquiets.

Lorsqu’il arriva au temple, l’office du matin était terminé, comme il l’avait craint. Il traversa le parvis, à la fois plein de terreur et d’espoir et poussa les lourdes portes du temple.

L’endroit lui parut d’abord vide. L’estrade où Elmar prononçait chaque jour son sermon avait été débarrassée après l’homélie matinale. L’impeccable et invariable disposition des lieux laissait une impression de devoir accompli, d’implacable labeur quotidien. Eltor régnait toujours en sa maison, en dépit des vulgaires manquements et trahisons de certains de ses serviteurs. Oui, à l’instant même où il s’avançait entre les travées, il eut cette vision claire de la toute-puissance de son dieu, qu’aucune volonté humaine ne pourrait jamais entraver. Il était impossible dans ce lieu de penser qu’un drame avait eu lieu, à quelques pas à peine, qui ait la moindre importance au regard du dieu. Non, le silence d’Eltor recouvrait tout. Mais il planait dans tout cela un air de reproche. Où avait-il été ? Où ? Ne voyait-il pas la splendeur de l’œuvre d’Eltor à laquelle il avait la chance de participer ? Le temple vide et parfaitement agencé l’accusait plus sûrement que toute la troupe des fidèles du quartier nord, car ce n’était pas des mots ni des regards qui l’incriminaient mais des faits. Il n’avait pas été là.  

Il se dirigea vers la partie privée du temple, l’abside où se trouvaient la remise et sa cellule. Elmar se tenait sur le seuil.

Le vieux prêtre ne dit pas un mot et le regarda avancer vers lui avec un manque d’expression qu’Ewald ne comprit pas. Apparemment, Elmar attendait qu’il parle. Habituellement, le jeune acolyte aurait été tout à fait capable de déchiffrer l’attitude de son supérieur, qui était celle d’une colère froide et juste, prête à châtier. Mais l’esprit d’Ewald était à tel point gonflé d’espoir, de supplication qu’il se moquait bien de sa punition éventuelle, il l’appelait même à lui, avec cette bizarre conviction qu’en contrepartie, elle lui ramènerait Leyda.

Il s’avança tête basse vers le prêtre et se jeta à ses pieds. Alors, avant qu’il n’ait rien pu comprendre ou empêcher, il se mit à pleurer et sa voix prit aussitôt une inflexion suppliante.

« Je sers Eltor de tout mon cœur et de toute mon âme jusqu’à la limite de mes forces, parvint-il à prononcer à travers les sanglots. J’abjure toute mauvaise pensée, et je renie les attractions du malin. Je me mets sous la clairvoyante protection de mon dieu, jusqu’à ce, qu’à mon heure, il m’amène en son pays de justice… »

Mais Elmar ne répondit pas et ne le releva pas.

« J’implore votre pitié, père, geignit Ewald. Punissez-moi pour mon absence, pour le manquement à mon devoir, mais ne me punissez pas pour mes pensées car elles sont justes. Elles sont justes et bonnes et dignes d’Eltor et…

Une gifle violente l’interrompit et il bascula au sol. A part ce geste, Elmar n’avait pas bougé, pas émis une parole. Ewald se redressa et continua, presque comme si rien n’était arrivé.

-Je veux être bon et l’épouser dans les termes de notre foi, père. Leyda, elle s’appelle Leyda. Je veux dire, vous ne la connaissez pas, mais-

Une autre gifle fit taire le jeune acolyte. A cet instant ces yeux étaient noyés de larmes et il ne s’appartenait plus. Il se mit à prononcer blasphèmes après blasphèmes, brisant toutes les règles de bienséance requises quand on s’adressait à un prêtre d’Eltor, à un supérieur, à un père…

-Cela vous serait si simple, père. Je sais que vous en êtes capable. Il suffirait juste de changer son regard, l’inclinaison de son cou…Faites la me revenir, faites la m’aimer à nouveau et nous servirons Eltor, elle et moi, jusqu’à notre mort-

Cette fois-ci, Elmar n’y tint plus et se mit à rugir :

« Tu oses ? Tu oses ? Invoquer le nom d’Eltor, m’invoquer moi pour une conjuration de sorciers, pour jeter des sorts et d’odieux enchantements. Et de plus, tu oses me faire du chantage ? »

Elmar, plein d’une terrifiante rage froide, saisit Ewald par les cheveux et le traîna sur les pavés, le tirant vers l’autel. Il le traîna sans effort jusque là, d’un seul bras, comme si son acolyte n’avait rien pesé du tout dans sa poigne puissante et lui releva cruellement la tête en lui désignant le retable.

« Regarde. Voici ton seigneur, ton seul et unique seigneur. Lui seul doit avoir tout pouvoir sur ton âme. Abjure le nom de cette mécréante. Abjure cette odieuse putain. Abjure jusqu’à l’idée qu’elle ait même existé et je ne te chasserai pas. »

Mais Eltor, occupé qu’il était à occire le démon, ne semblait pas daigner considérer le cas de son disciple, ou en être pour l’heure à une distance infinie.

Elmar releva son acolyte, hébété, perdu dans quelque héroïque et naïf accès de désespoir adolescent.

« Quatre mois, gronda Elmar. Quatre mois que tu es le jouet de cette rien du tout, de cette fille perdue, voleuse, tricheuse, menteuse. De cette dépravée qui couche pour un quignon de pain. Quatre mois que j’attends que tu te décides à la renier, à me revenir libéré et fortifié, prêt à assumer ton devoir. Mais non ! Tu chutes à la première épreuve qu’Eltor met devant toi. Crois-tu vraiment que j’ignorais un instant ce qu’il se passait ? Tu ne peux aller nulle part dans cette ville sans que l’œil d’Eltor soit sur toi, ne le sais-tu donc pas ?. Et tu l’as amenée ici ! Chaque fois, je croyais que la honte te ferait rendre grâce mais non ! Et tout ça pour qu’elle t’ouvre les cuisses…

-Non, protesta faiblement Ewald, comme subjugué, hypnotisé»

Elmar le gifla à toute volée, deux fois, trois fois. Ewald ne fit pas un geste, sanglotant doucement sans pouvoir s’arrêter.

« Abjure-la ! n’as-tu aucune fierté ? N’as-tu aucune force ? C’est elle qui aurait du ramper à tes pieds pour te supplier de la rendre à Eltor. Elle qui aurait du avoir honte de sa frivolité devant toi. Au lieu de ça, cette traînée te rejette, et tu voudrais ramper vers elle ? Quel genre d’homme es-tu ? Quel genre de prêtre d’Eltor pourras-tu faire, si tu n’as même pas conscience de ta valeur face à cette débauchée ? Ne sais-tu pas qu’il y en a beaucoup d’autres comme elle, qu’elles sont la lie de cette terre, la boue des chemins ? »

Puis Elmar baissa la voix et parla très doucement à l’oreille de son jeune disciple égaré :

« Voici ce que tu vas faire, écoute-moi bien. Tu ne quitteras pas le temple jusqu’au retour du printemps. Je dormirai ici pour m’assurer de tout. Tu ne t’échapperas pas, tu m’entends ? Tu prieras et étudieras le Saint livre jusqu’à le connaître par cœur, jusqu’à le réciter dans ton sommeil. Tu te lèveras avec Eltor et t’endormiras avec lui. Tu sauras son enseignement si bien que tu n’auras plus besoin de rien d’autre et que tu pourras vivre sans manger ni boire, simplement supporté par ta foi. Alors, tu verras que tu auras tout oublié de cette moins que rien, qu’elle ne sera pour toi pas plus qu’un mauvais goût dans la bouche, rien de plus que l’ inutile et néfaste petite parasite qu’elle est en réalité. »

Un son pitoyable sortit de la gorge d’Ewald, un gémissement long et bas qui ne semblait jamais devoir finir.

« Abjure-la, répéta une nouvelle fois Elmar. »

Dans sa position, Ewald avait le regard plongé de force dans l’effrayante magnitude bleue des yeux de son maître, si bien qu’il lui était absolument impossible de lui échapper.

Alors monta de la gorge de l’acolyte, une protestation, un blasphème prononcé par son corps se révoltant sous la poigne d’Elmar, mais un blasphème douloureux, honteux, tout empli d’un remords infini: « nooon ! » 

Elmar s’apprêta à le foudroyer une nouvelle fois, mais ce fut inutile. Cela avait été la dernière protestation de l’acolyte, avant que sa résistance ne prenne fin définitivement. Le corps et l’esprit à bout de force, il fut prit de sanglots et de hoquets, qu’il fut incapable de contenir, et se cacha le visage pour tenter assez pitoyablement de dissimuler sa honte. Elmar le regarda geindre à ses pieds avec une grimace de dégoût, mais il ne dit pas un mot, et ne fit pas un geste. Puis, lorsque Ewald eut peu à peu cessé de pleurer, le vieil homme le ramena dans sa chambre où il l’y enferma.

par David Lantano publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt
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