Samedi 24 mai 2008

Il en fut comme Elmar l’avait prédit. Pendant les semaines qui suivirent, le prêtre ne laissa pas un instant de répit à son disciple. Il le soumit à une discipline éreintante dès l’aube, lui ordonnant, un jour de nettoyer chacune des pierres de la voûte du vieux temple, l’amenant un autre jour derrière la construction et lui ordonnant de creuser un puits, au milieu d’un terrain vague, espace sec et poussiéreux au-dessous duquel, probablement aucune source n’avait jamais sommeillé. Ewald du creuser pendant des jours le sol dur et pierreux, sans savoir à quel moment il devrait s’arrêter. Lorsqu’il levait les yeux sur son maître, celui-ci lui indiquait invariablement de continuer, sans même un regard pour la profondeur de la fosse. Pendant qu’un gros soleil diffus décrivait un parcours dans un ciel invariablement humide et gris, le prêtre surveillait à tout instant son acolyte tout en le harcelant de questions sur des points de doctrine qui avaient pour but de maintenir son esprit concentré sur son devoir. Plus tard, après les deux offices de la journée, et dès la tombée du soleil, Elmar enfermait son acolyte dans sa cellule et s’installait dans la remise pour passer la nuit sur une natte de crin. A aucun moment, pourtant, Ewald n’émit la moindre protestation.

Pendant ces quelques semaines, Ewald fut presque parfaitement empêché de penser par lui-même, maintenu en permanence dans un rabâchage sans fin du Saint Livre qui ramenait de force les divagations de sa conscience aux grands principes moraux du culte d’Eltor. Plus que jamais, devant ces yeux se présentait un monde de devoirs, un monde simplifié, aux lignes rigides, qui n’admettait pas le doute. Chacun de ses actes, chacune de ses moindres pensées intervenaient dans un magnifique et implacable mécanisme moral, qui lui donnait après de pénibles efforts pour se contrôler l’apaisante impression et la fierté d’être un juste, d’appartenir aux hommes de biens d’Eltor qui guidaient les pécheurs dans leurs efforts pour être sauvé.

Etrangement, les seuls moments où Ewald échappait à l’emprise d’Elmar et de son dieu, étaient pendant la durée des offices, où il assistait son maître. En dépit de toute raison, alors, il laissait errer sa pensée, sa volonté devant l’ensemble des fidèles venus assister aux cérémonies. Il lui semblait parfois reconnaître, deviner, anticiper, presque en dehors de son champ de vision, dans cette mer de visages, un geste, une attitude, une inclinaison particulière de la tête, un regard qui n’appartenait qu’à elle. Il en allait de même de cette couleur blond pâle des cheveux de certaines fidèles, couleur qui n’était pas rare dans cette région, mais qui attirait son regard à chaque instant sans qu’il puisse s’en empêcher. Bien sûr, l’illusion ne durait qu’un infime instant et il découvrait à chaque fois, qu’il s’agissait d’une autre. Mais l’effet produit, répété, jaillissement d’un espoir démesuré dans son esprit, était désastreux pour sa tranquillité. De même, il s’attendait à chaque fois, en dépit de tout bon sens, à la voir passer les portes du temple et se mêler aux fidèles, et il ne pouvait s’empêcher à chaque fois d’être brièvement mais terriblement déçu par son absence.

Mais c’était dans son sommeil surtout, lors de ses rêves, dans ce territoire obscur où Elmar ne venait pas le chercher, que l’image douloureuse de Leyda venait le retrouver. L’image d’une Leyda infiniment mobile, insaisissable, légère et indifférente à tous ses efforts, au poids immense de son désir pour elle, s’imposait à lui avec la plus féroce simplicité. Une Leyda papillonnante qui glissait invariablement hors de portée de ses mains, qui se jouait aisément de ses laborieuses manœuvres pour l’approcher. Lui était lourd et d’une lenteur de Léviathan, lui était d’une gravité mortelle, alors qu’elle n’était que rire et dérision. Son sang épais et noir charriait les sédiments de tous les fleuves du royaume ; elle était à peine moins légère que l’air. Il y avait dans l’amour une loi qui donnait une supériorité de fait aux joueurs, aux plaisantins, aux insaisissables et qui punissait à coup sûr les chercheurs d’absolu, les monstres de pesanteur. L’espoir était une charge plus lourde encore que la prêtrise et toute la rage d’Ewald s’épuisait en d’inutiles efforts.

Il accompagna quelque fois Elmar jusqu’à sa maison où celui-ci lui donnait quelques menues tâches à effectuer. C’était seulement au cours de ces courtes marches, le long du même invariable parcours, qu’il se rendait compte du passage du temps, et de la lente entrée dans l’hiver. Il se mit à neiger un jour, et ce fut comme si Ewald s’éveillait d’une longue transe, comme s’il venait de passer une forme d’invisible frontière temporelle. Devant lui soudainement, à quelques pas de là, il vit un cavaleur apparaître au bout de la petite rue du temple. Le petit rongeur argenté, sûrement échappé d’une des forêt qui bordait la cité fortifiée s’arrêta un instant, comme pour le regarder, son regard brillant comme un minuscule éclair bleu. Ewald eut alors l’impression qu’il surgissait directement de sa mémoire.

De fait, il avait un jour, l’année où il avait reçu la Sainte Charge d’acolyte d’Eltor, à peine sorti de l’enfance, capturé l’un de ces petits animaux connus pour leur incroyable rapidité. Plus exactement, il avait recueilli l’animal blessé, peut-être des suites de l’attaque d’un des chiens du quartier. L’une de ses pattes avait été brisée, et l’animal avait saigné abondamment, ce qui lui avait permis de l’approcher sans trop de difficulté, et de le ramener au temple. Le petit rongeur avait tout d’abord tenté de fuir, puis il avait plongé son étrange regard fixe et bleu dans les yeux du jeune garçon qu’il avait été, et s’était laissé faire. Les jours suivants, il avait soigné et nourri l’animal, qui venait manger dans sa main, et qui, affaibli, ne quittait pas l’espace restreint de sa cellule. Chaque soir où il avait regagné sa cellule après les offices, alors, le cavaleur, avait poussé un petit cri aigu, qui était peut-être l’équivalent de la joie pour son espèce, et s’était laborieusement traîné jusqu’à cet enfant humain qui le nourrissait. Il s’était alors laissé caressé et avait reniflé de son minuscule museau le cou et les oreilles d’Ewald, le faisant se tordre de rire. Toutefois, après ces quelques jours, lorsque sa patte fut guérie, l’animal s’était remis à courir à toute vitesse autour du lit, à sauter sur son armoire, à faire tant d’acrobaties et à pousser tant de cris perçants qu’Ewald avait cru que le cavaleur devenait fou. Alors, pour éviter que son nouveau compagnon ne s’échappe , Ewald lui avait brisé la patte ; celle-la même qu’il avait guérie quelques jours plus tôt. Mais par la suite, l’animal ne lui avait plus procuré aucun réconfort. Il avait eu peur de lui et fuyait à son approche.

Le cavaleur qui était là, paraissait plus qu’un souvenir, un rappel d’une époque révolue, d’un temps où le doute n’existait pas et où la souffrance avait un sens.. C’était peut-être un parent de celui qu’il avait recueilli, venu réglé une dette dix ans après les faits. Comme pour dissiper cette idée grotesque, le cavaleur traversa la rue dans son typique mouvement de vague ultra-rapide et disparut à sa vue.

 

par David Lantano publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt
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