Les jours suivants, on vit Ewald travailler avec une volonté renouvelée et une application farouche à l’étude, et aux travaux quotidiens désespérants qu’Elmar lui avait imposés. Il travaillait avec une grande excitation, non pas, comme s’il s’était résigné à une interminable corvée mais comme si son salut se trouvait au fond du trou qu’il creusait tous les jours derrière le temple. Il parut d’ailleurs bien vite convaincu qu’une source l’attendait réellement au fond de la fosse et il n’avait que la hâte de la faire jaillir pour plaire à son maître. Il creusa jusqu’à ce que la couche de terre excavée lui cachât le soleil, sans rien découvrir mais lorsque, chaque soir, il remontait à la surface, noir de boue, l’air satisfait d’Elmar l’emplissait de joie. Et la nuit, il s’effondrait sur sa couche, rompu de fatigue et sauvé.
Son regard ne s’égarait plus non plus comme il le faisait auparavant, avide, cherchant parmi la masse anonyme de la congrégation, un visage parmi les visages, un regard parmi les regards. Il ne se détournait plus non plus, sans arrêt vers l’ouest, lorsqu’il était au dehors, vers l’ouest et le quartier du port. Non, son regard était devenu froid, sa paupière ne cillait presque pas. Il avait presque atteint cette perfection atone qui était la marque des prêtres d’Eltor. Si l’on ne pouvait rien lire dans un regard, c’était que rien ne s’y cachait… La 112ème épître du livre d’Eltor commençait ainsi.
Un mois encore passa avant qu’Elmar ne cessât de dormir au temple. A ce moment, là, Ewald effectuait presque seul toutes les activités d’entretien du temple et se plongeait dans l’apprentissage du Saint Livre sans même qu’Elmar ne lui demandât. Il semblait enfin, à la grande satisfaction d’Elmar, qu’Ewald était devenu autonome et profondément engagé au service d’Eltor. L’acolyte était devenu un pénitent exemplaire, respectueux et travailleur, qui précédait de son mieux les volontés de son maître et les exigences du service. Il devint évident que le triste moment d’égarement du jeune homme était passé, que la coupable frivolité qui avait été sienne avait enfin disparu, remplacée par l’abnégation tranquille qui était le fait des serviteurs d’Eltor. Elmar se mit même à penser que le garçon pourrait avoir l’étoffe pour être son successeur…
Puis, la nuit du solstice d’hiver arriva. Elmar était rentré chez lui depuis longtemps et Ewald qui comme chaque nuit, conformément aux consignes de son maître, s’était enfermé dans sa chambre, se réveilla en sursaut après un long cauchemar dont il ne se rappelait que des bribes. Un arbre s’agitant dans le vent, une course dans la neige, des cris résonnants dans l’obscurité d’une forêt et des mares profondes dissimulées dans l’ombre. Quelque chose d’une beauté impossible à peine aperçue, une musique étrange comme produite par le vent dans des cristaux de glace…
Il se leva de sa couche. Regardant autour de lui, il vit comme une lumière diffuse dans la pièce, une lumière grise et bleue qu’on ne pouvait expliquer. Il fit quelques pas silencieux et ouvrit la porte qui n’était, finalement, pas verrouillée. Le temple lui aussi était baigné dans cette lumière obscure qui ne révélait que la silhouette déformée des bancs et l’aspect luisant des pavés. Il traversa la salle sans hésiter, d’un pas flottant, presque cérémoniel et poussa les énormes battants du portail qui s’ouvrirent sans bruit.
Dehors, il neigeait à gros flocons sur le parvis. Le ciel était d’un gris étrange, comme traversé par des flux d’énergies inconnues. Il descendit jusqu’à la rue, qui était plongée dans le plus profond silence. On aurait presque pu entendre le bruit des flocons atteignant le sol. La conviction lui vint aussitôt, venue on ne sait comment, qu’il y avait quelque chose là-bas, tout près de là. Quelque chose d’attirant, d’essentiel quelque part en ville et qu’il lui fallait le rejoindre. Il ne savait quoi exactement, la nature de cette chose était voilée, ou bien, il l’avait oubliée, mais elle emplissait son cœur de bonheur et de révérence. Il fallait absolument la retrouver, la retrouver à tout prix, ou tout serait perdu. Il se mit en route aussitôt.
La neige s’était accumulée depuis des heures sûrement, et marcher était difficile. Il s’enfonçait à chaque pas jusqu’aux mollets et sa progression était très lente. Rapidement, il fut perdu. Après qu’il eut tourné l’angle de la rue du temple, il s’aperçut que la ville avait changé et que rien ne ressemblait à ce qu’il en avait connu. Les rues n’étaient pas les mêmes, disposées autrement qu’elles l’avaient été pendant le jour. Les symboles d’Eltor qui se dressaient habituellement comme des potences à l’angle de chaque rue, étaient invisibles. C’était sans doute l’étrange lumière et la neige qui recouvraient les rues qui en faussaient les perspectives. Il marcha encore et encore. Il fallait absolument qu’il atteigne cette chose essentielle qui se trouvait en ville, sinon elle ne tarderait pas à disparaître, c’était évident. Mais il n’avançait pas et il ne reconnaissait rien. Et peu à peu, il sentit une forme de désespoir s’emparer de lui.
Il dut marcher ainsi pendant des heures, à travers une ville immense et silencieuse qui n’avait apparemment pas de limites. Dans sa conscience, s’imprimaient des images d’angles de bâtisses inconnues, d’inquiétantes corniches croulant sous la neige, d’immense rues larges et vides comme des canyons. A chaque instant, son regard était aspiré dans des perspectives désolantes. Il s’attendait à reconnaître un détail, à déboucher sur une avenue bien connue, mais la configuration tronquée des rues se dérobait à chaque fois à son désir. Chaque rue avait des recoins impossibles, des arrières-cours abandonnées, des façades et des palissades immensément longues ne protégeant rien qu’il puisse comprendre. Les fenêtres noires, affreuses, annonçaient la mort d’êtres pitoyables à l’intérieur, dont il ne saurait rien. Il crut devenir fou. Puis, sans savoir comment il était arrivé là, il parvint finalement à ce qu’il reconnut comme étant les faubourgs du quartier nord.
Le vent se leva et enfla autour de lui, produisant une longue plainte qui se répercutait sur les murs des maisons. Ewald était transi, absolument glacé jusqu’à la moelle de ses os. Il n’avait conscience que d’être égaré, sur une place qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais vue, qui, pour ce qu’il en savait, n’appartenait pas à cette ville. Il songea un instant à retrouver son chemin. Le temple était quelque part dans cette ville confuse, mais il ne savait dans quelle direction chercher. Son regard essaya de discerner un signe, un repère à l’un des angles de la place, mais en vain. Et il s’avança péniblement au milieu de cet espace découvert d’où il pouvait observer un grand pan du firmament. Le ciel, au-dessus, de cet endroit était en effet absolument limpide, et il pouvait voir chaque étoile de chaque constellation briller comme une goutte de feu. Il lui suffirait de tendre la main pour en saisir une. Peut-être alors qu’elle lui communiquerait une partie de sa chaleur, il avait tellement froid.
Il discerna parfaitement l’agencement d’étoiles appelé le Dragon, qu’il avait autrefois regardé avec émerveillement. A cette époque de l’année, la constellation avait changé d’aspect, après un long mouvement apparent de giration. L’étoile principale brillait avec une force plus brûlante et plus solitaire, mais l’œil du dragon était au-dessous des autres étoiles. Le dragon avait la tête en bas. L’image muette d’une Leyda souriante, dans une délicate robe de percale, la peau brune contrastant avec la blancheur de l’étoffe, montrant dans le prolongement de son bras les douze étoiles dont elle connaissait le nom, lui apparût soudain à ses côtés, figure de proue lui prenant naturellement le bras. Elle sourit et il sentit son souffle tiède se poser sur sa nuque, puis sa main petite, aux doigts délicats s’insinua dans ses cheveux avant de recouvrir sa bouche. La main de la jeune femme était froide sur ses lèvres, glacées comme une poignée de cailloux. Il eut un hoquet, et réalisant soudain l’absence de Leyda- l’image n’était qu’un fantôme translucide- il se mit à étouffer.
Il se recroquevilla, sous la force du vent qui passait à travers lui, et accélérait, le transperçant avec un bruit de rugissement. Il était saisi, stupéfait. Il vit sous ses yeux sa peau devenir bleue et d’une pâleur de mort. Son corps lui fut soudain étranger, distant, et tout son être se résuma à son regard, à ses yeux fiévreux. Il se rendit seulement compte alors qu’il était nu. L’idée de la perte, la sensation de dépossession était si forte qu’il crût mourir. Il était incapable de faire le moindre geste, ni de prononcer le moindre mot et rien ne paraissait capable de le sauver, de le consoler. Il allait mourir de froid et de désespoir.
Ce fut alors qu’il commença à entendre la musique.
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