-Il hurla et puis, aussitôt après, il fut jeté sans y rien comprendre au milieu d’une atroce forêt sans ciel, changeante, épousant sa crainte en se déformant à chacun de ses battements de cœur. Avant d’avoir rien compris, il courait. Sans savoir pourquoi, il courait. Droit devant lui. Dévalant des talus innombrables, prodigieusement pentus, jusqu’à s’enfoncer dans des gouffres où l’obscurité était absolue, il courait. Son cœur lâchait, puis reprenait vie dans un spasme. Il courut sans comprendre, jusqu’à se rendre compte qu’il était poursuivi par des prédateurs humanoïdes dont il ne pouvait pas voir le visage. Il essayait de leur échapper, mais ils venaient de partout autour de lui. Et la forêt n’avait pas de fin. Et puis, tout au fond d’une profonde dépression au-milieu des arbres immenses, il ne lui fut plus possible de reprendre sa course, il fut soudain privé de force. Il attendit un instant, regardant avec le plus profond désespoir les talus qui le surplombaient, jusqu’à les voir se jeter sur lui de partout. Alors, il fit un pas de côté-
et se retrouva à l’entrée de la clairière étrange où vivait le Hurleur ; clairière qui était comme deux nuits plus tôt, plongée dans la douce et cristalline ferveur mélodique qui le mettait en extase. Souriant comme un enfant, apaisé, il se rendit compte d’un mouvement enjoué de giration à quelques pas de là et il se mit à rire. La structure rougeoyante de l’arbre était cette fois-ci entourée d’une ronde de silhouettes blanches, lourdes et maladroites. Les silhouettes tournaient avec l’enthousiasme et le manque de grâce d’idiots du village plongés dans l’ivresse. C’était un carrousel de clowns grotesques, culbutant et faisant la roue dans un but indéfinissable. Ewald s’approcha lentement, fasciné et son rire mourut bientôt. Il s’aperçut de l’expression des visages des danseurs. Ils étaient crispés dans l’angoisse et dans l’application la plus inhumaine. Il ne s’amusaient aucunement, mais étaient prêts à tout pour plaire, pour séduire…Cela pourtant était impossible, Ewald sentait bien que cela était hors de leur portée, tant ils étaient hideux, gonflés, maladroits et….morts. Les corps étaient ceux de suicidés rendus à la vie par le Hurleur. Alors qu’il allait crier d’horreur, il fut devancé et de l’arbre provint un cri strident qui jeta la panique dans le cercle des danseurs. En quelques battements de cœurs à peine, alors, les égarés s’enfuirent, s’échappèrent de la clairière, hurlant comme s’ils étaient soumis à la question. En quelques battements de cœurs à peine, il n’en restait plus rien. La clairière était vide.
[Cette fois, Ewald se voit marchant triomphalement sous une pluie de fleurs, héros retournant victorieux de sa quête]
-Qu’est-ce…qu’est-ce que c’était ? balbutia Ewald.
[Des images de scènes de cirque et de théâtre lui apparaissent. Ewald ressent le grand mépris du Hurleur pour les morts rendus à la vie. Ils sont idiots, laids et sans imagination. Impossible de rendre un tant soi peu de grâce à ces corps privés de volonté propre.]
-J’ai fait ce que vous m’avez demandé…
[Cette fois, Ewald ressent une grande jubilation provenir de l’arbre tandis que la mine défaite d’un Elmar hurlant de rage lui apparaît]
-J’ai fait ce que vous m’avez dit…
[Elmar se précipite pour ramasser à la hâte les restes calcinés de son autel en jurant. ]
-J’ai fait cela pour vous…
-Non, murmure la créature, cela, rappelle-toi, tu ne l’as fait que pour te libérer de ce vieillard qui te suçait le sang bien plus sûrement que moi. Cela, tu ne l’as fait que pour que je te rende ta gambadeuse aux pieds légers. Cela, tu ne l’as fait que pour toi. Maintenant, il est enfin temps que tu me rendes un petit service…
-Que voulez-vous que je fasse encore. Je ne peux plus pénétrer chez lui la nuit, il se méfiera maintenant…
[Des chiens hurlant de rage lui apparaissent. Des centaines, des milliers de chiens grondant et aboyant à la mort]
-Des chiens ? Je ne comprends pas…
[idée d’une haine puissante pour ces animaux sales et stupides. Leurs cris s’amplifient jusqu’à emplir l’esprit d’Ewald. Puis, un nuage de mort recouvre bientôt ces meutes hurlantes et leurs aboiement finissent par disparaître peu à peu]
-Mais ni Elmar, ni moi n’avons de chiens. Je ne comprends pas…Qu’attendez-vous de moi ?
-Tue-les tous, chuchote le Hurleur. Tous les chiens de la ville. Nous en serons débarrassés…
-Non…non, je ne ferais pas ça. Ne me demandez pas ça, je ne pourrais jamais…
-Comment ça ? gronde cette fois le hurleur. Tu renoncerais à la sublime et douce Leyda qui en ce moment-même –soit-dit en passant- s’apprête à prendre un nouvel amant. Tu renoncerais à elle pour quelques bâtards. Est-ce là toute l’étendue de ta conviction ?
-Non, je ne vous crois pas, vous mentez…vous…
-Veux-tu que je te montre ? Tu sais que je peux te le montrer. Oh, c’est un fort beau garçon, je dois dire…
-Non…gémit Ewald.
-Alors cesse de gémir et fais ce que tu as à faire ! rugit le Hurleur, sa voix s’enflant jusqu’à devenir métallique. Je te croyais enfin affranchi, mais tu n’es qu’un enfant !
-Non….d’accord, je le ferai, finit par soupirer le jeune homme. Mais comment ferai-je ? C’est impossible, il y en a beaucoup trop, et puis, je ne saurai pas comment….
-Voyons, suis-je un démon sans cœur ? t’abandonnerais-je dans le besoin ? Tu n’auras rien à faire ou presque…Croyais-tu que je te demandais d’égorger quelques centaines de bêtes, avec tes petites mains blanches d’écoliers ? Ce sera beaucoup plus simple que cela, pratiquement anecdotique et totalement indolore…
-Comment ?…
-Cueille l’un des fruits de l’arbre, et coupe-le en fins morceaux que tu abandonneras auprès de la porte de chaque maison où vit un chien accompagné d’un maître. Ces stupides renifleurs en raffolent. Et lorsqu’ils en sentiront l’odeur, ils n’auront de cesse que d’y goûter. Bien entendu, ce sera alors leur dernier repas, mais c’est ce qui nous occupe, n’est-ce pas ?... Fais cela pour moi, mon fils, et je te rendrai Leyda, douce et obéissante…»
Ces dernières paroles achevèrent de convaincre l’acolyte. Cela, est la conscience qu’il n’aurait à tuer aucun homme de sa main, qu’après cette épreuve, le Hurleur ne pourrait pas le lier à lui. Il sourit comme un conjuré ayant gardé les doigts croisés sous la table pendant un serment.
Puis, timidement, il s’approcha des branches les plus basses de l’Arbre de Nuit. Il y découvrit un fruit jaune étrange, semblable un peu à une coloquinte mais portant de bizarres traces évoquant des cicatrices boursouflées se croisant deux à deux. Alors qu’il s’interrogeait sur la nature du fruit, il releva la tête et croisa, au sein de l’arbre, un regard d’une beauté stupéfiante, d’une douceur de bienfaiteur compréhensif, qui lui fit un clin d’œil.
Ewald tendit la main vers le fruit qui se détacha immédiatement pour se loger dans sa paume. Du hurleur, provint un long rire sarcastique, satisfait. Et aussitôt, Ewald se réveilla.
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Je reviens au prochain chapitre !
Je n'ai pas lu la saga islandaise, mais en effet il y aura d'autres épreuves à la moralité discutable...