Lundi 30 juin 2008

Une grande faiblesse envahit tout son corps, tandis qu’il roulait, plein de fièvre à travers l’espace confiné de sa couche. Le souvenir de la nuit s’évanouit à toute vitesse dans sa mémoire à mesure qu’il paraissait s’enraciner dans sa chair, y prendre acte, tout aussi vite . Une forte nausée, dérèglement malsain de sa sensibilité, le prit, au pressentiment de ce qu’il allait faire. Mais l’horreur s’évanouit, s’annula aussitôt, dans la douceur apaisante qu’évoquait dans son esprit la récompense promise. Il sentit la surface inégale, ovoïde, d’un objet dans sa main. Et il y découvrit le fruit. L’étrange fruit mal formé, cueilli aux basses branches de l’Arbre de Nuit.

Il se leva et s’habilla dans un frisson. Puis, sans un son, sans la moindre hésitation, il quitta sa chambre, emportant un mince couteau ainsi que le fruit mortel, qu’il plaça sous son bras. Il faisait encore nuit, et le temple était toujours plongé dans l’ombre si bien qu’il n’avait pas à fixer les représentations d’Eltor qui l’encerclaient, icônes dérangeantes qu’il ne parvenait pas tout à fait encore à négliger. Il traversa la salle glacée, baissant la tête comme un criminel en quête d’un mauvais coup et sortit. Il gagna la rue rapidement.

Il hésita un instant, quant à la direction à prendre. Puis, se souvenant de la cour d’une large bâtisse, ressemblant assez à un corps de ferme, à quelques centaines de pas de là, il décida d’y diriger ses pas. Derrière, la grille noire en protégeant l’accès, il le savait, se trouvait un chien, un énorme mâtin dont les aboiement puissants et lourds l’accompagnaient lorsqu’il se rendait à la demeure d’Elmar. Il commencerait par là.

Lorsqu’il parvint devant la grille, à peine discernable dans l’air nocturne, il n’entendit d’abord rien, et il ne fut plus certain, soudain, d’être au bon endroit. Il s’approcha le cœur battant de la grille, pour essayer d’y voir à travers l’espace entre les barreaux ouvragés en fer forgé. Il discerna une cour de grève sale et grise, qu’occupait un puits désolé. Derrière, la cour s’achevait dans une perspective brisée, sur la façade noire d’une bâtisse au style martial. Frissonnant dans l’air glacial, il hésita à nouveau. C’était bien l’endroit qu’il avait recherché, mais le chien était sans doute retenu quelque part à l’intérieur, au coin du feu. Il ne savait que faire exactement. Il regarda la forme tubéreuse du fruit qu’il transportait. Comment devait-il opérer ? La situation lui parut un instant grotesque, seul dans la nuit avec un fruit et un couteau, et pendant ce bref instant, il eut un aperçu de ce qu’était la folie, mais-

Un grondement sourd et rauque interrompit sa pensée, le faisant se rejeter en arrière. Le chien avait surgit derrière la grille pour le surprendre et manifestait maintenant son hostilité pour l’intrus qu’il était. Mis en colère par la peur qu’il avait éprouvée, et développant en retour une curiosité morbide pour les effets du fruit en cas d’ingestion, Ewald se mit en devoir de punir le chien. Sortant le couteau, il découpa une fine lamelle sur la surface grumeleuse de l’étrange agrume. Aussitôt, monta dans l’air une odeur acide, légère et vaguement poivrée ; une odeur presque animale somme toute qui fit aboyer d’envie le mastodonte. Puis, aussitôt après, Ewald vit surgir un liquide à la surface du fruit ; un ichor rouge épais et visqueux, comme une sueur de sang, qui ne tarda pas à rendre sa main poisseuse. Répondant, aux supplications du chien, il lança la lamelle du fruit qui retomba dans sa gueule avec un grand bruit de clappement. Presque aussitôt, le chien s’effondra sans un son. Ewald fut à la fois horrifié et rassuré. Le fruit était indéniablement efficace et mortel, mais, comme l’avait promis le Hurleur, la mort qu’il provoquait était indolore.

Ewald décida alors de passer sans tarder à l’exécution de la mission que le Hurleur lui avait fixée et il remonta la rue vers le centre de la ville, le couteau et le fruit en main.

Marchant courbé, d’un pas rapide dans la neige, il passa devant toutes les grilles de toutes les cours qu’il put trouver dans la ville, et tout en marchant, il trancha de petits morceaux du fruit qu’il jetait par-dessus les grilles en passant, comme un courrier un peu fou agissant de nuit. Il ne s’arrêtait pas. En fait, il voulait achever cette tâche qui lui faisait horreur, le plus rapidement possible. Il voulait être capable, plus tard, de se tromper lui-même en prétendant que cela n’avait jamais eu lieu. Et plus cela serait court, plus il lui serait facile de s’abuser. Plus il lui serait facile de l’oublier. Toutefois, la ville était grande, et les chiens innombrables. Et s’il passait devant les grilles, accueilli par les hurlements de molosses sentant l’odeur envoûtante du fruit, il repartait dans le silence de leurs morts. Il se disait qu’ils ne souffraient pas, que leur mort était miséricordieuse, et qu’il ne s’agissait après tout que d’animaux, peu différents du gibier qu’il mangeait parfois. Mais cela ne parvenait pas à l’apaiser totalement. Il était une forme de messager de la mort, d’une mort inférieure, animale, certes, mais d’une mort tout de même.

Finalement, bien qu’il se fut efforcé d’en couper les tranches les plus fines possibles, le fruit fut réduit à l’état de pulpe alors qu’il errait dans les faubourgs sud de la ville. Et un instant plus tard, il n’en restait plus rien que des traces liquoreuses sur ses mains. Dégoûté, glacé, habité d’une honte tenace, il jeta le couteau dans une ruelle, et nettoya ses mains brûlantes de froid dans la neige. Puis, il rentra au temple.

Le lendemain, il fut récompensé de sa conduite par les sobres félicitations d’Elmar, plus marmonnées avec un visible manque de conviction que réellement prononcées avec chaleur comme elles auraient du l’être. Apparemment, sa prestation lors du sermon de l’office, deux jours plus tôt avait été convaincante et des échos satisfaisants en étaient revenus à l’attention du prêtre.

 Encore hanté par le souvenir de la nuit, épuisé et honteux, Ewald ne fit que baisser la tête avec embarras, ce qu’Elmar prit pour une marque de modestie un peu gênée et qu’il récompensa par une rapide tape distraite dans le dos du jeune homme.

 En vérité, Elmar semblait agité, en partie privé de cette impassibilité d’humeur qui était habituellement la sienne et qui ne reposait plus maintenant que sur la force de sa volonté. A ce sujet, le redoutable vieillard ne disait rien à son acolyte, mais Ewald savait que la profanation de son autel l’occupait beaucoup. C’était surtout le fait que son enquête n’avançait pas, d’ailleurs, qui plongeait le prêtre dans l’incompréhension et dans les affres d’une inquiétude inhabituelle pour lui. Personne n’avait rien vu du méfait. Aucune trace n’avait été laissée dans la neige, et, signe plus inquiétant, il n’arrivait à lire la culpabilité sur aucun des visages des membres de sa congrégation. Cette incapacité, plus que tout, le rendait méfiant. Elle indiquait soit que le coupable ne faisait pas partie de sa congrégation, ce qu’il avait du mal à croire puisque rien n’avait été dérobé, et qu’il s’agissait d’une manière évidente d’une vengeance contre lui (Au moins, sa lucidité était elle encore capable d’établir ce point avec certitude) ; soit que son dieu l’avait abandonné, ce qui était infiniment plus inquiétant.

La journée se déroula dans une forme d’agitation crispée, de mauvaise humeur pour Elmar ; dans un mélange paradoxal de honte, de mortification,  et d’espoir silencieux pour Ewald qui s’efforçait de s’arranger avec les remous de sa conscience. Les deux hommes cohabitèrent sans parler pendant toute la matinée, comme si, sans s’en rendre compte, un fossé s’était ouvert entre eux. Et puis, au cours de l’après-midi, un incident se produisit qui ne fit qu’ajouter à l’horreur de leur situation.

Elmar avait entraîné son acolyte à sa suite pour le conduire à sa demeure, ce qu’il n’avait pas fait la veille sans en expliquer la raison à son disciple. Ewald, qui avait attendu avec angoisse toute la journée la venue de ce moment, l’avait suivi avec la plus grande répulsion. Il avait craint de devoir constater les conséquences de sa petite expédition nocturne et il serait volontiers resté au temple toute la journée, s’il lui en avait été donné l’occasion. Ils descendirent, l’air maussade la petite rue du temple quand cela arriva.

Ils entendirent d’abord un gémissement pitoyable, une supplication haletante provenant d’une des maisons de la rue. Cela montait lentement dans l’air comme un « ouh ! ouh ! » lamentable, entrecoupé de bruits d’étranglement et de petits glapissement suraigus.  Puis, ils virent se traîner jusqu’à Elmar, rampant sur le chemin, les deux membres inférieurs paralysés, une bête efflanquée souffrant le martyr. C’était un chien, probablement l’un des rares chiens parias qui trouvaient suffisamment de nourriture dans les rues d’Osgord pour survivre. Arrivé à son niveau, la malheureuse bête leva sur le prêtre, de ses immenses yeux humides, un regard empreint d’une douceur et d’une souffrance infinies, sa queue s’agitant encore, avec un espoir malvenu, pour solliciter de l’aide. Le regard du chien semblait révéler une intelligence effarée, incapable de supporter la souffrance qui s’abattait sur lui et interrogeant un supérieur humain pour en comprendre la raison. Elmar, un instant interdit, s’accroupit à la hauteur de la pauvre bête qui lui lécha la main avec difficulté. Puis, avant qu’il ait eu le temps de réagir, le chien fut pris d’un spasme monstrueux qui le courba en deux, et le fit griffer le sol gelé de ses pattes tremblantes. En quelques battements de cœur, le chien recracha une forme de pulpe sanguinolente avec la plus grande difficulté, toussant de manière paroxystique jusqu’à s’étouffer. Réduit alors au silence, il cracha un torrent de sang, vacilla sur ses pattes et s’effondra, mort.

Les deux hommes restèrent un instant choqués par la scène. Elmar gronda un appel à son dieu, Ewald ne dit rien, livide. Puis, Le prêtre ordonna à son acolyte de ramasser la carcasse du pauvre animal pour aller l’enterrer derrière le temple. Ewald passa le reste de la journée à creuser. Il enterra, sans un mot, la dépouille de la pauvre bête, qui ne pesait plus rien dans ses bras. Puis, il accomplit les autres devoirs de la journée les yeux dans le vide. Il attendit la nuit avec impatience et résignation.

 

par David Lantano publié dans : Le Hurleur-dans-la-forêt
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