Dimanche 26 avril 2009

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C’était après l’une de ces journées absurdes. Nous avions à nouveau fini la classe par une nouvelle longue et inutile répétition du Magicien d’Oz.(le passage du Gardien des Portes, juste avant que les personnages ne pénètrent dans la fabuleuse cité d’Oz). Et puis, au moment où j’allais enfin lâcher les élèves pour qu’ils prennent leur car, j’ai entendu Manon hurler.

Elle m’a alors montré son blouson et j’ai vu que celui-ci portait les traces d’une grande lacération aux bords nets. Certainement faite à l’aide d’un cutter.

Elle était en larmes et moi j’étais anéanti. J’ai interrogé tout le monde. Est-ce que quelqu’un a vu qui a fait ça ?

Pas de réponse. Personne n’avait rien vu.

-C’est toi qui a fait ça, Kevin ?

Il m’a regardé en souriant :

-Non, maît’, tu peux me fouiller si tu veux….

Il a écarté les bras, en signe christique d’innocence. Je ne savais pas quoi faire. J’espérais simplement que les parents de Manon ne réagiraient pas trop violemment.

Ce qui a tout d’abord été le cas, je dois le reconnaître.

Le lendemain, malheureusement, la même chose est arrivée. Cette fois-ci, c’était la veste sport Nike de Mathilde qui était lacérée. De nouveau, une élève en pleurs….

De nouveau, personne n’avait rien vu. Personne ne savait rien.

J’ai alors expliqué la situation à Serge qui m’a gentiment conseillé :

« Ah, oui, là, tu ferais mieux de résoudre le problème rapidement, sinon, les parents vont pas tarder à te tomber dessus… »

C’était tout. Lui, ne ferait rien. Ce n’était pas son problème.

Les jours suivants, j’ai donc confisqué tous les ciseaux de la classe que j’ai placés dans une caisse au-dessus de l’armoire, hors de portée des élèves. J’ai fait ouvrir tous les sacs et toutes les trousses pour vérifier l’absence d’objet tranchant. Il n’y avait rien à signaler.

En fin de journée, deux nouveaux blousons avaient été lacérés.

J’avais l’impression de devenir fou.

Le lendemain matin, j’avais huit parents d’élèves furieux devant ma classe. Ils me hurlaient dessus. J’étais un irresponsable, les élèves n’étaient pas en sécurité dans ma classe, ça n’allait pas se passer comme ça, etc, etc… 

Je sentais bien que je n’étais pas loin de craquer.

La même journée, malgré toutes les confiscations, un autre blouson était lacéré.

 

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Je ne dormais plus. Je buvais comme un trou. J’étais une véritable loque. Me lever le matin me demandait des efforts titanesques. Je me tapais les 12 travaux d’Hercule chaque jour….

C’était une période où mon simple but était de traverser la journée sans incident, heure après heure, en détestant chacune des minutes que je passais à l’école.

Un soir, j’ai eu la surprise de recevoir un coup de téléphone de mon supérieur hiérarchique :

« J’ai appris qu’il y avait des problèmes dans votre classe, M. Demangel. Je crois qu’il serait bon qu’on se rencontre…

-Des problèmes ? Heu ? Non, oui, bien sûr, d’accord…

-Bien, je passerai donc vous voir en classe cet après-midi. »

Super, j’ai pensé, comme si j’avais besoin de ça.

 L’après-midi même, donc, M. l’Inspecteur Départementale de L’Éducation Nationale était installé dans le fond de la classe et il assistait à ma séance de français.

Les gamins gueulaient dans tous les sens et n’arrêtaient pas de m’interrompre. Ils n’écoutaient absolument rien de ce que je disais. C’était la catastrophe quotidienne.

A la fin de l’heure, j’ai eu droit à la discussion avec mon supérieur. Je savais très bien comment ça allait se passer : j’allais devoir formuler mon auto-critique. Ce genre de tête à tête avait toujours un petit côté procès stalinien. Et je ne me suis pas trompé :

Il m’a d’abord longuement regardé, sans rien dire, avec son faux sourire figé de compassion :

« D’après vous, M.Demangel, quel est le rôle d’un enseignant ?

-C’est un modèle, j’ai dit. Il doit montrer l’exemple à ses élèves par son discours et son attitude. Et puis bien sûr, il doit transmettre le savoir….

-Exactement. Et est-ce que vous avez l’impression d’incarner ce modèle ?

-Euh…non, je crois pas…enfin, pas tout à fait….

-Voilà, il a souri, vous voyez ? Vous le dites vous même. Vous ne vous comportez pas en enseignant…Oh, je vous accorde une chose : les élèves vous aiment bien, c’est évident.

Première nouvelle.

-Mais il y a beaucoup trop d’éléments qui ne vont pas dans votre enseignement, à la fois d’un point de vue pédagogique ou même simplement didactique. Pour être parfaitement honnête avec vous, je dirais même que votre enseignement est dans l’ensemble assez…indigent. Mais bon, nous reparlerons de tout ça une autre fois, je ne suis pas là pour vous inspecter aujourd’hui, d’ailleurs. Il y a des choses, disons, plus préoccupantes qui ne concernent pas directement votre pratique éducative. Vous voyez de quoi je parle ?

-Oui, j’ai dit, les affaires lacérées….

-Exactement ! A ce sujet… bon, je ne devrais pas vous dire ça, mais il y a une pétition qui circule parmi les parents d’élèves pour vous renvoyer de cette école.

Il m’a regardé droit dans les yeux, grave.

-Je tiens à vous dire que je n’approuve absolument pas ce genre de méthode ! Mais vous comprendrez qu’il m’est difficile de faire comme si de rien n’était. Je vais donc essayer de calmer les parents pour l’instant et vous laisser quelques jours pour régler le problème. Ensuite, je serais obligé de prendre des sanctions à votre égard, ce qui ne m’amuse pas du tout, croyez le bien… »

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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