Le soir même avait lieu un « conseil des maîtres » : ce genre de réunion interminable où les instits de l’école se devaient d’expliquer les différents projets, de justifier les dépenses, de proposer la hauteur des bacs à sable, etc…
Le conseil de déroulait d’une manière tout à fait habituelle, infiniment ennuyeuse…Et vu mon état moral et l’avis que certains de mes collègues avaient sur moi, je me contentais de garder le silence en attendant la fin. De toutes façons, mes propres « projets » étaient au point mort et cette affaire de vandalisme quasi-quotidien vampirisait toute mon énergie. Je ne pouvais pas faire le malin.
Même Lena, qui participait habituellement avec engouement à ce genre de punition collective paraissait maussade, en retrait, perdue dans ses pensées.
Mais au bout d’une demie heure de tergiversations administratives, les choses ont un peu évoluées quand David, un prof de CE1, adversaire acharné de notre champion de judo, a pris la parole, au beau milieu d’un discours où Martial présentait ses projets hollywoodiens pour sa classe :
-Oui, c’est super, ça, Martial, mais j’aimerais bien savoir pourquoi tu n’as pas dit à Baptiste que c’est toi qui avait téléphoné à l’Inspection pour parler de sa classe et que tu as demandé aux parents de faire une pétition pour le faire virer… Dénonciations anonymes, ça me fait penser à une certaine période de l’Histoire de France. Vichy ? ça te dit quelque chose ?
J’étais sidéré.
Martial a accusé le coup un court moment, mais il a vite repris le dessus :
-J’ai estimé que les élèves n’étaient pas en sécurité dans sa classe, donc je n’ai fait que mon devoir… Et c’est ce que vous auriez tous du faire aussi. Après tout, c’est pas de ma faute s’il est pas capable de gérer sa classe….
-Hé, je suis là, connard ! j’ai dit, pour qu’il daigne enfin s’adresser à moi. T’aurais peut-être pu au moins m’en parler. Je veux dire : je suis le premier concerné dans cette affaire…
Il a fini par me regarder et il a eu une moue dubitative :
-Oui, peut-être que je m’y suis mal pris. Mais ça ne change rien au problème. Les enfants sont livrés à eux-mêmes et tu ne fais rien pour les aider. Je suis désolé mais t’as qu’à faire ton travail. C’est pas de ma faute à moi si t’es pas capable de gérer ta classe…
Il y a eu un long moment de flottement pendant lequel j’ai vu des regards se détourner de moi. A part David et Lena, personne ne me soutenait…J’étais un gros nul et ils étaient impatients de se débarrasser de moi.
Je n’ai rien ajouté alors, et j’ai passé le reste de la séance à triturer mon stylo, et à faire des petits dessins de meurtres sanglants. Je me sentais blessé et en colère. Très en colère.
Après la réunion, nous sommes sortis sur le parking où il faisait déjà nuit. A ce moment-là, la colère qui m’avait envahi durant toute la réunion, mêlée à la honte et au désespoir, s’est subitement libérée. Il fallait que ça sorte, il était hors de question qu’il s’en tire comme ça. Alors, sans pouvoir m’arrêter, je me suis mis à hurler en direction de Martial :
-Hé ! enfoiré !, j’ai dit, la prochaine fois que t’as quelque chose à me reprocher tu viens me le dire dans les yeux. Espèce de donneuse…
Il s’est retourné et m’a regardé avec mépris :
-Je vais pas te le répéter cent fois, il a soupiré, je te l’ai déjà expliqué : c’est toi l’unique responsable, si t’as des problèmes avec tes élèves. C’est pas de ma faute si t’es pas capable de gérer ta classe…..
C’était la fois de trop et tout à coup j’ai vu rouge. J’ai totalement pété les plombs. J’ai senti une immense onde de rage libératrice me parcourir le corps.
Je n’ai pas prononcé un mot et je lui ai foncé dessus la tête la première. J’avais envie de le tuer, de le « défoncer », comme disaient mes élèves. Mais avant que j’ai pu lui rentrer dans le lard, il s’est esquivé et m’a accueilli par un harai goshi, balayage par la hanche, et je me suis retrouvé par terre pendant qu’il me maintenait le visage au sol. Il y a eu des cris autour, on se serrait cru dans la cour d’un collège pendant une baston d’élèves. Je m’attendais presque à ce qu’ils se mettent tous à crier :
« Du sang ! De la chique et du mollard ! »
Finalement, ils ont réussi à le faire lâcher prise. Il s’est relevé en me regardant, l’air supérieur. Et puis, il s’est épousseté les fringues, s’est éloigné et il est rentré chez lui en vainqueur, pendant que je mordais la poussière.
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