J’ai attendu que tout le monde soit parti, assis sur le capot de ma voiture. Je ne voulais voir personne pendant que je recrachais les gravillons que cet enfoiré m’avait fait avaler. C’est alors que j’ai vu que Lena n’était pas encore partie et qu’elle venait vers moi avec un visage de désolation. A ce moment-là, je n’avais plus rien à foutre de rien. Je ne reviendrais plus à l’école. J’allais tout plaquer. Et je n’étais pas du tout disposé à discuter de mes torts avec qui que ce soit….
« Oh, non ! je lui ai dit tandis qu’elle s’approchait avec sa tête de Mère Térésa. Pas ça, s’il te plaît ! Epargne-moi ta putain de commisération ! Je suis pas en état de supporter ta pitié ! »
Elle s’est arrêtée, choquée :
-J’allais te demander si tu voulais bien me ramener, elle a dit. Mais je pense que je pourrais faire du stop…
Elle a fait alors demi-tour pour quitter l’école. Bien évidemment, je l’ai rattrapée avant qu’elle ait atteint la grille.
-Qu’est-ce que t’as dit ?…, puis, réalisant seulement : Pourquoi ? J’ai demandé, abasourdi.
-Pourquoi ? C’est vraiment important pour toi de savoir ?
-C’est juste que….j’y comprends rien, là….
Pour tout dire, elle n’avait pas l’air d’aller très bien, elle-même :
-Pourquoi c’est toujours aussi compliqué, hein ?
Comme je ne comprenais pas de quoi elle voulait parler exactement, elle a fini par m’expliquer :
-Ça se passe pas très bien avec mon copain. D’ailleurs…, elle a hésité, c’est même tout à fait fini et je n’ai aucune envie de rentrer le voir….Je pensais que tu serais volontaire pour me ….
-Ben oui, bien sûr, j’ai dit, sans véritablement arriver à croire à ce qu’elle me proposait.
Elle est alors montée dans ma voiture et je l’ai regardée faire comme si ce n’était pas tout à fait réel.
J’étais à tel point stupéfait qu’une fois dans l’habitacle, elle a posé son doigt sur la commissure de mes lèvres pour la relever dans un simulacre de sourire. D’habitude, je détestais qu’on me fasse ça, mais là, je ne savais pas quoi dire…
-Pourquoi moi ?…Les autres t’ont pas expliqué ?
-Je me moque de ce que les autres pensent. David est moi, on a jamais fait partie de leur petite conspiration. Et je déteste plus que tout l’hypocrisie. Parce qu’il y a un truc que personne ne t’a dit : c’est que Maryse était nouvelle dans l’école, et ils ont sacrément chargé sa classe à la rentrée. En gros, tu te retrouves avec pas mal des élèves les plus durs de CM1….
Non, ça n’a rien à voir….c’est à cause de ce que tu as dit sur l’écriture, tu te rappelles ? L’écriture-totémique. La magie des mots…c’était juste…..j’avais jamais pensé à ça comme ça mais je pense que c’est…. tellement vrai…
J’ai essayé de me souvenir de ce que j’avais bien pu lui raconter sur l’art d’écrire des trucs pas trop débiles ; histoire de pouvoir être cohérent avec moi-même, mais j’avais oublié la plupart des conneries que j’avais pu dire à cet instant-là. J’avais navigué dans le brouillard. C’était l’oracle qui avait parlé par ma bouche…
-Et puis, bon, je suis pas aveugle, hein ?, elle a ajouté, en souriant de nouveau.
-Justement, j’ai bafouillé, je voulais te dire, bon, ça fait longtemps que j’essaie mais j’ai jamais réussi à…
Elle m’a interrompu par un baiser et j’ai senti sa langue comme un petit poisson de rivière frétiller dans ma bouche…
-Beurk, elle a dit en riant, tu as un goût de poussière…
J’étais tellement stupéfait que tout ce que j’ai trouvé à dire, c’est :
-Oui, j’aime bien lécher la cour les soirs de conseil des maîtres.
J’allais lui demander où j’allais la déposer, si elle préférait un hôtel ou alors aller chez une de ses amies, mais je n’ai pas eu le temps de m’exprimer :
-Bon alors, on va chez toi ?, elle a dit
-Euh …ok…On va chez moi…..Bien sûr…..Pas de problème….
Et avant que j’ai eu le temps de comprendre ce qui se passait nous étions en route vers mon appart.
Dix minutes plus tôt, j’étais au fond du trou, à manger la poussière, et maintenant j’emmenais Lena chez moi.
-Tu es venue comment ce matin, alors ?, j’ai fini par demander, pour briser le silence que j’avais peur de voir s’installer trop durablement.
-C’est Muriel qui m’a déposée…
-T’aurais pu repartir avec elle alors ?
-Oui, j’aurais pu…..T’aurais préféré ?
Je l’ai regardé rien qu’un instant, elle souriait, sûre d’elle, absolument sublime et insurpassable.
-Non, non, je crois que c’est mieux comme ça, t’as raison…
Et puis, je me suis rendu soudain compte que j’étais plus proche du but que je ne l’avais jamais été ; et l’angoisse m’a rattrapé avec une vitesse et une impression effarante de familiarité. A partir de cet instant, plus rien ne serait le fruit du hasard, je le comprenais parfaitement. J’allais devoir marcher au bord du précipice ; faire un numéro d’équilibriste à chaque seconde que je passerais avec elle. J’allais devoir éviter de commettre les mêmes erreurs que j’avais commises avec d’autres, être extrêmement vigilant à chacun de mes gestes, à chacune de mes paroles. Il allait falloir que je me montre à la hauteur avec elle, que je la séduise, que je lui donne l’envie de rester avec moi et je savais déjà que ce serait infiniment compliqué. C’était pathétique :
Je ne sortais pas encore avec elle que j’étais déjà terrorisé à l’idée de la perdre.
Comme pour confirmer mes doutes, j’ai eu une vision soudaine, bien qu’un peu vague, de l’état dans lequel j’avais laissé mon appart le matin-même et j’ai senti une vague d’inquiétude monter peu à peu dans mon cerveau brouillé. Elle a eu l’air de remarquer ma gêne :
-Y’a quelque chose qui va pas chez toi ? T’es pas seul ? C’est pas grave, tu sais, tu peux me laisser chez Muriel…
-Mais non, j’ai dit, bien sûr que non….c’est juste qu’il faudra que tu me laisses quelques minutes, le temps de faire un peu de …rangement….
J’avais un mauvais pressentiment.
-Oh, t’inquiète pas, je sais à quoi ressemblent les chambres de mecs célibataires...
-Si, si, j’insiste. Je serais pas long, je t’assure….
Finalement, arrivés au bas de mon immeuble, je lui ai dit : laisse moi juste 10 minutes.
« Merde », je me suis dit en descendant de la voiture.
« Merde, merde, merde ! » en montant les quatre étages en courant. Puis j’ai ouvert la porte de mon appartement :
C’était pire que ce que je croyais :
L’endroit était un véritable repère d’alcoolique. Un bordel indescriptible, l’appartement de Charles Bukowski après trois semaines de soûlerie non-stop.. Des bouteilles d’alcool vides dans tous les coins :
Trois bouteilles de JB, quatre bouteilles de Zubrowka, une de Ricard, une de Pastis, deux bouteilles de Metaxa, trois bouteilles de Cointreau, une bouteille de Gentiane, cinq bouteilles de Calvados, deux bouteilles de Brandy, quatre bouteilles de tequila et une de mescal (in Memoriam Malcolm Lowry) et une ignoble mais pourtant massive bouteille de vin de table premier prix que j’avais du acheter dans un état d’ébriété plus qu’avancé.
Et puis des bières vides.
Des canettes de bières en nombre suffisant pour être recyclées en Boeing 747. Une publicité gratuite pour la prohibition. Aucun moyen pour moi, d’inviter Cendrillon, qui croisait sagement ses mains sur sa jupe en bas dans la voiture, dans ce repère du stupre et de la dépravation. Bon dieu, je voulais juste lui faire bonne impression, moi !
Elle aurait pu me prévenir au moins ! Comment j’aurais pu deviner, aussi ?
Je ne pouvais pas remplir les poubelles, il était trop tard pour ça, alors en désespoir de cause, j’ai repéré la remise : c’était un petit couloir qui donnait sur les fenêtres nord de l’appartement : personne n’allait jamais là-bas. Ça me servirait de débarras, je n’avais pas d’autre choix. Alors, j’ai poussé un couinement ridicule et je me suis mis au travail, comme un fou, attrapant toutes les bouteilles que je pouvais, courant et sautant de tous côtés, en lévitation, comme Nijinski au-dessus des chaises et de la table basse. Mais il y en avait toujours plus. Des bouteilles, des bouteilles et des bouteilles ! Plus j’en balançais dans la réserve, plus en apparaissaient de nouvelles. C’était sans fin….
Après un moment, pourtant, j’ai vu que l’appartement avait l’air à peu près normal. Sauf que mon lit était défait : ce que j’ai arrangé vite fait en utilisant la couette comme une muleta. Et sauf que ça puait encore l’alcool. Alors j’ai retrouvé mon désodorisant à la lavande et j’en ai foutu partout en espérant qu’on ait presque l’impression d’être en Provence. J’ai regardé le résultat : Le sol était sale et la vaisselle s’empilait dans l’évier. C’était quand-même moche, voire très moche.
Et puis l’interphone a sonné, et j’ai été obligé d’arrêter les frais et de venir la chercher au bas de mon immeuble.
-Tu planques un cadavre dans ton placard ?, elle a dit
-Exactement, mais bon, là ça va, il est vraiment mort…
Et puis je l’ai faite monter dans ma demeure, le cœur battant à 180 pulsations/minute.
Nous nous sommes assis bien calmement sur mon canapé et je lui ai proposé quelque chose à boire, comme un type bien, je pensais, était censé le faire: un café, un jus d’orange, un verre d’eau, peut-être ?
-T’as pas quelque chose de plus fort ?, elle a demandé. J’ai envie d’être un peu folle ce soir…
-Ah ? ça, je sais pas, attends, je vais regarder…
Je me suis levé et j’ai sorti comme par un tour de magie une bouteille de whisky entamée d’un placard.
-Ah si, tiens !, je me suis étonné, j’ai un peu de whisky si tu veux ?
-Ben oui, carrément…
J’ai rempli deux verres, et je me suis mis à siroter le mien avec circonspection. Et puis, assez rapidement, on s’est mis à se rouler des pelles comme des collégiens. C’est là que, peu à peu, l’angoisse a commencé à gagner du terrain. Je savais parfaitement ce qui allait suivre et ça me terrorisait au moins autant que ça m’attirait. Je me suis rendu compte que ça faisait une éternité que je n’avais pas réussi à entraîner quelqu’un dans mon lit et j’avais peur de ne pas être capable d’assurer. J’avais une libido d’huître déprimée et j’étais persuadé que je n’arriverais jamais à bander.
Et puis, comme je m’y attendais, nous sommes passés dans ma chambre. Là, on a commencé à se déshabiller fébrilement l’un l’autre. J’étais de nouveau terrifié, surtout lorsque j’ai vu apparaître son petit corps mignon, galbé dans le velours, le genre à être chanté par les troubadours du Moyen-Age. Quand je l’ai vue entièrement nue, j’ai cru que j’allais faire un arrêt cardiaque :
Elle était magnifique, vibrante. Je n’avais jamais vu quelqu’un comme ça, auparavant. Il fallait faire quelque chose. Il fallait avertir l’opinion publique immédiatement. J’avais envie d’appeler l’UNESCO pour demander son classement prioritaire au patrimoine mondiale de l’Humanité.
J’ai hésité un instant. En fait, j’ai presque reculé, et puis, elle s’est serrée contre moi, j’ai senti ses petits seins ourlées de perles contre mon torse maigre et alors toute peur m’a instantanément abandonné. Toute angoisse est sortie de mon corps comme un fantôme lors d’un exorcisme. Elle était comme une sorte de vampire positive. Elle aspirait tout ce qui n’allait pas chez moi.
Et soudainement, je me suis rendu compte que j’étais réintégré dans l’espace-temps ; que j’étais soudainement là, présent dans ma chair, et ne pensant à rien d’autre qu’à ce qui se présentait à moi. J’étais entièrement focalisé. Pour la première fois depuis une éternité, j’étais exactement là où je voulais être. Elle me rendait réel.
C’est alors que je l’ai sentie venir. Une marche triomphante comme une ouverture à la Beethov’. Ça me revenait comme en quatorze. Je sentais mon épée de chair, mon obélisque ascensionnel, mon glaive d’amour cyclopéen revenir à la vie, se gonfler de sang et de vigueur chevaleresque ; à la fois Excalibur, Joyeuse et Durandal. En un instant glorieux, je rassemblais les troupes :Montjoie ! Saint-Denis ! La victoire était mienne !
Voilà que, tout à coup, je hissais haut les couleurs de la virilité triomphante. Je bandais comme un barbare dopé à la testostérone.
Bon dieu, je revivais !
Pour essayer de me contredire, la voix est revenue alors pour me mettre en garde à tout prix :
Mais je m’en foutais. Je n’écoutais plus rien. J’avais coupé le son.
Je l’ai allongée sur mon humble paillasse et je l’ai entendue me chuchoter : « Oh, s’il te plaît, sois doux ! »
J’ai été le plus doux et le plus lent, le plus tendre possible. En fait, j’avais même l’impression d’agir dans un temps ralenti ou chaque geste prenait une valeur particulière, primordiale, comme si nous étions les derniers êtres vivants de la planète. J’avais le regard perdu dans ses yeux hyper-clairs qui ne me quittaient pas et qui semblaient me dire : oui, je le veux, maintenant, maintenant, maintenant… Elle ne faisait presque aucun bruit, serrant simplement les dents comme pour réprimer une douleur imprononçable. Si bien qu’au bout d’un long moment, j’ai cru que je m’y prenais mal. Et puis, soudainement, elle a été prise de violents spasmes silencieux d’épileptique. Son corps a décrit un arc comme une parenthèse de chair. Délicieuse perte de coordination motrice momentanée. On aurait dit un poisson de rivière qu’on électrocute.
Je n’avais jamais rien vu d’aussi beau.
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il pense trop mais c'est tout de même son jour de chance !
mais avec toi je crains le pire pour la suite : pas le genre à écrire "ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants"
mais sait-on jamais ?...
:o)
J'aime tjs autant, merci!