Dimanche 24 mai 2009

Le lendemain matin, j’étais allongé, souriant, madré, les bras largement étendus le long du traversin. J’étais comme Conan le Conquérant en son harem, regardant avec un plaisir de barbare repus la jeune princesse de Thulé se serrant contre lui.

En fait, je ne parvenais pas véritablement à y croire et je m’imaginais qu’elle allait disparaître à chaque fois que je clignais des yeux. Mais non. Elle était toujours là et refusait de se volatiliser comme de bon droit.

Je venais de me rendre compte pour la première fois que j’étais réellement chez moi maintenant. Cette foutue envie d’être ailleurs, cette incapacité à me concentrer sur l’instant présent avait simplement disparu comme par enchantement. Et même mieux : j’en voulais plus !

Alors, une telle joie m’a envahi peu à peu que je me suis senti venir des passions d’explorateur naturaliste et j’ai entrepris aussitôt le décompte de ses os à coup de baisers. J’en étais à plus de mille sept cents, quand elle m’a supplié, en riant, d’arrêter.

Mais, redécouvrant soudainement la courbe mignonne de son cul affolant, parsemé d’un fin duvet à la blondeur extrême, presque blanche, j’ai brandi un drapeau imaginaire et j’ai déclamé d’un ton solennel:

« Je revendique cette terre au nom de la couronne de France ! », et puis j’ai planté ce drapeau dans sa fesse gauche, ce qui l’a fait rire.

-Tu es complètement fou !

-Oui, je sais, merci !

Et puis, j’ai découvert, en fouillant un peu, un bracelet de cheville portant une inscription apocryphe : räka

-Raka !, j’ai dit, comme un archéologue de pacotille.

-Non, räka, elle m’a corrigé, en riant, avec cette prononciation typiquement scandinave.

-Qu’est-ce que c’est ?

-Ça veut dire « crevette ». C’était mon surnom quand j’étais gamine. Faut dire que j’étais pas bien grosse….

-Tu l’es toujours pas…Y’a pas grand chose à bouffer la dessus, j’ai dit en soupesant sa jambe.

Elle m’a mis des baffes pour de rire, j’ai essayé de l’en empêcher et le pugilat a dégénéré vers une forme de lutte non-homologuée où les combattants n’étaient pas pressés de s’arrêter.

Ensuite, on a dormi un peu et puis, au réveil, elle m’a interrogé sur l’état de mon appartement. Presque pas de mobilier, ni de décoration, des murs blancs :

J’ai hésité, alors, je ne savais pas comment lui dire.

-Ah ? Ça, c’est parce qu’il est possible que je parte bientôt, j’ai expliqué…

-Où ça ?

-Je sais pas: autre part, ailleurs. Peut-être que je ne resterais pas dans cette ville très longtemps. Comment savoir ? Faut toujours être prêt à partir…

-Et quand est-ce que t’as l’intention de partir, alors ?

-Je sais pas. Un jour, peut-être. Pourquoi prendre la peine de décorer un appartement si on est pas sûr d’y rester….

-Tu n’es pas sûr de grand chose, en fait.

-Oui, t’as remarqué aussi, hein ?

-Ça doit être bizarre quand-même de vivre dans un appartement vide, comme ça…je sais pas, je ne m’y sentirais pas à l’aise.

-On s’y fait, j’ai menti… »

On a passé toute la matinée au lit et si ça n’avait tenu qu’à moi, on aurait pu y passer le week-end. Et puis, à un moment, elle m’a demandé, toute excitée :

-Oh ! Fais-moi lire ton roman !

-Il est pas terminé…

-C’est pas grave !, elle m’a assuré, je veux savoir ce que tu écris…

J’y ai réfléchi un instant, me demandant si ça en valait vraiment la peine, si elle n’allait pas se foutre de moi. Et puis comme n’importe quel écrivaillon narcissique, j’ai accepté. Je suis allé lui chercher la bête.

-Tu seras franche, hein ? J’ai dit…

-T’inquiète pas pour ça. Je suis sûre que tu es très doué. Je le sens…

Alors je l’ai regardée lire ce qui m’avait occupé pendant la majeure partie de la dernière année, avec une boule d’appréhension bloquée au travers de la gorge. Regarder quelqu’un lire un livre qu’on avait écrit avait quelque chose de la torture chinoise. C’était un spectacle lent et inexpressif qui vous donnait largement le temps d’imaginer le pire.

Elle tournait les pages, silencieuse. Les unes après les autres, sans jamais relever les yeux des feuilles volantes. Et il me semblait pouvoir imaginer ce qu’elle découvrait au fil des pages :

 

L’histoire se déroulait au début du 20ème siècle. Les scientifiques des pays occidentaux avaient capté un signal électromagnétique mystérieux provenant du cercle arctique. Après plusieurs semaines d’analyses, les experts avaient conclu qu’il s’agissait d’une sorte de SOS en morse qui était sans cesse répété. Les allemands avaient réagi les premiers et avaient organisé une expédition polaire extrêmement bien équipée pour l’époque. Hélas, six mois plus tard, on était toujours sans nouvelle d’eux. Alors, une expédition britannique avait pris le relais. Et c’était là, qu’intervenaient les protagonistes de mon histoire. Le capitaine Robertson et son équipe avaient à leur tour préparé une expédition avec un double objectif. Venir en aide à la précédente équipe, et découvrir l’origine du signal. On suivait alors leurs préparatifs. Ils s’équipaient largement, pour parer à n’importe quelle éventualité, pensaient-ils. Emportant des vivres et du matériel de soin, mais aussi des armes, des outils et même des explosifs. J’avais ensuite décrit leur long voyage largement documenté à travers l’Océan Arctique. J’avais fait un gros effort pour essayer de rendre cette partie réaliste, me renseignant sur les équipements de l’époque, la navigation et les termes exacts de glaciologie ; tout en essayant de donner vie à ces personnages d’aventuriers sans doute un peu naïfs mais farouchement déterminés. Plus tard, le navire de l’expédition finissait par être pris dans les glaces et les hommes étaient obligés de l’abandonner et de poursuivre sur la banquise en utilisant leurs chiens de traîneau. Ils continuaient, toujours guidés par le signal, et découvraient des indices étranges. Des traces de pas au beau milieu de la banquise alors qu’il n’y avait pas une habitation humaine à moins de 500 km à la ronde. L’action s’accélérait soudain lorsque une nuit, alors qu’ils campaient, ils étaient attaqués par une horde d’êtres étranges, humanoïdes à la peau bleue craquelée, des sauvages en état de folie furieuse qui avaient réussi en un temps record à tuer quinze membres d’équipage et la moitié des chiens de traîneau . C’était une partie que j’avais voulue la plus sanglante et barbare possible. Et j’avais écrit de longs passages de morts brutales et de morsures inhumaines. La violence surgissait comme le passage d’une étoile filante. Immédiate et imprévisible. Mais le capitaine Robertson avait de la ressource et à l’aide de haches, et de harpons, combattant dans la nuit à la lueur des lanternes, il avait réussi à organiser la défense de son expédition et à tuer leurs agresseurs déchaînés. Le lendemain, ils avaient pu examiner de plus près les monstres qui les avaient si sauvagement attaqués. Des êtres à forme humaine, donc, mais dont les yeux étaient d’une seule teinte, rouge sang, sans iris. La peau de ces êtres était bleue, glacée et craquelée en de nombreux endroits, leurs vêtements étaient non identifiables, une forme de charpie de fourrures variées.

C’était là que se terminait ce que j’avais écrit de mon roman. Le style était sec comme un coup de trique et les images les plus évocatrices possibles. Le protagoniste, le capitaine Robertson était le personnage central, celui qui m’intéressait évidemment le plus. Le prototype de l’homme fort et entêté presque jusqu’à la folie, le garant le plus sûr de la survie de son équipée…L’homme que je rêvais d’être….  

 

Quand elle a eu fini, elle a déposé le manuscrit au bord du lit et m’a regardé :

-C’est vraiment toi qui a écrit ça ?

-Pourquoi ? ça te plait pas ?

Elle a cherché ses mots et j’ai à nouveau craint le pire :

-C’est juste, elle a dit, impressionnée….je savais pas que tu écrivais comme ça…Il faut absolument que tu le publies…

J’étais paralysé par le compliment.

-Et ensuite, il se passe quoi, alors ?

-Ça, je peux pas te le dire…

-Allez ! elle a alors minaudé, faisant glisser son joli pied le long de ma cuisse en guise d’argument.

-Ben non, vraiment je peux pas…

-Allez, s’il te plaît. Si tu me le dis, je serai très gentille avec toi, je te promets.

-Comment ça, très gentille ?

Elle m’a alors regardé avec un sourire de conspiratrice, et puis elle s’est mise à m’embrasser, posant des baisers légers comme des battements d’ailes de papillons le long de mon torse, et plus bas. Aussitôt, le vieux Maréchal fourbu s’est remis au garde-à-vous pour ce qui s’est vite révélé être un nouveau 14 juillet.

Alors, s’étant acquitté de sa tentative convaincante de corruption, Lena s’est mise à sourire.

-Et donc, cette fin ?, elle a dit.

J’ai eu un grand soupir et puis je n’ai pas pu m’empêcher de rire :

-Ben, vraiment, je ne peux pas te le dire parce que je ne l’ai pas encore trouvée.

Elle s’est jetée sur moi et s’est mise à me tambouriner la poitrine :

-Espèce de salaud ! Tu m’as laissée faire !

-Ça avait l’air de te faire tellement plaisir, je voulais pas te contrarier, j’ai poursuivi, toujours sans parvenir à m’arrêter de rire.

Et puis, peu à peu, on a fini par se calmer.

-Ok, à ton tour, maintenant, j’ai alors dit, fais-moi lire ce que tu écris. T’as ton carnet, non ?

Je l’ai aussitôt sentie se raidir :

-Hors de question !

-Ben quoi, tu vas pas te dégonfler quand même ! C’est comme quand on joue au docteur, je t’ai montré le mien, maintenant, c’est à ton tour.

-Jamais de la vie. Vraiment, ça n’a rien à voir avec ce que tu écris et je suis sûr que tu détesterais…

-Mais non, je suis sûr que non…

-N’insiste pas.

-Si tu me le montres pas, je vais aller le chercher moi-même, je te préviens…

Elle s’est soudain relevée sur les coudes et m’a regardé, affolée :

-T’oserais quand-même pas ?

-Je vais me gêner, tiens. C’est donnant, donnant…dans ce genre de trucs. Et j’ai horreur de l’injustice.

Elle y a réfléchi pendant une éternité et puis elle a fini par s’avouer vaincue :

-D’accord, mais je te préviens que tu vas vraiment détester…. »

Elle m’a alors donné son carnet ouvert à la page de son roman, et je me suis mis à lire.

J’ai tourné les pages comme elle l’avait fait pour moi et je l’ai sentie tout aussi crispée. Elle attendait mon avis. Lorsque j’ai eu terminé son début de roman, j’avais eu plus que le temps nécessaire pour me faire mon idée :

C’était consternant. Une sorte de conte new-age plein de mièvrerie sur le sens de la vie, dégoulinant de bons sentiments, à faire passer Paolo Coelho pour Friedrich Nietzsche. Ça parlait de karma, de lien spirituel entre les êtres et de toutes ces conneries de magazines féminins. Il n’y avait aucune réelle difficulté, aucune adversité dans l’histoire que Lena écrivait. Juste des coïncidences et des circonstances. Le « destin » amenait une réponse inévitable et paisible aux questions que se posaient des personnages falots, exemptés de toute souffrance existentielle, uniquement du fait de leur croyance en leur « étoile ». C’était tout. Elle n’évitait que de justesse la référence à l’astrologie. J’étais absolument écœuré. Je n’arrivais pas à croire que quelqu’un vivant dans le monde réel puisse écrire, ou même penser, quelque chose comme ça.

-Alors ?, elle a fini par me demander, inquiète.

Je l’ai regardée et j’ai souri :

-J’adore ! »

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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Commentaires

c'est ça le pb : on commence vite à mentir : on part sur de mauvaises bases... 20 ans après on a 1 pavillon en banlieue & 3 mômes & on ne veut pas vieillir...
cette littérature "new age" & Cie est 1 des venins de notre époque de pensée molle
il a raison de ne pas s'encombrer chez lui
je ne sais si tu te souviens : j'avais écrit
VOYAGER LÉGER
VOILÀ LE SECRET

salut David !
Commentaire n°1 posté par Eric LOW le 26/05/2009 à 10h43
c'est ça le pb : on commence vite à mentir : on part sur de mauvaises bases... 20 ans après on a 1 pavillon en banlieue & 3 mômes & on ne veut pas vieillir...
cette littérature "new age" & Cie est 1 des venins de notre époque de pensée molle
il a raison de ne pas s'encombrer chez lui
je ne sais si tu te souviens : j'avais écrit
VOYAGER LÉGER
VOILÀ LE SECRET

salut David !
Commentaire n°2 posté par Eric LOW le 26/05/2009 à 10h43
Tout à fait d'accord sur la littérature "new age", pourtant j'ai l'impression que la capacité de certaines personnes à s'illusionner elles-mêmes leur est d'une grande aide au quotidien et qu'une certaine forme de lucidité se paie cher...
Pour ce qui est de ne pas s'encombrer, c'est toujours le même mélange d'attirance/répulsion pour ce qui concerne l'installation et l'aménagement du nid...L'impression de vivre dans un provisoire perpétuel: je ne sais pas si c'est une bonne chose ou non...
Salut Eric!
Réponse de David Lantano le 26/05/2009 à 18h03
"homme de la société de consommation recherche désir d'ascèse"... finalement je sais que j'ai besoin de peu de choses pour mon confort : mon bureau... me pipes & du tabac... de quoi écrire... le reste ne me manque pas quand je ne l'ai pas... si bien sûr : les bouquins qui me suivent depuis toujours
Commentaire n°3 posté par Eric LOW le 27/05/2009 à 18h10
ça ressemblerait quand même beaucoup à de la sagesse...
Réponse de David Lantano le 28/05/2009 à 17h49
ouais... en vrai je ne fais pas illusion très longtemps...
Commentaire n°4 posté par Eric LOW le 30/05/2009 à 16h35

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