Après le week-end, Lena est partie passer quelques jours chez Muriel, le temps de trouver une solution. Bien sûr, on se reverrait très régulièrement, mais il était un peu tôt pour qu’elle s’installe chez moi, m’avait-elle expliqué et je le comprenais bien. En fait, ça m’arrangeait plutôt. J’étais même soulagé. Ça me laissait le temps de faire un grand ménage de printemps dans mon appartement; le genre de ménage que j’entreprenais habituellement avec la fréquence d’un plan quinquennal, quoique bien moins régulièrement.
Et puis, le lundi, j’ai du retourner à l’école, et même si je le faisais toujours sans aucun enthousiasme ; disons que j’avais au moins récupéré un peu d’énergie. Pour tout dire, j’étais carrément euphorique par instant, à l’idée que Lena partageait désormais ma vie.
Je me suis dit qu’il fallait absolument s’occuper du plus urgent : régler cette affaire de mystérieux vandalisme avant de me faire virer et de me voir trimballer d’école en école : là, où je ferais le moins de vagues.
Loin de Lena.
Sauf que ne savais pas comment m’y prendre. J’avais déjà « interrogé » tous les élèves de la classe un par un, le plus discrètement possible, et pas un n’avait vu quoi que ce soit. Tous prétendaient ne rien savoir. J’étais sûr que ce n’était pas possible. Mais celui qui faisait ça, les menaçait sûrement de représailles s’ils disaient quelque chose, et ils cédaient sûrement au maître-chanteur.
Alors j’ai eu une idée digne d’un agent du FBI dans un film de série Z.
Et le lundi matin, après que mes élèves se soient tous bien installés à leur table, je leur ai désigné l’instrument que j’avais installé en haut de l’armoire :
-Ceci est une webcam sans fil qui filme et enregistre tout ce qui se passe dans la classe, j’ai expliqué, d’un ton solennel. Elle fonctionne même quand l’ordinateur est éteint et filme toute la classe. Si jamais la moindre affaire est à nouveau « coupée », je regarderais ce que la caméra a filmé. J’interviendrais alors personnellement pour que les parents de l’élève qui a fait ça ait à rembourser toutes les dégradations…
Le silence s’est fait dans la classe. Je voyais les regards curieux se tournaient vers l’œil noir de la caméra qui les observait du haut de l’armoire. Hors de leur portée.
Pour être sûr que tout le monde avait bien compris ce que je venais de dire, j’ai fait plusieurs fois et par plusieurs élèves répéter et reformuler mon avertissement. Et puis, j’ai pu commencer la classe.
Je me suis rendu compte alors à quel point tout paraissait plus facile, plus à distance. Tout ce que je faisais en classe me coûtait beaucoup moins d’énergie qu’auparavant. Et même si je n’étais pas devenu tout à coup, amoureux de mon boulot, et si je n’étais toujours certainement pas un bon prof, au moins, j’étais capable de faire semblant. Les cris et les énervements des élèves n’étaient plus une accusation directe, une agression envers ma personne. Je gérais un peu mieux en en faisant beaucoup moins…
Vers la fin de la journée, alors qu’il restait moins d’une heure de classe, j’ai entendu quelqu’un demander l’habituel :
« Maît’ ? On peut faire un foot ?
Il parlait sans conviction. Mais pour une fois, ma réponse n’était plus la même :
-Allez, j’ai dit, c’est parti ! »
Ils m’ont d’abord regardé, interdits, et puis ils ont hurlé de joie. C’était la première fois que j’accédais à leur demande.
Ce n’était pas l’heure de l’EPS prévue dans l’emploi du temps, je dois dire, mais je m’en foutais, j’avais aussi envie de prendre l’air. Nous sommes donc sortis dans la cour de récréation que nous avions pour nous tous seuls. Et puis j’ai envoyé Nicolas chercher un ballon et les chasubles.
J’ai fait regroupé la classe près du terrain omnisports de la cour, où traînait le chat de Christiane, l’instit qui habitait au-dessus de l’école. L’animal est d’abord venu vers moi, et j’ai hésité rien qu’un instant avant de le caresser. Et puis j’ai tendu la main vers le dessus de sa tête pour le gratouiller. Le vieux matou s’est laissé faire quelques secondes, et puis, il a fait un geste brusque de la tête et à nouveau, j’ai retiré ma main comme si j’étais sûr qu’il allait me griffer.
Alexandre avait tout vu :
-Hé Maît’, t’as peur des mouches ? »
Une expression que je n’avais plus entendue depuis le collège. Je n’ai rien répondu tandis qu’une masse d’élèves se précipitait pour caresser l’animal qui a battu en retraite précipitamment.
Dès que Nicolas est revenu avec les chasubles, j’ai formé les équipes. Les bleus contre les rouges. J’ai mis d’office Kevin et Alexandre dans l’équipe rouge. Quant à moi, je jouerais avec les bleus.
Le match a commencé. Au début, je me contentais de faire des passes en ne participant presque pas. Après tout, c’était aux élèves de jouer. Et puis les rouges ont rapidement mené 3-0, et j’ai vu Alexandre marquer son deuxième but. Il s’est alors approché de Quentin, l’un des joueurs bleus, et a fait semblant de lui mettre un coup de tête. Quentin a eu un mouvement réflexe de défense, et Alexandre s’est à nouveau foutu de lui. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de m’investir un peu plus dans le jeu de mon équipe.
Dès le coup d’envoi suivant, c’est simple, je n’ai pas lâché Alexandre. Et dès qu’il a touché le ballon, je l’ai récupéré par un tacle assez appuyé qui l’a fait tomber à terre.
Il était furieux et stupéfait.
-MAIS ! T’AS PAS LE DROIT DE FAIRE ÇA !
Je l’ai relevé :
-Oh, mon pauvre bichon, j’ai dit, navré. Tu vas pas pleurer, quand même ?
Je l’ai vu alors devenir furieux, prêt à en découdre.
Je m’amusais bien.
Le match a repris et j’ai continué. Dès qu’Alexandre touchait le ballon, j’étais sur lui pour lui reprendre. Je n’hésitais pas, pour ça, à utiliser honteusement mes 90 kg et mon mètre 85, pour jouer physique, « épaule contre épaule » contre la superstar de ma classe. Et puis, voyant, qu’il commençait véritablement à s’énerver, je me suis mis à commenter à voix-haute le match :
Oh oui ! Le maître récupère le ballon dans les pieds d’Alexandre, il crochète Kevin et déborde sur la gauche. Centre en retrait. Quentin est là pour reprendre : Buuuuuut ! 3-1 ! Les bleus réduisent le score ! Quelle magnifique action ! Et quel but de Quentin pour les bleus !
J’ai continué ainsi mon manège, n’épargnant rien à ce pauvre Alexandre, qui écumait et valdinguait dans tous les sens, et puis, lorsque les bleus ont commencé à gagner : 4-3. J’ai eu ce que je voulais.
-M’EN FOUS TOUTES FAÇONS, C’EST DE LA TRICHE ! MOI, JE JOUE PAS AVEC DES TRICHEURS !
Et puis bien sur, il a jeté sa chasuble et il a quitté le match dont le cours ne lui plaisait pas.
J’étais content. Mon attitude était extrêmement mesquine, je le savais bien, mais qu’est-ce que ça faisait du bien !
J’ai continué de jouer dix minutes, histoire qu’Alexandre ne croie pas que c’était lui qui décidait de la durée du match, et puis, j’ai fait rentrer les élèves. Il était plus que l’heure.
Ils ont rangé leurs affaires et puis je les ai fait sortir dans un ordre relatif.
Aucun blouson n’avait été lacéré cette fois-ci.
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