33
La vie avec Lena était un étrange mélange d’émotions. Bien sûr, recouvrant tout, il y avait cette impression rayonnante d’euphorie qui investissait tout mon être comme la chaleur d’un soleil dévorant. Être simplement près d’elle était une surprise constamment renouvelée, un rêve qui s’éveillait dans un nouveau rêve. Une forme de bien-être presque habituel dont on ne pouvait imaginer l’absence, quand on y avait goûté une fois. Le toucher, le goût, la voix. Tout sens prenait une dimension supplémentaire en sa présence ; dimension dont j’avais oublié jusqu’à l’existence ; qui paraissait presque comme une habitude endormie. C’était une forme de fluidité simple et pourtant extraordinairement naturelle qui venait à bout de tous les cynismes.
J’y étais effroyablement sensible.
Pourtant, nous étions à tel point différents que l’angoisse de la perte n’était jamais totalement absente. Bien qu’euphorique, je n’étais jamais véritablement tranquille non plus avec elle, pressentant déjà une fin tragique à cette histoire. J’étais en représentation constante avec elle, essayant d’être bon et aimant un jour, essayant d’être à la fois, quand je pensais qu’il le fallait, indifférent et sarcastique, essayant de joindre l’alpha et l’oméga, de résoudre l’équation à douze inconnues ; essayant d’être toujours neuf. Il fallait ne pas être prévisible. Ne pas être simplement moi-même. Mais différent, plus, ailleurs, autrement. Sinon, elle me quitterait. J’en étais sûr….
Paradoxalement, j’étais presque plus heureux quand elle n’était pas là ! Car alors, je savais que je ne pouvais pas commettre d’impair devant ses yeux ; commettre l’irrémédiable qui la ferait me quitter avec un frisson de dégoût. Savoir qu’elle était avec moi me suffisait. Quand elle n’était pas là, je pouvais souffler. Arrêter de bomber le torse et de m’inventer une simplicité convaincante.
Elle, par contre, ne faisait aucun effort, c’était évident. Et c’est en l’observant de près, que j’ai fini par percer peu à peu son secret. Le secret de sa simplicité.
Son monde à elle, cette version existentielle du Paradis de Dante était une illusion de bonheur qui ne se donnait pas à voir comme un miracle, mais qu’elle nourrissait et entretenait comme un jardin. C’était Béatrice se mouvant dans un espace mental infini avec une volupté d’ange femelle. Mais cet espace, c’est elle qui se le créait chaque jour. En valorisant, en théâtralisant, en mettant en scène son bonheur quotidien. C’était une œuvre continuelle d’émerveillement actif. Une concession au réel dont j’étais parfaitement incapable.
Lorsque nous attendions au restaurant, elle évoquait déjà avec volupté, tous les goûts et les senteurs de ce qui constituerait notre repas à venir ; comme si cela le rendait déjà plus réel.
Lors de nos promenades, elle rendait hommage aux couleurs de l’automne finissant et à la naissance du printemps.
Lorsqu’elle m’entraînait dans ce magasin d’ameublement de son pays d’origine afin que je puisse enfin décorer mon appart, elle se réjouissait d’avance de toutes les modifications : meubles, vaisselle, posters, que nous choisirions pour aménager ma cellule de prison.
Elle avait constamment faim de découvertes, de connaissances et d’expériences nouvelles. Elle voulait aller partout et discuter avec tout le monde de tous les sujets. Rien n’était figé chez elle et très peu de choses l’ennuyaient. C’est là que j’ai eu cette nouvelle vision d’elle.
Ce n’est pas le visage de Lena enfant que j’ai vu alors, mais celle d’une Lena âgée, aux cheveux blancs et aux rides du bonheur. Le sourire confiant. Une Lena d’un futur possible de soixante-dix ans. Je savais qu’il serait bon de vivre alors près de cette belle vieillarde-là…
Mais ce ne serait pas facile. Car je n’étais pas comme elle. Moi, je le savais, j’étais lucide jusqu’à l’absurde et mon monde était un boule de roches étriquée, un minuscule abri sans atmosphère jonché de rocs glaciaux aux arêtes coupantes comme des rasoirs. Ma lucidité se payait cher. J’étais un triste sire.
J’espérais qu’elle ne s’en apercevrait jamais.
34
« -Dis donc, ça fait longtemps que t’es pas passé, m’a dit Richard au téléphone, tu peux venir à la maison dimanche, si tu veux…
Au son de sa voix, j’ai eu l’impression qu’il avait un peu bu. Il était bizarrement euphorique. Ce qui ne lui ressemblait pas.
-Tu pourrais ajouter un couvert ?
-Pas de problème. Pour un individu mâle ou femelle ?
-Carrément femelle.
-Ooooooh ! Voyez-vous ça ? Allez, dis-moi tout, play-boy. Elle est mignonne ? Elle a de gros seins ?
-Richard, arrête…
-Ben quoi ! Je m’intéresse, c’est normal.
Puis, soudain inquiet :
-Oh, non ! Dis-moi pas que tu t’es remis avec Claire ?
-Non, j’ai dit, c’est pas Claire. C’est quelqu’un d’autre. Une fille bien. Et j’ai pas envie de la décevoir.
-Je suis sûr que ça va bien se passer, t’inquiète pas…
-C’est assez récent, en fait. T’es le premier à qui j’en parle.
-Je suis flatté. Oh !, tu sais ce qui serait bien ? Je vous invite pour le déjeuner, comme ça on pourra passer l’après-midi à la propriété, au grand air…
-Oui, bonne idée, j’ai dit, sans réfléchir…
-On pourra faire une longue balade à cheval…
-Elle aime ça, l’équitation, ta copine ?
-J’en ai bien peur, oui…
-Super alors !, il a rigolé. Pis pour toi, ça sera ton baptême du feu, en même temps.
-Oui, j’attends ça avec impatience, comme tu l’imagines.
Je l’ai entendu rire au bout du fil. Il connaissait mon appréhension pour toutes les bestioles plus grosses qu’un hamster.
J’ai téléphoné ensuite à Lena pour lui en parler, espérant qu’elle aurait d’autres projets à la même date, mais j’en ai été pour mes frais :
-Il a des chevaux ?, elle m’a dit. Mais c’est une merveilleuse idée ! Bien sûr que je suis d’accord. J’ai même hâte de te voir monter à cheval. Ça sera ta première fois, c’est ça ? Je suis sûr que tu vas adorer. »
Je n’ai rien répondu mais je sentais déjà que mon dimanche allait être compliqué.
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ravi de rencontrer 1 lecteur de Dante... mais sur le plan du plaisir de la lecture je préfère l'Enfer... je m'demande si ça ne serait pas ta partie préférée aussi ?...