À table, Richard et Lena riaient ensemble et je me sentais exclu. Ils avaient cette forme de complicité immédiate qui mettait à l’écart l’entourage indésirable devenu simple spectateurs. Les envieux et les non-affranchis. Ils s’étaient reconnus comme membres du même club. Ce qui les réunissait, c’était ce concert de U2 à Bercy dont j’ignorais tout mais auquel ils avaient assisté quelques années plus tôt et dont ils gardaient un souvenir apparemment inoubliable. Ils nous décrivaient chaque moment fort comme si nous n’aurions du ne connaître que cela. Les tribulations de Bono et de sa bande semblaient être le seul sujet digne d’intérêt. Malheureusement, je n’avais rien à dire là-dessus.
Le décor était somptueux. Pour célébrer ma première sortie avec un individu de sexe féminin depuis plusieurs années, Richard avait sorti l’argenterie des grands jours. Nous déjeunions presque dans un restaurant 4 étoiles. J’aurais du me sentir heureux et fier alors, et pourtant, j’avais toujours du mal à me sentir bien. J’avais toujours cette impression habituelle d’être à l’écart, sur la corde raide. Proche de commettre l’irréparable. Je souriais pourtant, crispé, ne désirant en aucun cas briser l’ambiance de douce euphorie.
Anaïs, sûrement attirée par le rayon-tracteur du charisme de Lena, avait depuis longtemps trouvé sa place sur ses genoux. Valérie ne disait rien, les lèvres serrés, mais pour Richard, il était clair que Lena avait réussi son examen de passage haut la main.
À un moment, Richard a décidé de descendre à la cave pour chercher quelque bonne bouteille, et il m’a demandé si ça ne me gênait pas de venir lui donner un coup de main. Bien sûr, j’ai acquiescé.
Lorsque j’ai descendu les marches qui menaient à la cave derrière lui, j’ai entendu Richard me demander :
-Non, mais, où est-ce que tu l’as trouvée, celle-là ?
J’ai pensé un instant qu’il se foutait de moi, et puis il s’est retourné et j’ai vu son visage émerveillé, comme je ne l’avais que rarement vu auparavant. Ça m’a fait un choc.
-Comment t’as fait, espèce d’enfoiré, pour trouver une fille pareille ? Tu sors jamais de chez toi…
-Je sais pas, j’ai dit. Ça doit être mon charme naturel.
Je dois dire que pour la première fois depuis longtemps, je me sentais fier comme un patron de bar.
-C’est autre chose que l’autre cinglée que tu nous avais amenée l’autre fois. Bon dieu, elle, elle est carrément GÉNIALE !
-Richard…
-En tout cas, mon pote, fais pas tout foirer, cette fois-ci, t’en trouveras pas beaucoup des comme ça…
-C’est pas mon intention.
-Putain, c’est Romy Schneider!
-T’es con!
-Attends, on va lui trouver une bouteille de jour de fêtes. Ah ! Voilà : Un Château Lafite-Rothschild 1990….. Bon, je comptais la garder pour le mariage d’Anaïs, mais là, je crois que ça s’impose. On va lui en mettre plein la vue ! Ah ! Mon POTE !, il s’est écrié
Et puis, il m’a attrapé par le cou pour me frictionner le crâne d’enthousiasme, comme si nous étions encore collégiens.
Après être remontés, en effet, la bouteille a fait son petit effet, comme Richard l’avait prévu. Et Lena, un peu pompette, a été forcée de se laisser entraîner par Anaïs qui voulait lui montrer sa chambre de princesse des collines.
Et puis quand elle est redescendue, et quand le café a été bu et rebu, il a été temps de passer aux choses sérieuses, et nous sommes sortis prendre l’air.
Le temps était venu de la promenade à cheval.
Alors que Valérie, Richard et Lena étaient déjà en selle depuis longtemps, moi, je prenais mon temps, quasiment paralysé par la vue de « Pépère », le cheval qu’ils m’avaient laissé. Une bête à la contenance pourtant débonnaire comme ils me l’avaient assuré.
Pourtant, sans avoir l’air d’y toucher, je regardais Pépère et Pépère me regardait, ruminant son frein. Et il y avait là un défi qu’on ne pouvait mésestimer entre l’Homme et l’Animal. C’était un duel à mort. Et c’était moi qui était censé monter sur cette chose récalcitrante, incertaine et instable dont la torpeur simulée cachait sans aucun doute des tendances à la folie meurtrière.
J’ai fini par prendre ma respiration et j’ai escaladé la bête comme j’ai pu. Je me suis alors tout de suite retrouvé en déséquilibre, presque allongé au travers du dos de ma monture. Et celle-ci s’est mise alors à tourner sur elle-même. J’ai aussitôt entendu un déluge de conseils contradictoires et humiliants venues des trois autres cavaliers de l’Apocalypse, et finalement j’ai fini par réussir à me rétablir par moi-même. Je tenais en selle, et j’ai même réussi à tourner ma monture dans la bonne direction. Ce qui tenait du miracle.
Richard a alors pris la tête de notre chevauchée qui menait au-delà d’une barrière, sur un chemin boueux, dans les bois, vers un destin inconnu et sans aucun doute néfaste.
Je suivais de mon mieux, mais l’engin bougeait dans tous les sens et au bout de cent mètres à peine, j’avais le cul en compote. J’essayais de rester extrêmement concentré, mais en fait, j’étais crispé à l’extrême, mon seul souci étant de ne pas démonter. Je me prenais en pleine figure toutes les branches qui étaient à ma portée. Pourtant au bout de quelques minutes de désespoir assumé, j’ai commencé à reprendre confiance et à avoir l’impression que tout ça nous menait quelque part, finalement. Il était même bien possible qu’une vague notion de plaisir soit associée à ce genre de crapahutage moyenâgeux . Vingt minutes à peine plus tard, c’est bien simple, tandis que nous surgissions sur un près largement découvert, en contrebas du chemin que nous suivions, je me sentais presque héroïque, Alexandre chevauchant Bucéphale. Un héros vainqueur habitué à toutes les batailles, à toutes les expériences. Excepté peut-être, cet incomparable mal au cul.
Cette impression de voltige et de toute puissance a bien duré vingt minutes avant que Pépère ne décide qu’il en soit autrement. Après une période de trot assez tranquille, le visage fouetté par les odeurs d’herbes et de décharges sauvages, j’ai senti ma monture partir au galop de sa propre initiative, pour une raison inconnue. En un instant, je ne contrôlais plus rien. Le bestiau fonçait tête la première devant lui, comme sur l’hippodrome de Longchamp. Je n’arrivais plus à l’arrêter. Je me suis mis à gémir et à me plaindre de manière plus ou moins minable et articulée, lorsque j’ai vu Richard chevaucher à ma rencontre et ramener ma monture à la raison. Il nous a fait faire demi-tour et nous avons alors continué notre promenade sans incident.
Lorsque j’ai vu le regard admiratif que Lena portait à Richard, j’ai eu soudain l’impression d’être un enfant sur un poney. Ça m’a fait mal, très mal, l’espace d’une seconde, mais je n’ai rien dit alors. J’étais bien trop fier pour ça.
Plus tard, nous avons fini, comme par miracle, par rejoindre le bercail, et avant de le quitter, Richard nous a averti qu’il organisait une petite réception la semaine suivante à l’occasion de son anniversaire, et que, bien sûr, il comptait sur nous. Évidemment, il n’était pas question de refuser.
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