36
De retour à l’école et de nouveau des évaluations. Un test de mathématiques. Tous les élèves étaient déjà sortis en récréation, la plupart se foutant bien de leur note.
J’ai alors vu à nouveau la petite Camille en larmes, secouée de sanglots lorsque je lui ai rendu sa note : 2 sur 10. Il s’agissait d’un contrôle de numération où il fallait comparer des nombres. Elle avait simplement inversé les signes < et >. Ce qui faisait qu’elle avait presque tout faux.
« Elle va me tuer !, je l’ai entendue gémir.
Je suis allé m’agenouiller près d’elle.
-Qui ça ?, j’ai dit, le plus doucement possible.
-Ma mère ! Elle va me tuer ! J’ai même pas la moyenne…
-Allons, c’est pas si grave, c’est juste une note.
-Siiii, c’est grave ! J’ai même pas la moyenne…
-Bon, quelle erreur est-ce que tu as fait ?
-J’ai….j’ai…j’ai inversé les signes.
-Voilà, donc tu as compris, c’est le plus important…
Mais elle s’est mise à nouveau à pleurer en prévision de ce qui l’attendait à la maison.
J’ai pris une feuille vierge et j’ai concocté un nouveau test en deux minutes avec des nombres différents. Puis, je lui ai tendu la feuille.
-Tiens, refais-le !
Elle a pris sa nouvelle chance sans vraiment y croire et puis au bout de quelques minutes à peine, elle avait tout complété. Je l’ai corrigé sur le champ en sortant mon redoutable stylo rouge.
-Voilà, 10 sur 10, j’ai dit en la félicitant ! Bravo ! Tu as tout compris.
-Mais ? Mon premier contrôle ?
-Quel premier contrôle ?, j’ai dit.
Puis, j’ai pris sa première interrogation que j’ai chiffonnée en boule et jetée à la poubelle.
-10 sur 10, c’est parfait. Allez, va jouer maintenant !
Elle est alors sortie comme un fantôme, sans vraiment y croire, encore sous le coup de l’émotion. En fait, je ne pouvais pas m’empêcher d’avoir de la compassion pour cette gamine. Quand je voyais sa manière de se comporter, j’avais l’impression de me voir à son âge…
L’après-midi, avait lieu la suite des répétitions de la pièce. Pour cela, un des conseillers municipaux avait eu l’idée d’apporter pour un test l’un de ces énormes ventilateurs d’un mètre de diamètre qui servirait en principe à simuler la tornade du début du spectacle. On devait voir ce que cela donnerait dans des conditions réelles.
Après un temps nécessaire d’installation, dans les conditions qui correspondraient à celle du début de la pièce, on a allumé le ventilo.
On peut dire que l’efficacité du système dépassait toutes nos espérances.
En effet, lorsque le régisseur/employé de mairie a déclenché l’engin, tous les décors ont été soufflés et renversés en un clin d’œil, et les acteurs décoiffés et rendus inaudibles par le vacarme du dispositif.
C’était réussi : on avait un véritable ouragan sur scène.
Le type de la mairie a fini par couper son engin.
-Je crois qu’il faudrait essayer une puissance inférieure, j’ai dit, tandis qu’on essayait tant bien que mal de remettre les décors de carton-pâte en place.
-C’est la puissance minimale, m’a alors confié l’homme au ventilateur…
-Bon, alors, faudrait essayer avec quelque chose de plus petit. Peut-être un ventilateur domestique…
Il m’ a regardé, goguenard :
-Oui, ou alors avec un sèche-cheveux….
Après de longues minutes de discussions techniques, le problème paraissait insoluble. Et je me suis avoué vaincu :
-Bon, je crois qu’on se passera d’effets spéciaux, finalement. »
On a ensuite enchaîné avec la scène-clé du spectacle. La plus importante de toutes. Celle où Dorothée après moult déboires, finissait enfin par rencontrer le Magicien d’Oz et lui faisait part de sa requête : à savoir, rentrer chez elle au Kansas. Le Magicien qui s’était révélé n’être qu’un sympathique charlatan, décidait alors de trouver tout de même un moyen pour aider la petite fille.
C’est à ce moment-là que j’ai entendu à nouveau Alexandre faire des siennes :
-Wouah, elle est complètement débile !, il a dit, découvrant la scène interprétée par Manon et Thomas disparaissants à moitié sous leurs costumes.
-Ah bon ?, j’ai dit. Et on peut savoir pourquoi, je te prie ?
-Bah paske, pourquoi est-ce qu’elle veut revenir ? C’est complètement débile : elle a plein de pouvoirs et tout, et elle veut revenir dans sa baraque pourrite dans son patelin tout naze…Moi, je reviendrais jamais..
Je sentais que les autres élèves partageaient assez cette opinion. Alexandre avait soulevé là, une question cruciale.
Parce que les champs de coquelicots et les épouvantails parleurs, on finit par s’en lasser, je pensais, parce que le pays imaginaire ne reste enchanteur que le temps d’en connaître les règles, les lois auxquelles il faudrait bien finir par se plier… »
Mais au lieu de ça, j’ai dit :
-Elle veut revenir parce que son oncle et sa tante lui manquent, qu’elle a besoin de grandir avec eux et avec d’autres garçons et filles de son âge. Après tout, il n’y en a pas au pays d’Oz. Et puis, elle voudra sans doute avoir un petit copain plus tard, et peut-être se marier…Où est-ce qu’elle le trouverait au pays d’Oz ? Il faut bien qu’elle vive avec les humains…
Je n’arrivais pas à croire à ce que j’étais en train de dire.
-Ouah !, c’est débile ! Toutes façons, je m’en fous, je viendrai pas au spectacle, alors…
-Oui, moi non plus, j’ai entendu d’autres voix se manifester, profitant de la brèche offerte par l’intervention d’Alexandre.
Je suis alors intervenu pour leur rappeler que tout ce qu’on avait travaillé jusque là était super et que les spectateurs attendaient de les voir sur scène avec impatience. Je leur ai dit qu’après le spectacle, ils seraient fiers de leur performance, qu’ils adoreraient se faire applaudir. Et puis, ne pas venir, ce serait aussi abandonner lâchement leurs camarades. C’était hors de question.
Mais j’avais beau me démener, je me sentais tout de même inquiet à l’idée que plusieurs d’entre eux puissent être absents, le jour du spectacle. Je n’avais aucune idée de comment je résoudrais le problème, si cela arrivait.
Après la répétition, en fin de journée, nous sommes retournés en classe pour ranger leurs affaires et se préparer au départ.
Là, j’ai pu à nouveau constater avec soulagement qu’encore une fois, aucun vêtement n’avait été découpé. Mon système de prévention fonctionnait apparemment plutôt bien.
Je savais que je ne connaîtrais sans doute jamais le coupable avec ce système, mais, après tout, ce n’était pas ce qui m’importait le plus.
Ce qui m’amusait plutôt, c’était mon « dispositif de sécurité » en lui-même. Pour tout dire, je n’avais pas eu la moindre envie de me lancer dans une opération d’espionnage quotidien et ce que j’avais installé n’était qu’une vieille webcam dont j’avais tranché le fil et qui n’enregistrait rien du tout. Les élèves, pourtant, ne se doutaient de rien, apparemment.
Après tout, je me suis dit, ce ne sont que des enfants.
37
C’était la nuit. Il y avait un air lancinant d’orgue de barbarie autour de nous. Un air joyeux presque insupportable, allant jusqu’à imiter une forme de folie médiévale. Je ne savais pas où j’allais, mais j’étais sûr d’aller quelque part. Je suivais mes pas fixés sur une longue route pavée de pierres jaunes. Je ne contrôlais rien du tout. À un moment, je finis par lever la tête, et juste à côté de moi, je vis Lena, dans un bizarre accoutrement. Elle portait une jolie robe de conte de fée et des claquettes en rubis. Ses cheveux étaient noués dans des sortes de nattes ridicules et ses lèvres étaient barbouillées d’un rouge criard. Je ne savais pas pourquoi, mais cela me paraissait à la fois surprenant et inquiétant.
Plus tard, nous rencontrâmes une sorte de brouillard plein de fureur et de choses sombres, et alors je vis des êtres gigantesques, vaguement humanoïdes, mais à la virilité prononcée, venir à notre rencontre. L’épouvantail et l’homme de fer blanc qui nous accompagnaient tentèrent d’intervenir. Mais malgré leur bonne volonté, ils furent bien vite mis à terre par ces forces de la nature qui n’en avaient qu’à la jeune femme à mes côtés. Après quelques instants de lutte, l’épouvantail et l’homme de fer blancs furent réduits au silence et à l’inaction, et les pervers aux membres visqueux se dirigèrent alors vers mon amie. Je voulus intervenir alors. J’étais décidé à réduire les assaillants à l’état de steaks tartares.
C’est alors que je me rendis compte que je ne pouvais rien faire.
J’étais paralysé par la peur.
Les monstres commencèrent à attraper Lena et à l’allonger au sol, sans que je ne puisse réagir. Je commençais à assister au viol en hurlant de toute la puissance de ma haine et de ma terreur, et puis je levai les mains vers mon visage, dans un paroxysme d’horreur.
Ce n’était pas des mains , mais des pattes de lion que je vis.
J’incarnais le lion poltron, évidemment.
Je ne pouvais rien faire, rien faire, rien faire.
J’ai manqué un battement de cœur et puis je me suis réveillé.
J’étais en sueur, seul dans mon lit, essayant de ne pas voir un signe annonciateur dans ce cauchemar.
| Novembre 2009 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | ||||||||||
| 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | ||||
| 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | ||||
| 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | ||||
| 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | ||||
| 30 | ||||||||||
|
||||||||||