Mercredi 8 juillet 2009

                                                       38   

 

Le lendemain, j’étais heureux qu’elle soit de nouveau là, inchangée. Elle n’avait pas vécu les répercussions de mon rêve.

Après une journée à flemmarder comme deux lézards amoureux, nous avions dormi l’un contre l’autre, comme un reniement du rêve que j’avais fait la veille.

Et puis, en pleine nuit, je l’avais réveillée. J’étais persuadé que pour conjurer le sort, pour éviter qu’elle ne s’ennuie avec moi, il fallait que je lui montre un de mes trucs. De quoi, j’étais capable.

Alors, je lui ai expliqué, ce que j’aimais faire certaines nuits de pleine lune comme cette nuit-là.

« M. Loup-Garou est de sorti ?, elle m’a dit.

-Oui, j’ai avoué, mais ça pourrait peut-être te plaire…Prends un morceau de papier, j’ai dit. Et écris dessus le mot qui représente ce dont tu veux débarrasser ton existence. Et garde-le avec toi.

-Ça fait partie de ton écriture totémique ?, elle a demandé, un peu excitée…

-En quelque sorte, oui.

-Tu crois vraiment à tout ça ? Que des mots peuvent changer quelque chose ?

-Je sais pas. C’est pas parce que ça n’a jamais marché que c’est impossible, je pense. Faut juste y croire un peu… »

J’ai à mon tour écrit le prénom de six lettres qui me posait problème. Et puis je lui ai dit qu’il était temps d’y aller.

Je l’ai faite monter dans ma voiture et nous avons conduit un long moment à travers la campagne, presque indiscernable sous la brume. Je l’ai amenée alors à l’un de mes endroits favoris. Une longue colline recouverte de champs de blé, près d’un cours d’eau, dans l’ancien village où j’avais habité enfant.

-Viens, je lui ai dit, en la tirant de la voiture.

Au dehors, l’obscurité et le souffle du vent étaient absolument enivrants. D’un calme délicieux qui touchait au sublime. On entendait le bruit de l’eau vive du ruisseau qui coulait à deux pas de là.

-Suis-moi, j’ai dit.

Et puis nous avons escaladé la colline, traversant le champ de blé qui paraissait bleu dans la lumière lunaire. Une fois parvenus au sommet, nous avons longé le bois qui dominait la colline jusqu’à parvenir à une large pierre plate qui semblait comme un observatoire sur la vallée. Elle a ri soudainement quand elle a vu des lièvres et des perdrix fuir vers les sous-bois à la vitesse du rêve.

Je l’ai engagée à s’asseoir avec moi sur mon trône de roi elfique.

On voyait au loin, les fumées de l’usine de cartons, et tout autour de nous, la cime des arbres oscillait lentement dans le vent, comme à travers la respiration d’un géant sylvestre.

Ça sentait le miel du colza environnant, l’acétone et l’humus. Un parfum que j’adorais.

Je l’ai regardée et bien que j’ai eu un moment pensé qu’elle me prenait pour un fou, j’ai vu qu’elle souriait. J’étais soulagé.

« -Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?, elle m’a demandé.

-C’est là que ça devient intéressant, j’ai dit. Tu vois la route en contrebas ? Et bien, tu vas jeter ton papier au vent et puis tu vas courir sans t’arrêter jusqu’en bas, à travers les blés. Je te jure qu’après ça, tu ne penseras plus à ce que tu as écrit là-dessus. C’est ça le jeu…On se débarrasse de ce qui nous retient en arrière et on devient plus fort. Qu’est-ce que tu as écrit ?, j’ai ajouté à tout hasard.

-Ah, il faut payer pour voir !, elle a dit.

Et avant que j’ai eu le temps de réagir elle a jeté son papier qui a disparu dans la nuit puis elle s’est mise à hurler :

-Geronimo !

Et puis elle a dévalé la colline à toute vitesse.

Je l’ai aussitôt imitée, et bientôt, j’ai été subjugué par l’impression de vitesse, par l’impression de foncer dans l’obscurité absolue à travers les épis de blés pas encore murs qui me fouettaient les flancs avec allégresse. Je ne voyais pas à plus d’un mètre devant moi. C’était magique, complètement enivrant. Une percée monumentale dans l’imaginaire du rêve. Je ne pouvais ni m’arrêter ni même ralentir. 

Arrivé en bas, sur la route départementale, je l’ai entendu rugir de plaisir.

-On recommence ?, elle m’a demandé.

Bien sûr, on l’a fait quatre à cinq fois, jusqu’à ne plus pouvoir nous arrêter, riant comme des insensés. Et puis, un instant, plus tard, alors qu’on faisait une pause, j’ai regardé les champs devant nous. Je les imaginais déjà comme un terrain pour d’autres types de jeux.

Elle a suivi mon regard alors et c’était comme si elle avait lu dans mon esprit.

-Il est encore un peu tôt pour ça dans l’année, elle m’a dit en riant. Mais attends juste l’été.

Quand les blés seront hauts et qu’il fera plus chaud. Attends juste un peu. On s’amusera bien. »

Et puis je l’ai vu sourire et me faire un clin d’œil et j’ai alors compris que je ne pourrais jamais plus me passer d’elle.

                                                    

Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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