Vendredi 17 juillet 2009
C’était le soir venu de l’anniversaire de Richard et, comme prévu, je suis d’abord allé chercher mes parents, avec qui mon ami partageait une grande connivence depuis notre enfance.
Richard était un peu le fils qu’ils auraient aimé avoir, et ils avaient compté sur lui depuis des années pour me ramener dans le droit chemin. Sans véritable succès. La suite voulait que j’aille chercher Lena chez Muriel pour que nous puissions tous nous rejoindre à la « petite » réception que mon ami avait organisée.
J’ai donc fait la route jusqu’au village où mes parents habitaient. Je suis arrivé devant la maison natale, un pavillon au bout d’une allée. Un endroit plein de secrets inavouables, d’amour, de chaleur humaine et d’incompréhension. Un incubateur de névroses banales qui avait lâché deux cinglés en déroute dans le monde réel.. La Maison Usher du pauvre.
Ça faisait bien des mois que je n’étais plus venu ici et ça me faisait bizarre de revoir les massifs de lavande, les rosiers et le vieux pin coupé à mi-hauteur au milieu de la pelouse soigneusement entretenue. Je me suis garé devant la maison, et puis, après quelques hésitations, j’ai fini par pousser la porte d’entrée sans aucun problème. Je n’avais pas besoin de clef. Je pouvais entrer là aussi facilement que je voulais. J’aurais pu être un cambrioleur.
Ils n’étaient pas au rez-de-chaussée. Mais en pénétrant dans le salon, j’ai commencé à entendre l’engueulade qui avait lieu à l’étage. Ma mère hurlait comme une harpie, sa voix incroyablement violente transperçant les murs de la maison :
-Oh, mais qu’est-ce que j’ai fait au bon dieu pour avoir un bonhomme pareil ? J’en ai marre, mais, j’en ai marre ! Tu vois pas que ça, va pas ? Non mais t’es complètement débile, ma parole ! Comme d’habitude, t’y connais rien à rien ! Mon père était quelque part là-haut, invisible et muet.
-Je vais me barrer de cette foutue maison de toutes façons, j’en ai marre !
Je savais que tout cela était du théâtre, une pièce mainte fois répétée que je connaissais par cœur depuis mon enfance. Je savais que la fureur maternelle ne tarderait pas à s’épuiser pour disparaître totalement comme si rien ne s’était passé. C’était juste une façon comme une autre de s’exprimer pour elle, d’évacuer sa colère. Mais dès que j’ai entendu cette voix pleine de furie, j’ai senti mes couilles se recroqueviller comme des noisettes dans mon slip. Je détestais ça. J’avais toujours détesté ça. J’ai fini par escalader les escaliers vers la chambre de l’étage où j’ai découvert mon père en train d’essayer laborieusement d’installer une nouvelle paire de rideaux, d’une manière qui ne convenait bien évidemment pas à ma mère. Mais dès que j’ai pénétré dans la chambre, les feux de la colère maternelle se sont retournés contre moi :
-Ah, enfin, te voilà, toi !…ben dis donc, on peut toujours t’appeler, tu réponds jamais ! Ça te tuerait pas de venir nous voir de temps en temps, quand même…. Ah, quand t’as besoin de nous, on est là, mais nous, on peut bien crever, tu t’en fous, hein ?
-Non, maman, j’ai juste dit. C’est pas ça….J’étais juste occupé…
-Occupé ? Occupé à quoi. Tu travaillais pas, je te signale. Je vois pas ce qui pouvait te tenir occupé à ce point-là…
J’ai pensé un moment à lui parler de mon livre et puis j’ai vite abandonné l’idée.
-Non, rien, laisse tomber… J’ai eu le droit à quelques autres engueulades, et puis, comme d’habitude, presque instantanément, tout est redevenu calme. Comme après le passage d’une tornade. Ma mère, pleine de sollicitude, me demandait avec inquiétude si j’allais bien, si j’avais besoin de quelque chose. Son changement d’attitude me stupéfiait à chaque fois. C’était quelque chose que je n’arrivais pas à comprendre.
-Alors, t’as rencontré quelqu’un, y paraît ?
 -Oui, maman…
-Ah, mais c’est bien, ça !, elle a dit, d’un air ravi. Je commençais à me demander, aussi…Et où est-ce que tu l’as rencontrée ?
-À l’école.
-Ah, tu vois ? Je te l’avais bien dit que tu faisais bien de reprendre ton poste à la rentrée.
-T’avais raison, comme d’habitude…
Après que ma mère eut houspillé mon père pour qu’il se dépêche un peu, j’ai installé mes parents sur les sièges arrières et j’ai conduit jusque chez Muriel, me sentant bizarrement gêné. Lorsque je suis arrivé, Lena était déjà là, m’attendant sur le trottoir avec un paquet cadeau à la main. Je me suis garé et je lui ai présenté mes parents avec une nette impression d’irréalité. Ma mère est sortie la première, et elle a agrippé familièrement ma cavalière pour le bal. -Oh, mais elle est jolie comme tout, cette tiote-là !, elle a dit à haute voix, et, j’ai vu Lena rougir au moment où ma mère la prenait dans ses bras.
-Maman…, j’ai dit, terriblement gêné.
-Ben quoi ?, c’est vrai…. Et puis elle a sorti de son sac à main un cadeau, dont elle ne m’avait pas parlé : une chaîne d’argent ornée d’une fleur art nouveau, qu’elle a donnée à Lena.
-Madame, non, il ne fallait pas, s’est défendue Lena comme elle pouvait…
 -Oh, c’est rien du tout ! Je l’ai achetée à la brocante dimanche dernier. Quand j’ai su que Baptiste avait une copine…
J’avais envie de partir en courant, honteux, pourtant je n’étais pas vraiment surpris. Elle m’avait déjà fait le coup avec les quelques ex qu’elle avait pu rencontrer des années plus tôt. C’était sa façon à elle d’essayer de faire en sorte que Lena reste avec moi. Celle-ci a fini par accepter le cadeau en embrassant mes parents pour les remercier et puis, j’ai demandé à tout le monde d’embarquer avant que la situation ne se détériore. Une demie-heure plus tard, je me suis garée au bas de l’allée qui menait à la demeure de Richard, derrière une longue file de voitures. Nous avons ensuite marché jusqu’à la propriété où un impressionnant spectacle nous attendait : Il y avait de la lumière partout. Sur les quelques arbres du pré et même sur certains autres du bois en friche. J’ai reconnu tout de suite des installations d’art moderne. Des draps jetés entre les branches, d’étranges guirlandes électriques, le tout éclairé à l’aide de lampes à acétylène. On aurait dit une villa d’elfes technoïdes. Je dois dire que le tout était très beau : un mélange d’artifice et de nature. Quelque chose qui n’avait presque rien de conceptuel. Au-milieu de l’immense pelouse qui faisait face à la demeure, il y avait un chapiteau barnum aussi, sous lequel étaient reçus les invités à côté d’un méchoui. Je me suis tout de suite senti mal à l’aise en découvrant ces cinquantaines de visages se tournant en notre direction lorsque nous sommes arrivés. Trop de monde. Trop de visages inconnus se cachant dans l’obscurité. J’ai fini par me faufiler vers les places qui nous étaient réservées, avec un sourire de robot figé sur mes lèvres en guise de salutation générale, essayant d’éviter la plupart des regards. Puis nous avons pris place au banquet.
La voix intérieure est aussitôt intervenue : Souris sois détendu c’est la fête bon sang tu n’as rien à craindre ici il n’y a pas d’ennemi fais au moins semblant de t’intéresser aux autres balance quelques vannes compréhensibles et tout ira bien...
Mais il y avait véritablement trop de monde pour que je me sente à l’aise. Je n’avais qu’une envie, prendre Lena par la main pour l’attirer dans un coin où nous serions seuls ; nous retirer dans l’ombre propice. Bien sûr, c’était impossible. Lena, elle, bien entendu, paraissait totalement à son aise, souriante, les mains croisées sur ses jambes . Et alors qu’elle ne connaissait pratiquement personne dans l’assemblée, elle participait déjà à quatre conversations simultanées qui s’étaient déclenchées dès son arrivée. En regardant autour de moi, j’ai vite compris pourquoi. Elle était de loin, sinon la plus belle, au moins la plus simple et la plus charismatique de toutes les invitées. C’était comme si on ne voyait qu’elle. J’aurais du me sentir fier alors, mais c’était tout le contraire : j’étais extrêmement mal à l’aise, en situation de faiblesse. En terrain ennemi, incapable de me montrer à la hauteur de la situation. Je détestais les foules et les groupes d’humains en général. J’entendais des conversations venir de toutes parts, comme au centre d’une chambre d’échos, mais je ne savais pas vers qui me tourner ; à qui m’adresser. Force-toi attrape une conversation au hasard et donne ton avis bienveillant socialise fais toi bien voir il ne faut pas qu’elle pense que tu es déjà perdu...
-…Non, moi, c’est au sujet du prix que je m’interroge, parce que les premiers modèles sont pas mal mais…
-….J’t’assure, essaie-le au moins une fois et tu m’en diras des nouvelles, c’est Jean-Yves qui m’a fait découvert ça…
-…J’te foutrais tous ces salauds contre un mur, moi et ratatatatata…..
Je tournais la tête dans tous les sens, vibrionnant, perdu, dans cette marée de voix inconnues et inquiétantes. J’ai essayé de me forcer alors, d’émettre une remarque impromptue sur le cours d’une conversation dont je ne savais rien.
-Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? m’a-t-on répondu. Je ne savais pas vraiment qu’ajouter alors je me suis tu, à court d’arguments. Je les ai écoutés poursuivre leur conversation comme si je n’avais rien dit et peu à peu, je me suis senti perdre de l’intérêt pour tout ça.
J’ai essayé avec une autre conversation qui avait lieu en face de moi entre les deux quadragénaires du couple qui me faisait face, mais de même, rapidement, je me suis mis hors-jeu. Je ne savais pas faire la conversation, et tous ces gens m’ennuyaient vite. J’étais incapable de fixer mon attention. Je ne me sentais rien de commun avec personne. J’étais un extra-terrestre. La seule chose de stable à côté de moi, c’était Lena, qui m’attirait comme un pôle de lumière. Je me suis rendu compte alors que je détestais les gens, alors que Lena les adorait. Et aussi, que, finalement j’étais attiré par les femmes qui aimaient les gens. Comme espèce de cinglé, je me posais là.
Et puis, Richard est passé nous voir, en maître de cérémonie, et je lui ai remis son cadeau, une compilation de jazz. Il y a eu quelqu’un qui a craché des flammes quelque part presque au même moment, certainement pour célébrer l’événement. Quand il a découvert la statuette africaine que Lena lui avait achetée, je l’ai vu, presque fou d’enthousiasme étreindre celle qui m’accompagnait, comme si elle avait deviné exactement ce qu’il désirait. À nouveau, je me suis senti éloigné. Mais ce n’était qu’à cause de mon mauvais état d’esprit, je me suis dit. Ensuite, j’ai bu pas mal pour essayer de me mettre à niveau de l’assemblée sans vraiment y parvenir. Et puis, il y a eu de la musique, le genre de swing jazz que j’affectionnais (Richard le savait parfaitement), et au moins cinq types se sont levés pour demander à Lena de danser avec eux. C’était à croire qu’ils n’avaient jamais vu de femme avant ce soir-là. J’en ai laissé deux danser avec elle et puis, j’ai décidé de prendre les commandes avant que tout le village ne prenne son ticket. J’ai dansé avec elle de mon mieux, c’est à dire maladroitement, mais je sentais que j’avais toujours la priorité sur son regard et son sourire et ça me suffisait. Tant que je la tenais entre mes mains, rien ne pouvait m’arriver, je me disais. Nous avons fini par retourner nous asseoir et c’est alors que mes parents m’ont dit qu’ils étaient fatigués et qu’ils voulaient que je les ramène à la maison. J’ai expliqué la situation à Lena qui m’a souri : « bien sûr ». J’ai donc conduit mes parents, vaguement titubant, jusqu’à la voiture, et puis j’ai fait un créneau téméraire qui a failli me coûter un phare. J’ai fait la route doucement, histoire d’éviter tout accident, mais je ne pouvais m’empêcher d’être, pour le moins, inquiet. J’ai fini par déposer mes parents chez eux. Et j’ai vu ma mère, cette forme de monstre d’affection et d’inquiétude, venir vers moi, enthousiaste, avant de me laisser repartir.
« Oh, elle est très bien cette tiote-là ! Promets-moi de pas tout faire rater cette fois-ci…
-Non, maman, c’est pas mon intention…
-Tiens, elle m’a dit, en me tendant deux billets de vingt euros…
-Maman, j’ai dit, j’ai pas besoin d’argent, tout va bien maintenant. Arrête de t’inquiéter…
-Mais bien sûr que je m’inquiète !, ma mère a protesté, en me fourrant l’argent dans les mains. Après tout ce que tu nous as fait, c’est normal de m’inquiéter. C’est mon rôle.
Ma mère n’avait rien pu faire pour mon frère, mais elle n’était pas décidé à me laisser m’enfoncer. Tout son être émettait d’ailleurs le même message à mon encontre depuis mon enfance : Je te protégerai toujours, quoi qu’il en coûte. Je te protègerai contre tous les dangers. Je te protègerai même malgré toi, tu ne m’échapperas pas. Je te protégerai. Je te protégerai. Je te protégerai. Je viendrai te protéger jusque dans ta tombe. Je répondais parfaitement à son inquiétude : j’étais parfaitement sauf, perdu dans mon angoisse quotidienne. J’ai préféré ne rien répondre et puis j’ai fait le retour jusqu’à la propriété de Richard. Lorsque je me suis garé à nouveau, il n’y avait presque plus aucune voiture. La plupart des invités étaient repartis. Il n’y avait plus de musique non plus mais les lumières étaient toujours là. En remontant l’allée, j’ai vu qu’il n’y avait plus que Richard et Lena à la table, se faisant face et discutant avec passion avec des mots inaudibles. Cette fois encore, j’étais ailleurs, exclu. Il restait un groupe d’invités à peine moins pâles que des apparitions qui traînaient à la recherche de bières sur le pré. Parmi eux, j’ai croisé le fantôme de Philippe Corroyer, un peu saoul, qui m’a lancé, de loin :
-Hé !, M. Demangel, vous n’avez pas suivi mes conseils, finalement…
-Non, j’ai dit, dans un réflexe, je suis revenu à mes premières amours.
J’ai fini par m’asseoir à côté de Lena et j’ai continué à boire pour essayer de me sentir mieux, de me sentir en phase avec Richard et elle. Mais au bout d’un moment, je me suis rendu compte que je ne parlais presque pas. J’étais en retard sur la conversation, ailleurs, troublé, tandis qu’eux riaient comme des amants secrets : « Faisons, une petite promenade dans les bois, a dit Richard à un moment, ça nous dessaoulera… Je me suis levé avec Lena juste avant de comprendre qu’il parlait du bois en friche, à peine praticable qui nous faisait face. Nous sommes entrés d’abord éclairés par cette étrange lumière rouge palpitante comme un monstrueux organe, puis nous sommes véritablement entrés dans les ténèbres. Le sol était spongieux. Il y avait des lianes et des branches partout, et il fallait progresser comme des explorateurs dans une jungle. Le noir était absolu. Je suivais les deux silhouettes qui avaient pris de l’avance sur moi, comme s’ils connaissaient le terrain par cœur. À un moment, je me suis arrêté pour soulager ma vessie sur un arbre, et quand je me suis reboutonné et remis en route, je me suis rendu compte que j’étais seul. Il n’y avait plus rien devant moi qu’un bois sombre et hostile. Lena et Richard avaient disparu. J’ai avancé comme je pouvais, et j’ai entendu des petits rires de kobolds ; des rires de complicité et de moquerie venir de quelque part devant moi. J’étais complètement saoul. Et soudain, au milieu de ce bois maudit, l’angoisse et la peur ont investi de nouveau ma carcasse. J’entendais ces petits rires perçants et je me sentais devenir fou, oppressé. J’ai attrapé une branche de noisetier pour m’en faire une canne ou une épée et je me suis avancé plus avant. Il n’y avait plus rien que l’obscurité et les obstacles végétaux. Je fauchais des herbes à tour de bras en me demandant où j’étais. Et à nouveau, je les ai entendus rire. C’était comme une conspiration. Ils se foutaient de moi, c’était évident. Cela me torturait. Je me sentais floué. Plus j’avançais, seul, et plus terrible devenait l’angoisse. Elle augmentait à mesure que je comprenais la situation. Tout paraissait clair, maintenant. Si je commençais même à réfléchir, je savais parfaitement que je m’étais voilé la face : je ne pouvais pas lutter contre Richard. Je ne l’avais jamais pu. Lena avait sûrement fait son choix depuis longtemps. J’avais été ridicule de croire autre chose. J’avançais donc, perdu, dans une obscurité absolue. Quand, tout à coup, j’ai entendu un cri. Quelqu’un, quelque chose, s’est jeté contre moi, venu d’un coin obscur d’une élévation sur ma gauche. Le monstre a hurlé à mes oreilles. C’était une chose sans forme, noire sur noir, purement antagoniste. Par réflexe, j’ai balancé mon épée de bois vers cet assaillant pour l’atteindre en pleine gorge. En une fraction de seconde, j’ai vu le monstre se transformer, hurlant de douleur sous le coup de baguette de noisetier. C’était un cri bizarrement féminin. J’ai vu alors la chose reprendre forme humaine presque instantanément. L’attaque, en fait, n’avait pas duré plus d’un battement de cœur. Ce n’était pas un monstre, finalement. C’était Lena. Elle m’a jeté un regard horrifié. Jamais je ne m’étais senti aussi pétrifié par la culpabilité….
-Mais …pourquoi t’as fait ça ? elle m’a demandé, éberluée.
-Je voulais pas…tu…tu m’as fais peur…
Elle m’a alors jeté un regard qui m’a percé jusqu’à la fibre. Elle était suffoquée, accusatrice :
-Peur ? Mais comment tu peux avoir peur de moi? Qu’est-ce qui va pas chez toi ? T’es juste avec moi, chez ton meilleur ami, qu’est-ce qui pourrait bien t’arriver ?
Je l’ai vu se tenir le cou, là où je l’avais frappée.
-Je voulais pas, j’ai dit. Je t’ai pas reconnue. Je croyais que c’était quelque chose….quelqu’un d’autre…
-Quelqu’un d’autre ? Qui est-ce que tu voulais que ce soit ?
-Je sais pas, je…
-C’est surtout que t’as trop bu, oui ! Oh et puis, je veux même pas en parler. T’es complètement malade. Ramène moi chez Muriel. J’te comprends pas, Baptiste, vraiment….
-Mais…tu peux pas aller chez elle maintenant. Il est trop tard, j’ai essayé de négocier. Tu vas pas la déranger….
-Conduis-moi chez Muriel, je veux même pas en parler…
 J’étais saisi, choqué. J’avais fait une erreur impardonnable sans même m’en apercevoir. J’ai protesté tout le chemin jusqu’à ma voiture, mais sans succès. C’était comme si j’étais le mal absolu. Ma maladresse n’avait pas d’excuse. Je l’ai finalement conduite jusque chez Muriel, essayant de lui expliquer ce que je pensais d’elle, essayant de m’excuser, mais je m’adressais à un mur. Son silence dans la voiture était une sentence de mort. Elle ne voulait plus me répondre. Je me sentais déjà devenir fou. J’ai entendu la porte claquer comme un coup de feu lorsqu’elle est finalement descendue de la voiture devant chez Muriel. Et puis, je suis rentré chez moi. Il y avait devant moi comme un long tunnel. Et puis le temps a passé.
La nuit, encore. Et bien sûr, ce n’était pas fini. Bien sûr, je ne pouvais pas dormir. J’étais dans mon appartement et il y avait cette voix qui me rappelait sans cesse ce que je savais déjà : Je te l’avais bien dit, SURTOUT ne t’attache pas à elle, je te l’avais bien dit, SURTOUT ne t’attache pas à elle, je te l’avais bien dit…
Les contours des fenêtres se dessinaient en contre-jour sur le plafond avec des formes de lames de guillotine. La voix était trop forte et je ne pouvais pas supporter mon attitude, j’avais à nouveau une envie délirante de me jeter par la fenêtre, d’en finir tout de suite. Alors j’ai mis la musique à fond dans mon appart pour qu’elle couvre les voix de ma culpabilité et de ma honte. Tout ça ne serait pas arrivé si je n’avais pas bu. C’était de ma faute, je le savais parfaitement. Alors, j’ai été cherché ma bouteille de JB et je l’ai tétée comme au sein maternel. Je ne voulais plus penser à ce que j’avais fait. Je ne voulais plus penser à rien. Je me suis assoupi quelques minutes quand même , et puis j’ai été réveillé par des coups répétés sur ma porte. Je suis allé ouvrir, la gueule en bataille, la musique beuglant toujours dans l’appartement.. Devant moi se trouvaient trois policiers. Je me sentais désespéré, prêt à tout foutre en l’air. J’ avais même une envie joyeuse de tout foutre en l’air.
-Alors, bande de tapettes, j’ai réussi à articuler, vous êtes venus pour le bal ?  Aussitôt, l’un des flics m’a attrapé et m’a fait sortir de force sur le perron. Il m’a plaqué contre le mur en levant mon bras très haut derrière mon dos jusqu’à me faire crier de douleur, et puis il m’a passé les menottes.
-Ne me faites pas mal, j’ai gueulé! JE SUIS ENSEIGNANT ! JE SUIS ENSEIGNANT !
Et puis je ne me souviens plus de rien.
Par David Lantano - Publié dans : Kit de survie en milieu hostile(roman)
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