Le lendemain et les jours suivants, j’ai bien tenté de lui parler. Après tout, je me suis dit, nous travaillions au même endroit, elle n’allait pas disparaître. Mais je me suis vite rendu compte que c’était beaucoup plus compliqué que ce que je pensais.
Elle ne voulait plus me parler et m’évitait systématiquement. Pour cela, elle ne restait plus jamais seule dans l’école, en dehors des heures de classe. Elle mangeait désormais avec les autres, et s’éloignait de moi avec un signe de tête quand je m’approchais d’elle.
Le foulard qu’elle portait au cou, dissimulant la marque rouge de mon coup de bâton, me remplissait de honte, et je n’osais pas insister. Et puis, elle savait bien que je n’oserais pas faire un scandale devant tout le monde.
Je me sentais plus perdu que jamais.
À un moment pourtant, n’y tenant plus, j’ai fini par quitter ma classe au beau milieu d’une leçon, pour pénétrer dans la sienne, sans permission :
« Lena, j’ai dit, il faut absolument que je te parle, je t’en prie...
La maîtresse et tous les élèves me regardaient sans pouvoir y croire. Un banc d’animaux marins sortis sans avertissement d’un étang.
-Sors d’ici tout de suite !, elle m’a dit.
-Mais je veux juste te parler, j’ai dit d’une voix plaintive que j’avais toujours détestée.
-On parlera plus tard. Ce n’est ni l’endroit, ni le moment ! Je sais pas pour toi, mais moi, j’ai une classe à gérer.
Elle était furieuse et l’argument a porté. J’ai eu soudain l’impression qu’elle venait de passer dans le camp de mes ennemis et qu’une distance prodigieuse s’était soudain installée entre elle et moi.
-Si jamais tu refais ça, elle m’a dit d’une voix glaciale. Je t’assure que je t’adresserai plus jamais la parole.
J’ai battu en retraite comme si je venais de me prendre une dérouillée et j’ai regagné ma classe, abandonnant l’idée même de remettre un pied chez les CE2 un jour.
Ne pouvant l’aborder en classe, je me suis remis aux appels téléphoniques. Comme elle ne me répondait toujours pas : je lui laissais des messages, lui expliquant combien j’étais désolé, que c’était un accident ; que si elle me laissait une deuxième chance, cela n’arriverait plus jamais, etc…
Après dix jours de ce régime, dix jours de folie, j’ai fini par recevoir une réponse sous forme d’un simple sms :
Elle partait en voyage deux semaines avec une amie pendant les vacances d’avril. J’étais prié pendant ce temps-là de ne plus l’appeler, ni de lui laisser de messages…
J’étais effondré. J’avais déjà reçu ce genre de message par le passé et je savais très bien ce que cela signifiait, mais j’étais absolument incapable de l’admettre. J’ai passé les jours suivants entre le coma éthylique et le suicide, et puis, je me suis souvenu de la seule chose qui lui avait plu en moi.
L’écriture.
Il fallait que je finisse mon roman.
Bien sûr, un recoin encore lucide de mon esprit se rendait bien compte que c’était aussi un stratagème ; une manière de me focaliser sur quelque chose pour ne pas devenir fou l’espace de quelques semaines au moins; de pouvoir survivre en remettant mon espoir à un futur plus ou moins proche. Même si je savais bien, au fond, que cet espoir même était infime pour ne pas dire carrément illusoire. Je n’avais pas vraiment d’autre choix.
Alors, péniblement je m’y suis remis :
L’équipée du Capitaine Robertson reprit donc après la première attaque des humanoïdes à la peau bleu. Les hommes étaient désorientés, affaiblis et hagards. C’est alors que le lien qui les unissait à leur capitaine prit toute son importance dans un chapitre de prière collective. Ils s’en remettaient à lui. Ils savaient qu’il les guideraient jusqu’à l’origine du signal et jusqu’en lieu sûr au péril même de sa vie, s’il le fallait. Il y avait, à ce moment de désespoir du récit, une forme d’union spirituelle qui les faisait devenir plus que des amis, plus que des frères. C’était la plus haute forme de communion qui pouvaient exister entre des hommes : celle de compagnons livrés à eux-mêmes au milieu de nulle part. Sur l’ordre du Capitaine, l’expédition reprit donc en direction du signal. Bien vite, ils se rendirent compte que les provisions venaient à manquer et qu’il fallait sacrifier les chiens qui restaient. J’essayais d’en faire un épisode particulièrement pathétique. Plus tard, ils essuyèrent à nouveau les attaques des humanoïdes bleus pris d’une folie furieuse irrationnelle, et puis ils en virent d’autres s’enfuire comme des bêtes traquées à leur approche. Le comportement de leurs ennemis était incompréhensible.
Plus tard encore, ils tombèrent sur le navire de l’expédition allemande. Lui aussi avait été pris par les glaces. Lui aussi était vide désormais. La fouille du navire se révéla particulièrement décevante. Les allemands avaient emporté tous les vivres avec eux et rien de véritablement utilisable ne subsistait. C’était une déception de plus. Des traces de pas toutefois, quittaient le navire en direction de la source du signal et les anglais poursuivirent leur mission. À partir de ce moment-là, les combats ne cessèrent pratiquement plus, les assauts des créatures devinrent quasiment continuels. Si bien qu’au bout d’une nouvelle semaine, ils n’étaient plus que dix sur tout l’équipage.
Et puis, à bout de force, ils parvinrent à l’origine du signal. Et ce qu’ils découvrirent alors auraient du les pétrifier d’effroi s’ils n’avaient pas été déjà au-delà de toute endurance humaine. L’origine du signal était un simple monolithe d’un métal bleu inconnu planté au beau milieu de la glace. Autour du monolithe, il y avait des cadavres, plus d’une dizaine de corps qu’ils identifièrent comme les marins allemands. C’est alors qu’ils ressentirent l’Emprise. Le monolithe, cette chose, les attirait d’une manière abjecte, faisant appel à leurs instincts animaux les plus profondément ancrés, les plus pernicieux et les moins avouables . Libbons, le quartier-maître, se mit soudain à courir en direction du monolithe avant que Robertson n’ait eu le temps de l’en empêcher. Quand Libbons finit par parvenir jusqu’à l’étrange artefact, il se mit à l’étreindre d’une manière abjecte, et ses compagnons découvrirent alors l’horrible vérité. Libbons se mit à hurler, ses vêtements se déchirèrent comme sous l’attaque de démons et sa peau se mit rapidement à bleuir. Robertson et ses hommes regardèrent l’horrible spectacle, mais avant qu’ils n’aient eu le temps de réagir, Libbons avait lâché le monolithe et se précipitait vers eux la rage aux lèvres, les yeux sans iris injectés de sang. Ils n’eurent d’autre choix que de l’abattre, Libbons étant devenu en un clin d’œil, insensible à leurs appels. Ce fut une nouvelle bête furieuse morte qui s’affaissa devant eux, sur un coup de hache miséricordieux du capitaine. « Par le Christ ! déclara celui-ci. Il faut détruire cette chose. » Holbs qui tenait le dernier fusil encore utilisable tira donc aussitôt en direction du monolithe, mais la balle n’atteignit jamais sa cible. À environ vingt pieds de l’étrange objet, le projectile fut dévié par une sorte de champ de force invisible et finit sa course quelque part sur la banquise.
La situation était critique. L’attraction de l’artefact se faisant de plus en plus pressante pour tous les rescapés de l’expédition. C’est alors que Robertson prit la seule décision qui s’imposait : « Dynamite. Mèche courte demanda-t-il, en serrant les dents, à Holbs, qui refusa tout d’abord d’admettre la vérité. » La capitaine lui asséna alors un fameux coup de poing à tuer une mule, et il fouilla aussitôt le havresac de son subordonné étourdi où il découvrit un bâton de dynamite encore sec. C’était l’unique chance qu’ils avaient de se débarrasser de la monstruosité et Robertson savait que c’était à lui de la saisir. Il alluma la mèche et se précipita vers le monolithe dans le hurlement d’horreur déformé de ses compagnons.
Dès qu’il toucha l’étrange métal qui constituait l’immense objet, il comprit tout.
La chose aspirait en un clin d’œil toute forme de confiance en lui-même, tout ce que en quoi il croyait, tout ce qui fondait la base même de sa personnalité : c’était comme si elle s’en nourrissait. A la place elle activait au maximum les endroits du cerveau où étaient tapis comme un serpent lové, les grandes peurs primales. Dès lors, l’univers entier fut transformé pour le courageux capitaine Robertson. Chaque monticule de neige, chaque trou d’eau autour de lui lui sembla receler une menace terrible, insupportable et lorsqu’il regarda ses compagnons, il ne vit plus des hommes mais des assassins vicieux, des ennemis suceurs de sangs, des êtres sans foi ni loi qui lui étaient totalement et de manière irrémédiable, étrangers. Sa rage alors grandit jusqu’à emplir tout son champ de conscience. Il allait falloir tuer pour échapper à la peur. Il allait falloir tuer ces assassins sans âme. Il se prépara déjà à leur arracher la gorge. Ce serait eux ou lui.
À cet instant précis, tout explosa.
Il ne resta plus rien du monolithe qui instillait la peur.
Il ne resta plus rien du capitaine Robertson. Et aucun de ses hommes ne put jamais raconter leur équipée.
Mais le signal avait définitivement cessé d’être émis sur Terre.
Après avoir terminé mon roman, je l’ai imprimé et suis allé le faire relier dans une boutique de photocopies, avant de l’envoyer à Muriel, à destination de Lena. J’espérais qu’elle comprendrait.
Bien sûr, deux semaines après la rentrée scolaire, je n’avais toujours aucune nouvelle d'elle.
Mais aussi, qu’est-ce que j’avais bien pu m’imaginer ?
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