Les soirées de l’asocial
« You’re a sick fuck. Do you know that?”
-The Fisher King
Je dis pardon à un pied de table et je sursaute, hargneux, brûlé à vif, tournant sur place comme un derviche, crispé comme un ver dans l’incinérateur. Traînant la patte, je dérobe vite vite un verre et me tourne à nouveau vers le public, en conspirateur sous surveillance. On m’a peut-être vu et il vaudrait mieux pas. Problème de conscience et de réputation. Je présente, à titre préventif, un sourire confus à l’assemblée mais fait face à un voisin de dos, couvert par le bruit blanc de la conversation. J’écoute de mon mieux les exégèses de la conjecture. Je me calme et je m’efforce d’écouter.
Quelqu’un a-t-il parlé de l’Espagne ?
Quelqu’un a parlé de l’Espagne, je jubile,
Quelqu’un parle d’Espagne, j’en suis sûr.
Ou plutôt non, je ravale mes anecdotes, on n’en parle plus, déjà, c’est trop tard, mais j’en viendrai sans doute dans quelques heures.
Un instant plus tôt, j’étais au centre du maelström. Mais après un lent, infiniment lent mouvement de tango solitaire au milieu de groupes s’amalgamant, me voici dans un coin, prêt d’un placard, arrimé à un verre déjà aux trois quarts vide, à examiner avec grande minutie les consignes d’urgence à suivre en cas d’incendie.
Un grand type me bouscule, puis un autre. Je suis dans le passage. Je gêne. Et où que je déplace ma carcasse, il semble qu’elle bloque encore la voie. Je me lance dans une forme de mouvement perpétuel hasardeux. Je me mets en orbite étrange, évitant de mon mieux les collisions interdites.
Je m’arrête enfin en zone neutre. Mon verre est vide, maintenant. J’en aperçois d’autres, là-bas, sur la table que j’ai savatée tout à l’heure. Ils contiennent tout mon courage mais ils seront aussi ma ruine, j’en suis encore conscient. Je ne peux pas m’y risquer, je sais bien que je ne peux pas m’y risquer. D’ailleurs, presque aussitôt, une fille me sourit et dérègle pour un temps ma stratégie saoulatoire.
Pour tout dire, je suis stupéfait, foudroyé. Cela n’arrive pas. On ne fait pas cela. Il doit bien exister quelque convention internationale qui interdit formellement de me troubler. Mis en déroute, je redeviens conscient à l’extrême de la désolante composition carbonée de mon corps, de mon ventre empli de viscères, de mes yeux brûlants, de mon cœur ravagé et de mon foie en berne. Par quelque prodige surhumain, j’écarte les lèvres et parviens à lui renvoyer une honteuse imitation de sourire. Mais je ne tiens pas la pose et suis forcé de rompre l’engagement. Il s’avère alors que mon verre est toujours vide.
C’est le signal donné de prendre les apéritifs d’assaut.
Toujours seul au milieu de la troupe, je fais la navette et le monde devient peu à peu marshmallow et je fomente de violents projets d’enlèvement. En quelques minutes elle est devenu l’alpha et l’omega. Je m’étonne même de n’y avoir jamais pensé. Tout se terminera mal, je le sais. Je le souhaite presque, petit faiseur de tragédie. Je dessine déjà mes Mane, Thecel, Phares, sur le mur des toilettes.
Après il y a le saut dans le vide. FLASH.Après il y a l’empoignade avec le mec de la fille, et l’intervention d’un médiateur. Le type qui joue le rôle du gentil et me fait passer pour une ordure. FLASH Après j’envoie tout le monde se faire foutre. FLASH. Après, je continue ma saoulerie dans un bar encore ouvert. J’explique tout au patron : mon ami, mon frère. FLASH.
Après il y a une chute sur les pavés, quelque part au milieu de la ville. FLASH. Après, je me réveille dans la nuit tout habillé sur mon lit, frissonnant, en sueur, en me répétant la question à cent balles :
Mais bon dieu, pourquoi est-ce que j’ai fait ça ?
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