Après un trajet maussade sur une route de campagne, les parents vous traînaient vers un pavillon où vous ne vouliez surtout pas mettre les pieds. Trop tard. Sitôt la porte passée, des trolls à l’affection invasive s’emparaient de vous: embrasser joue, embrasser joue, embrassades, mains dans les cheveux et que je te serre et que je te manipule. Le rire tonnait dans des salles à manger couleur de sous-bois à la laideur banale estampillée vieille France. C’étaient linoléums, portraits de chiens et lignées de Ricard troubles sur toile cirée.
Vous, vous n’étiez personne. Un chien fou, le fils du coucou déguisé en coup de vent. Vous, vous auriez bien voulu être ailleurs. Loin. N’importe où. Mais il fallait faire semblant d’être là , pas moyen. Surmonter la haine du corps. La haine du sang qui rugit aux oreilles. Le dégoût du contact et de la matière. Surmonter la gêne brûlante à la vue de ces visages changeants, ces maelströms de chairs mouvantes qu’il aurait fallu reconnaître et aimer. C’était votre famille, nom de dieu.
Vous n’y parveniez simplement pas.
Une fois replié dans la chambre d’enfants, ça n’allait pas mieux. Un fils crétin vous apprenait quelque jeu cruel d’extermination d’insectes avant de vous forcer à vous battre. Vous faisiez semblant de rien, opposant votre résistance passive au petit abruti bagarreur jusqu’à l’abandon. Puis, après avoir examiné et déclaré mort chaque objet de la pièce, vous finissiez par vous détourner.
Vous perdiez déjà très vite toute espèce d’intérêt à cette époque, il faut bien l’avouer. Vous sentiez qu’il devait y avoir autre chose. Autre chose de plus ESSENTIEL réservé à quelques affranchis. Vous pensiez que peut-être les adultes, alors... Mais dans la pièce d’à côté, les conversations de parents doppelgangers exaltaient la vigueur résignée de l’action. Le travail. L’adéquation au monde. Un mystère, pour vous qui étiez marqué au sceau de l’étrangeté :
Stupéfait matin, midi et soir.
Le café réchauffait dans la cuisine. On vous offrait des limonades. Au pied du canapé, un vieux chien, les oreilles en berne, n’en finissait pas de mourir sans moufeter de son cancer à l’intestin. La télé crachait sa nauséeuse réclame naïve et les joies collectives des programmes nationaux. Vous vous teniez simplement là , piégé, traqué, vrillé par l’ennui, essayant de percer les murs à force de volonté. Cherchant désespérément votre matière, une ruée hors du doute. On finissait par vous libérer bien sûr, mais dans la cour, c’était le même naufrage désolé, la même incommensurable déception :
Soleil toujours trouble. Regard toujours voilé.
Rien à signaler et impossible de s’envoler.
Vous auriez aimé rejoindre la forêt, tout la haut sur la colline.
Après d’interminables adieux, le retour se passait les yeux rivés à la vitre passagers…
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