L'enfer des caniches (roman)

Samedi 3 novembre 2007

Cracovie. Hiver 2001. Marta et moi prenons une décision : nous quitterons bientôt l’Europe pour aller à Bali. Dès que nous pourrons nous le permettre, nous irons vivre là-bas. Bali. Les rizières en terrasses. Les éternelles processions. Les millions de temples à chaque coin de rue. Le théâtre masqué. Le tupèng. Des histoires de princes incompréhensibles pour nous, mais une danse fascinante par son côté viscéral, dionysiaque. Quelque chose qui nous paraîtrait venu de la nuit des temps. J’imagine déjà ces masques à l’expression fixe. La figuration indonésienne des sentiments. Des signes et des symboles indéchiffrables mais puissamment expressifs. Se sentir dépassés, submergés par des couleurs, des parfums, des saveurs inconnus. Nous serons heureux, là-bas, nous en sommes sûrs. Isolés, seul à seule dans une culture totalement étrangère. Ne dépendant plus que de l’un de l’autre. Nous habiterons une maison au bord de la mer. Ce serait à peine plus qu’une cabane sur une plage. Les murs seraient minces et la porte n’aurait pas de serrure car nous n’aurions rien à voler. Nous habiterions à Jimbaran. Pourquoi Jimbaran ? Parce que le nom lui plaît. Qu’est-ce qu’il peut y avoir de mieux qu’habiter à Jimbaran ? Nous nous nourrirons exclusivement de riz, de fruits de mer et de melons verts. J’ai hâte d’y être. Je me demande juste si je n’aurais pas l’air trop con dans un sarong.

Par David Lantano
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Jeudi 1 novembre 2007

Insomnie. Lever du jour blafard. Une masse trouble, limoneuse s’insinue jusque dans ma bouche. Par delà la fenêtre, je regarde le quartier pétrifié. Le dégoût s’étire, immense, palpable, démiurgique. Il n’est pas un recoin de l’univers qui soit épargné. Il faut vivre tout de même, vivre comme on s’extirpe d’une gangue. Faire des gestes utiles et précis. La consolation vient après le geste. Décor de l’absurdité quotidienne, utilitaire. Un lit, une table, une armoire, trois chaises, un frigo où les bières n’ont pas le temps de refroidir. Un bureau avec des feuillets illisibles et des photos qui font mal. Sur l’une d’entre elle, complètement défoncé, je souris de travers. Le Moi haïssable, enfin libéré. Le Moi au visage de bouffon jouisseur et boursouflé. Sur l’image, j’ai l’air d’un con, déchaîné, le verre à la main. La fête bat son plein. Sûrement que je fais chier tout le monde mais je me sens bien comme jamais. Mon bonheur ressemble à une grimace de singe. Son sourire à elle est déjà plus maîtrisé, comme un avertissement. Elle en fait moins. Elle m’en veut sûrement d’être aussi négligé, mais je ne m’en rends compte qu’à l’instant. Et cela n’a plus d’importance. Je n’ai même pas le plaisir pervers du regret à ma disposition. Il m’a été enlevé. Fatigué, mais incapable de dormir. Plein d’une énergie mauvaise, fuyante, douloureuse. Je me branle frénétiquement sur la fille de la météo, mais rien n’y fait. Je reste tendu, inexplicablement, et irritable comme un pitt-bull. N’est-ce pas malheureux de laisser perdre cette jeunesse, alors qu’il y a tant de malheureuses qui baisent le soir en songeant à Ricky Martin, Enrique Iglésias, ou Johnny Halliday ? Quelle sorte de descendance abrutie cela laisse-t-il augurer pour la nation ? Hein ? Je vous le demande. J’entame une bonne bouteille de vodka et bois jusqu’à l’anesthésie. Je sors me ravitailler dans l’épicerie au bout de la rue. En voulant, attraper une caisse de 86, je m’effondre au rayon bières. Des clients m’aident à me relever. Leurs têtes !  Faites-ça une fois dans votre vie pour voir la tronche du bon peuple. Pour vous en faire une idée. C’est misérabilisme et commisération et honte et rigidité et bonne conscience et mesquinerie et abstinence et constipation et sens du devoir et quand même ! et ça se fait pas ! etc…. Toutes choses inconnues quand on vit en dehors de tout. Quand on a choisi son camp.

J’attends. Je ne sais pas quoi. La fin du film. La chute de la blague. Une intervention divine. Une pluie de feu sur les imbéciles et les bigots. Non, c’est même bien plus simple. J’attends le prochain repas, le prochain verre. J’attends le prochain sommeil, la prochaine baise. Détachés de tout sens, de toute implication. J’attends qu’on me réclame à la consigne. Et pourtant je ne peux m’empêcher de rêver à quelque chose d’élégant et de distancé. Quelque chose que je n’arrive jamais à saisir. Il est de toute première urgence que je trouve une raison de vivre ce soir. Je le comprends. Mais les possibilités sont minces. À part les délices d’une sortie suicidaire en solo, je ne peux compter que sur Michaël ou sur David. L’un excluant l’autre, ainsi que de deux principes antagonistes. Ce sont, je crois, les deux types de mecs les plus différents qu’il soit possible d’imaginer. Des types qui, lâchés seuls dans le même merdier, auront abouti à des conclusions inverses, sur le sens de la vie. Le genre de clébards qui lorsqu’ils se rencontrent la première fois, se flairent le cul un instant, avant que leurs chemins ne se séparent à tout jamais. Si je peux supporter les blagues pourries et les discussions sur le championnat de France, je devrais sans doute sortir avec David. Il est du plus grand nombre. Il est compris de tous, instantanément, car il parle la langue vernaculaire.  Il est de ceux qui respirent la vie énergique, saine et auto-justifiée. Il est « tranquille ». Il « ne se prend pas la tête ». C’est un barbare, en somme, mais qui pourrait sans doute me faire rencontrer des filles. Et puis les sorties entre deux pourritures décadentes comme Michaël et moi, ont quelque chose de lassant à la longue ; un caractère presque incestueux, une stagnation du sang à force de se ressembler.

Le soir, donc, dans un bar de la ville, je me retrouve avec David  qui parle fort en passant d’une table à l’autre. Un verre à la main, il me devance comme un poisson-pilote. Les gens sourient à son passage, c’en est effarant. Il s’ouvre une voie à travers l’assemblée, comme Moïse à travers la Mer Rouge, en leur racontant des conneries. Il les conquiert en parlant vite. Tout est une question de rythme, je le comprends. Les filles sourient quand il les approche, comme s’il voyait le Messie venir à elles, avec sa bite de velours. Avec elles, il parle encore plus vite, c’est un vrai tourbillon. Ce qu’il dit est tellement con, qu’il faut le dire à la vitesse de la lumière pour que ça passe. Mais ça passe très bien. Elles avalent tout. Elles en redemandent. Elles sont en adoration devant sa verve comique. Quant à moi, j’admire son style. L’important est de parler fort, d’être indiscutable. Le maître mot est la familiarité immédiate. Il s’empare d’elles par la parole, par le geste. Comme si elles allaient évidemment terminer dans son lit, que la cause était entendue, et qu’il avait tout son temps. Ce qu’il dit est tellement nul, que ça ne ferait rire personne, en temps normal, même défoncé au crack. Mais pourtant ça marche. C’est comme si elles n’écoutaient pas ses mots, mais juste sa voix. Comme s’il les hypnotisait. J’essaie bien de lier quelques contacts, dans mon style direct, mais c’est peine perdue. David, mène, tyrannise, vampirise toutes les conversations. Il comble tous les blancs, fusille les anges qui passent. Je suis incapable de le suivre sur ce terrain là. Plus tard dans la nuit, après que l’alcool ait tout transformé en cinémascope, David m’instruit dans les toilettes. D’après lui, je fais peur aux filles. Je suis trop direct, trop crève-la-faim. Il ne faut pas que je leur montre ce que j’attends d’elles. Il ne faut pas qu’elles le sentent . Il faut leur faire croire que je m’en fous, que je suis une sorte de gentil nounours asexué, si je veux avoir une chance de me les faire. Il faut que je les fasse rire. Que je les empêche de réfléchir, de s’emmerder. Mais j’essaie de lui faire comprendre que je ne les comprends pas du tout, que je n’ai pas la moindre idée de ce que je pourrais leur dire. Il s’énerve alors : « mais n’importe quoi ! raconte-leur n’importe quoi ! Si tu veux baiser, il faut parler ! » De retour au bar, j’essaie alors de faire un effort, mais rien n’y fait. Je me rends vite compte que je n’ai rien à dire à ses filles, que je tourne en rond. Elles ne me touchent pas. Je n’arrive pas à m’intéresser à elles, à leur personnalité, et je n’arrive pas à feindre. Je ne vois que leurs corps et c’est à leur corps que je voudrais parler. Il me semble que si je pouvais les baiser, alors seulement, j’arriverais à leur parler, alors seulement je voudrais les découvrir. Ce serait un point de départ. Mais, la nuit passe, sans que je n’aboutisse à rien. On passe d’un bar à l’autre, en suivant les fermetures. À la limite de sombrer définitivement, je repère deux filles complètement bourrées, deux mochetés dionysiaques, sensuelles (David dit « des cochonnes »). Je tombe en arrêt devant leurs lèvres épaisses. J’ai toujours été fasciné par les filles complètement saoules au visage macroscopique complètement figé, anesthésié, dont il ne reste plus que la bouche, chaude et vibrante comme une piste d’aéroport en été. Je sens qu‘elles sont prêtes à tout, et moi aussi, dans l’état où je suis. Mais David refuse de participer à ce qu’il appelle « une boucherie ». Et on rentre se coucher. Je fais des cauchemars, bien sûr. Je suis incapable de me raisonner. L’obsession. Les filles avec qui j’ai failli coucher, les coups avortés, même les plus minables, me rendent dingues, car ils auraient pu être sublimes, qu’ils l’auraient forcément été. Fantasmes se déroulant à vide dans mon esprit. Impression atroce de paradis insulaires manqués, abandonnés à tout jamais.

Par David Lantano
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Mardi 30 octobre 2007

Le Bien est faux et superficiel. Le Mal est profond et véritable. Je couche avec le Mal qui coule dans mon sang, qui emplit mes poumons comme une évidence, alors que j’oublie vite tous les principes du Bien. Je ne retiens pas mes leçons, je déteste le catéchisme. La morale me donne envie de vomir. Je fais simplement semblant avec tout le monde parce que je n’ai pas le choix. Parce qu’on brûle les sorcières et les magiciens. Je suis un imposteur avec ceux qui m’aiment et je déteste devoir les tromper. Mes amis, ma famille se font une fausse idée de moi. Je déteste leurs marques d’affection. Je ne les mérite pas. Ils s’adressent à un autre que moi. Ça me gêne. Ça me brûle. Je suis simplement mauvais comme on respire, il ne faut pas aller chercher plus loin. Je suis fatigué de l’effort constant que je dois faire pour leur cacher la vérité. Les seuls qui me parlent le langage que je comprends sont les salopards qui ne m’aiment pas. Eux seuls savent trouver les mots pour activer la blessure toujours disponible que je porte en moi. La Bête toujours prête à beugler le seul message que je comprends. Celui de la souffrance. La souffrance est tellement violente, tellement intime, tellement ressentie qu’elle ne peut être que la vérité. Il n’y a pas d’autre explication. Le Mal parle le langage primitif de la chair. Le Mal est un éclair de vérité. Une révélation. Vivre, échapper à la souffrance, c’est comme essayer d’empêcher la vérité de se révéler. Une entreprise de censure vouée à l’échec.  

Par David Lantano
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Dimanche 28 octobre 2007

Je monte vers elle. Je monte vers elle comme si je grimpais l’escalier de vertèbres, de mes propres vertèbres renversées et promues passerelles jusqu’à elle, pour l’occasion. Je monte vers elle, entièrement révélé, sincère jusqu’à l’os, lent et cérémoniel comme un pénitent. Et dans cet acte, tout est dit. Je monte vers elle. Je ne ferai jamais que ça à l’avenir, d’une manière ou d’une autre. Tendre la main vers elle. Essayer d’atteindre, de saisir un rêve comme une lumière sur l’eau. Sans jamais y parvenir tout à fait. Car c’est une main de pèlerin que je tends, et non une main de conquérant. Elle me fait entrer et se recule, intimidée, au fond de la pièce. Je peux enfin voir son visage.

    Large, blanc, aux yeux bruns-verts, avec ces larges cernes brunes dont je me souvenais. Elle a laissé ses cheveux noirs libres, où je remarque des vestiges de mèches rouges négligées. Fossettes à la commissure des lèvres, dans un sourire aux canines un peu trop luisante, me semble-t-il dans mon délire. J’ai la même impression en découvrant le visage mobile, plein de ruse et d’instincts à fleurs de peau, que je n’en avais eu la dernière fois. Le même choc brutal, frontal. Mais je dois aussi avouer, que je ne l’aurais pas reconnue. Elle est identique en essence, mais les traits de son visage s’étaient déformés peu à peu dans ma mémoire, épousant les traits d’un idéal mythifié. Elle est belle, mais pas d’une beauté sereine, maîtrisée. Il y a quelque chose de sauvage, d’inconstant, d’extrêmement réactif dans son allure.

    Je ne m’étais jamais autorisé jusqu’à là, à croire au merveilleux, à l’essence du rêve. L’idée qu’une telle chose puisse exister sans que je puisse la connaître était trop pénible. Je me nourrissais de fantasmes, en les sachant loin de moi. Je voulais les garder loin de moi. Il y avait quelque chose de profondément ridicule, d’injurieux, à croire au miracle, à la concrétisation parfaite du désir. Devant Marta, le romanesque faisait une percée foudroyante dans le réel, prenait corps subitement, triomphal, ironique. Et plus, ce n’était pas une forme née de mon imaginaire, une extension de mon rêve, fade et parfaite. C’était un être autonome, à la pensée étrangère à déchiffrer, à comprendre. Il me fallait absolument y parvenir ou je n’osais même pas imaginer ce qu’il adviendrait de moi.

Nous nous asseyons aux deux extrémités de la table de la cuisine. L’appartement est petit. Deux pièces aux plafonds hauts, aux murs peints inégalement, humides. Deux pièces froides, inhospitalières, où chaque geste entre deux êtres paraît une offrande, un don de soi.

   La conversation s’engage comme une partie d’échecs. Les portes se dévoilent, se referment. Il me faut répondre à ses doutes, à son incrédulité. Pourquoi suis-je parti si longtemps ? Pourquoi revenir maintenant ? Questions échappées au milieu d’une conversation de pure forme, neutre. Histoire de ne révéler aucune faille, de cacher ses carences, ses peines, ses désirs. Je devrais normalement être pétrifié, crispé jusqu’à l’absurde, mais les quelques verres avalés m’ont rendu presque calme et tout à fait entreprenant. Je plaisante, j’ironise, j’argumente. Je joue sur toute la gamme. Je démolis les objections d’un geste de main. Je l’emmène dans mon euphorie, sous mon bras, à l’abri du doute. Et cela est facile, comme préparé de longue date. Je ne dis que la vérité, rien que la vérité. Je n’ai pas à mentir. Mes paroles coulent de moi comme une évidence comme un évangile. Pour une fois, la vérité devra suffire. Je dépose les armes à ses pieds et je courbe la tête. Je lui abandonne tout pouvoir de vie ou de mort sur moi, acte de foi véritable, pieds et poings liés. Elle voudra de moi, ou elle devra me renier entièrement, me détruire. Aucun doute n’est possible. Je ne lui en laisse pas le droit.

La nuit nous allons dans une piwnica du quartier. Une cave enfumée, comme un réduit d’une maison d’aïeul aux rideaux de velours, aux meubles anciens, mobilier fourre-tout d’instruments d’avant-guerre. Postes de TSF éventrés, pianola abandonné, papier peint jauni fleurdelisé, portraits d’ancêtres, comiques par leur sérieux et leurs trognes impossibles. Le tout est éclairé à la lumière rasante des bougies, comme un repère de conspirateurs du quotidien pendant une alerte anti-aérienne de la deuxième guerre mondiale.

   Il y a là, toute la compagnie nocturne de ses amis. Jeunes buveurs cyniques, rigolards. Dandys vieillissants, aux costumes bruns camphrés, mais impeccables. Beaux vieillards tranquilles qui ne boivent qu’à peine. Des hommes, pour la plupart. Marta passe d’une conversation à l’autre, d’un groupe à l’autre. Heureuse, euphorique, comme une petite fille boudeuse enfin contentée. Elle appartient à ce lieu, elle s’en nourrit. Les autres, la considèrent comme une égale, une compagne de beuverie amusante et pleine de vitalité cynique. Les autres, me considèrent avec bienveillance, comme une forme de lubie inoffensive et exotique (français !). Je ne suis pas là pour durer mais ce n’est pas grave.

 Et tandis que la sono entame un hora hongrois, hymne merveilleux à la résignation, ma respiration épouse la mélodie étouffante de l’air, souffrance acceptée jusqu’à l’inspiration, jusqu’au retour libératoire du thème. Je sais qu’il me faut tout abandonner ici. Abandonner la lutte et me laisser dévorer.

Marta se met à boire et je bois avec elle. J’embarque. La nuit est une guerre d’usure, un sabordage, une attaque en règle de la sobriété, jusqu’à l’annihilation totale. Il faut tenir. Répondre à la vodka par la vodka. Il n’y aura pas de trêve qu’elle ne s’effondre enfin, à bout de force, vaincue par sa propre déraison. Pendant un long moment, je reste crispé, ignorant de ses sentiments. Je ne sais plus si je suis pour elle une forme particulière, distincte des autres corps, dans la fureur de la noce. J’attends qu’elle me délivre enfin, qu’elle me fasse le don de la plénitude que je ne faisais encore qu’espérer. J’attends que la fragile indécision qui nous sépare encore se déchire enfin. Je ne sais pas comment l’embrasser.

Alors, un mouvement de foule me sauve. Une bousculade la pousse vers moi, et tandis que je la retiens nous joignons nos bouches comme une évidence. Deus ex machina. Après cela, tout est plus facile. Tout est gagné. Elle a donné le signal. Mon corps frissonne comme libéré de la charge d’une vie à mener, à travers le hasard et l’inquiétude. Son corps à elle est sûr, indiscutable. Je m’y accroche comme un déraciné. Ma petite part de butin sur l’éternité. Nous allons, cahotant, dans le bruit blanc de l’alcool. Couple indiscernable, crabe saoul, dérivant vers le point d’incandescence, le contact d’une effarante douceur, à peine imaginable. Valse bancale qui accède à la grâce par l’abandon, au-delà du ridicule, du grotesque.

 Je ne me souviens plus du reste mais que la danse nous porta jusqu’à son lit, dans un espace de temps indéfini, sans mémoire. Dans la chaleur de son corps révélé, je lui dis que je l’aime. Je veux me délivrer ainsi de mon obsession pour elle, échanger mon serment pour un autre, aussi beau mais exempt de douleur. Ces mots sont tellement obscènes habituellement, nettoyés de leur sens jusqu’à l’os, qu’ils en sont à vomir. Pourtant, il n’y a d’autres choix que de les utiliser. Dans un sens, naïvement, je veux leur donner une force magique, particulière, comme si le fait de les prononcer était déjà une victoire, une sorte d’incantation, un envoûtement, une certitude qu’elle m’aimerait moi aussi, quoiqu’il advienne. Je lui jette un sort. Elle me dit qu’elle m’aime aussi mais qu’elle a peur, qu’elle n’y comprend rien. Elle me demande si je me souviens qu’elle a un fils et qu’elle n’est pas libre de ses mouvements. Elle me demande si je suis prêt à l’accepter. Alors, tandis que nous nous endormons, je lui dis que oui, je m’en souviens et que ce n’est pas un problème ; que je prendrais soin d’eux ; que rien de mal ne pourra jamais leur arriver. Et je le sais, alors, puisque je suis prêt à tout.  

Par David Lantano
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Mercredi 24 octobre 2007

Février 2001-Je retourne à Cracovie, le temps de rassembler un peu d’argent, d’en emprunter « à droite, à gauche », comme dirait Michaël. C’est à dire principalement deux mille balles, mendiées à mes parents, auxquels je mens pour les obtenir. Le voyage, la traversée devrais-je dire, est interminable. Vingt heures de routes abrutissantes.  L’Allemagne, d’abord, est traversée comme un mirage : Trier, Koblenz, Eisenach, Erfurt, Chemnitz, Dresden. Huit cents kilomètres d’autoroutes dans une Allemagne virtuelle, où les villes ne sont que zones industrielles, des lumières survolées dans les vallées en contrebas. Huit cents kilomètres d’aires de repos, halluciné, à essayer de dormir les pieds sur la vitre de la voiture, dans la lumière des néons bleus des stations services. J’assiste avec un certain émerveillement au passage de relais graduel de la nuit au jour, conduisant dans la lumière fumeuse du soleil levant. Des orages intermittents soulèvent des petites bouffées de pluie sous les roues de la Honda Civic. Et puis je passe la frontière à Zgorzelec, au petit matin. Le reste du voyage est fait dans un état d’épuisement pénible, dans un paysage polonais en friche. L’A4 qui traverse l’Europe d’Est en Ouest, d’Allemagne en Ukraine est un vestige en Pologne de l’ère de l’ Allemagne hitlérienne, et elle n’est plus que plaques de bétons, infiniment défoncées où des herbes folles poussent entre les jointures. Elle est en reconstruction permanente, à l’image du pays.

Les villages et les petites villes que je traverse sont un chaos d’images et d’identités. On y voit des BMW et de vieilles Polonez, des Mercedes doubler des chevaux de bât. De petites maisons blanches délabrées entourent les églises les plus modernes d’Europe. D’affreuses croix plantées au bord des routes côtoient des affiches publicitaires de format géant, ventant des marques de téléphonie mobile ou les dernières productions hollywoodiennes . Dans une nowy miasto, je vois des bois clairsemés longer les chemins près de grappes d’HLM à tel point désolées qu’il est difficile de croire que quelqu’un y vit. Des hôtels, des chambres d’hôtes improvisées, des propositions de services sur chaque affiche « uslugi ». Des escouades de petits laveurs de carreaux postés en embuscade près des feux rouges. Une économie de l’adaptation. Et partout des champs, d’interminables champs de blé.

Marta essayant de se décrire dans un mail:  « J’aime la vodka au goût de cerise, l’ail et la menthe fraîche. Et je suis folle. » Elle ne trouve rien d’autre à ajouter. A cette définition si parfaitement frivole et sensuelle, j’ajoute en esprit, le cynisme adolescent en demi-teinte et le défi à peine formulé :  « Es-tu capable de m’aimer ainsi ? » Je n’imagine rien de mieux en guise de présentation que ces deux phrases. Pas de « valeur » prétendument essentielle, de réalisation. Elle ne fait rien. Elle n’est personne. Elle aime.

Le jour même de mon arrivée, c’est le jour où l’on s’est donné rendez-vous. Je suis tendu à craquer. Je suis en feu, en fusion, en phase supercritique. Je passe dans un bar du Rynek Glowny, histoire de retrouver une forme solide, ainsi que l’usage du langage articulé. Je bois avec application, quatre zubrowka, jus de pomme : assez pour me remonter, mais suffisamment peu pour ne pas avoir l’air saoul, incapable de tenir debout. J’accède à un niveau de conscience aiguë, inconnu jusque là, de mon propre corps, du fonctionnement de mes organes internes. Pour la première fois, je respire, mes poumons sont le lieux d’échanges gazeux primordiaux. Mon cœur assure le flux sanguin, sonnant le branle-bas à travers tout mon être, lourd comme une cloche de cathédrale, comme le Dzwon Zygmunta de Wavel. Tout paraît en équilibre instable, précaire, comme si je risquais de mourir à tout moment.

   Je suis terrifié, en fait, à l’idée d’avoir à l’affronter. J’ai peur de tout perdre si, avec elle, je me laisse aller rien qu’un instant à ma vraie nature. Il ne faut pas qu’elle sache. Je dois l’empêcher à tout prix de découvrir la vérité sur ma personne. Elle ne devra jamais approcher le vrai Baptiste. Le fantôme. L’imposteur. Le type perdu qui ne comprend rien à rien, lâche, incompétent, paresseux et si parfaitement creux.  Il faut que je la tienne à l’écart du vide sidéral de ma personnalité, sous peine de la perdre aussitôt. Cela devra rester mon secret, ma petite chambre de Barbe Bleue où elle ne devra jamais pénétrer. Je suis douloureusement conscient de tout cela alors je bois pour me donner du courage et j’assure le suivi par un chronométrage rigoureux des évènements.

17h : arrivé au bar une heure avant contact. 17h07 : premier verre terminé. 17h20 : deuxième verre terminé, se dépêcher d’en commander un autre pour ne pas être en retard. Je dois me raisonner pour ne pas regarder ma montre plus d’une fois toutes les trente secondes. Mon voisin de bar, un quadragénaire local, me prend en pitié et essaie d’engager la conversation. J’essaie de lui répondre avec les quarante mots de polonais que je maîtrise et il semble apprécier l’effort. Il doit en connaître une dizaine en français, du temps de son service militaire dans le Lyonnais, m’explique-t-il. Mais la conversation s’enlise rapidement. Il prend alors à partie, une pauvre fille venue passer commande au bar, une fille de dix-huit ans (tout au plus) et la prenant par l’épaule, la recrute comme traductrice instantanée. Après quelques minutes d’une conversation incohérente, mais passionnée, comme on en assiste à certaines heures du petit matin, il se lève soudain pour partir, tandis que la petite m’invite dans un anglais timide à rejoindre sa table où sont rassemblées trois de ses copines. Les copines en question, sont mignonnes à croquer, souriantes, engageantes. De quoi n’en faire qu’une bouchée. Pourtant, chose effarante, et inédite pour moi,: je m’en fous complètement. Je prends congé sans regret. J’ai rendez-vous dans 12 minutes. Je sors et je marche rapidement en suivant un itinéraire mémorisé de longue date. Ulica Sienna, à travers le parc obscur, puis la longue avenue Starowislna, quelques pas dans Dietla, et enfin la rue Sebastiana. Je marche en apesanteur, dans une ville plus précise, plus marquante, vue en coupe du fond de mon exaltation. Je vois des pavés humides, lumineux, des arbres noirs frissonnants sous le vent. Je marche rapidement et sans jamais m’égarer, si bien que j’arrive quelques minutes en avance au pied de l’immeuble. Je continue de marcher, pour ne pas avoir à attendre, ni arriver en avance (j’ai cette idée fixe stupide qu’il me faut arriver à l’heure pile), décrivant un cercle autour de l’immeuble, comme autour d’un épicentre dangereux. Je vois un quartier endormi, presque fossilisé, des immeubles aux fenêtres blanches, aux contours aux reliefs sculptés s’effritant ; des murs noirs de suie, révélant la pierre ou la brique à nue. Je vois des pieds d’immeubles aux arcades grises, passages où l’on imagine s’abriter les ivrognes errants, buvant du mauvais vin à quelques groszy la bouteille. Des hôtels restaurés aux murs pastels, ocres, verts, roses.

     Je reviens d’une traite au pied de son immeuble et sonne à l’interphone. Un craquement, puis une voix assourdie, interrogative. Je donne mon nom et la voix m’indique d’aller tout droit dans la cour après l’entrée. Je pousse la porte, en essayant de garder mon calme. Au bout d’un couloir carrelé, flanqué d’un escalier en bois lambrissé, j’arrive dans une cour intérieure. C’est une cour de terre battue, avec un cadre de métal noir à son centre, comme une potence. Les murs des immeubles vus de l’intérieur sont plus sales, et plus délabrés que de l’extérieur, s’il est possible. Un système de passerelles, de type carcéral, relie l’escalier principal, aux différents appartements. Des fils à linge partout. J’aime tout de suite cet endroit. En face du couloir, à quelques mètres de hauteur, un appartement est éclairé d’une lumière orange, chaude, la lumière d’une matrice bénéfique, l’assurance d’une bonne renaissance pour ceux qui croient à la réincarnation.

Elle est sortie sur le palier, et reste debout sans rien dire tandis que je m’avance. Elle est en contre-jour, et je ne vois d’elle que sa silhouette, et une sorte d’aura entourant ses cheveux défaits, un halo blanc aux reflets rouges surprenants. Je ne sais pas si elle l’a fait exprès, mais l’effet est très cinématographique. Du haut du balcon, elle a l’air d’une version destroy, silencieuse, d’une Juliette de Shakespeare. Une sentinelle féerique, une lumière trouble, sans justification, sans égal dans mon firmament d’alcoolique.

Par David Lantano
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Samedi 20 octobre 2007

Match de football en plein air, l’après-midi. Des cons, bringuebalant leurs graisse à trente ans passés, courent derrière un ballon. Un autre con, assis dans les tribunes, à se geler les couilles les regarde :c’est moi. Je suis fasciné par la dose de candeur et d’abnégation qu’il faut à un adulte pour cet exercice à priori inventé pour les chiens. C’est vrai, s’imagineraient-ils courir après un bâton pour le ramener sans cesse au lanceur, sans réticence, sans honte ? Se rouleraient-ils par terre comme des cabots sans cette mascarade? Bien sûr que non. Pourtant, encadrés par les règles du football -rien de plus qu’un prétexte à mon avis- ils se précipitent sur la balle comme si c’était la chose la plus importante du monde. Esprit grégaire ? Survivance d’un instinct guerrier ? Connerie magnifique ? Ne me demandez pas. Tout ça me dépasse totalement.

J’assiste donc au match de quatrième série : Trifouilly – Bitencourt, sous un ciel couvert. Non pas pour mon plus grand plaisir, mais pour encourager les exploits de mon pote David, le chéri de ses dames, accessoirement avant-centre de l’équipe locale. Le spectacle est tragi-comique sur le stade. Ça ahane, ça s’appelle, ça s’insulte. Les gestes techniques sont, au mieux, à demi réussis, au pire, dangereux pour la santé des joueurs. Les voix résonnent un peu minables dans le stade quasiment désert. Le match se traîne, c’en est à se flinguer. J’observe les déhanchements frimeurs de mon pote, à l’avant. Parmi tous les joueurs de foot, les avant-centres sont les pires. Ça se dandine, ça se recoiffe, ça se plaint sans arrêt, de ne pas recevoir la balle au bon endroit, au bon moment, pour l’exploit prémédité, simulacre d’orgasme par équipe. La moitié du temps, les mains sur les hanches comme un empereur romain, David sprinte parfois, tombe souvent, se relève les yeux au ciel, admonestant je ne sais quelle divinité de lui refuser le but tant mérité. Finalement, le match se termine par la victoire des visiteurs 2 :1, mais en prenant en compte le fait que le deuxième but a été inscrit dans une position évidente de hors-jeu, on peut considérer, que la défaite n’est pas méritée, m’explique David. En gros, qu’ils n’ont pas tout à fait perdu.

Je le retrouve après le match, maussade et mastiquant avec rage. Vitalité gominée, simplicité. Tout est victoire ou défaite. Pas d’obsession, pas de souffrance existentielle pour David. Un « solide » bon sens, un « solide » appétit, un « solide » sens de l’humour. Dans le café où on se console de la défaite, les joueurs refont le match. On décide que l’équipe adverse était « prenable ». C’est ce qu’on avait déjà dit avant la rencontre, et la défaite n’a rien changé à cette conviction, au contraire, elle n’a fait que la conforter. Comme quoi, les faits ne changent pas les théories, en football. Agitation, grandes gueules. Les joueurs sont tous de la même trempe stupide et enthousiaste. L’essence même de l’humanité rayonnante. Je ne fais pas partie de cette trempe. Je ne fais pas partie de cette équipe. Je suis un handicapé social, émotionnellement disqualifié. Je me rends compte soudain de l’implication : ce type de consolation m’est interdite. L’idée de solidarité, de camaraderie virile me font rire, je n’y peux rien. Je me sens à l’étroit dans cette mauvaise foi tacite et obligatoire. Chargé de l’exprimer, je ne fais qu’acquiescer. Je me sens loin. Le plus loin imaginable de la vie véritable, de son centre exact, petite bille de métal incandescente. J’étouffe.

Par David Lantano
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Mardi 16 octobre 2007

À moins de dix centimètres du regard, toutes les filles sont belles, me dis-je pendant ma promenade matinale. D’aussi près, tout est flou, toutes les différences s’annulent, ou tout au moins s’amenuisent. Tout redevient possible. On passe sous cette distance focale comme on passe le cap Horn pour trouver l’aventure. C’est à dire la peau. L’universalité de la peau. L’universalité des souvenirs de nuits passées à ramper, à rire aux gargouillis des ventres ; à serrer des cages thoraciques frêles en cascades, avec cette impression facile d’être un homme. Dans la nuit, toutes ces peaux sont égales, et deviennent infinies à bout touchant, immensités grêlées, translucides, brunes ou ocellées. Reliefs mouvants sous la main. Toutes se mélangent dans la mémoire. Jusqu’à devenir une. Je m’imagine volontiers ouvrant des chemises et ôtant des tee-shirts jusqu’à la fin des temps. Une sorte de Sisyphe du sexe.

 Je milite pour la révolution des folles. Des filles sans chaînes, capables de me regarder dans les yeux sans honte, de me prendre à la gorge et de me déchirer. Des filles carnassières me convoitant, et portant à leur bouche le message d’amour, le plus brutal, le plus incandescent .  Mieux qu’un mot, un ordre, une invocation, le verbe de Dieu fait à mon oreille : « baise-moi !». Hélas, ces demoiselles sont rarement, mais très rarement, dans cet état d’esprit. C’en est consternant. Elles jaugent, elles calculent, elles préparent leur nid. Elles s’économisent. . Elles veulent la sécurité garantie pour leurs vieux jours. Mais je préfère mille fois me branler que d’avoir une tronche d’assurance vie. Elles ont des « attentes » venues d’une autre galaxie  : être non-fumeur, sportif, dans la bonne tranche d’âge, avec un emploi stable, le bon sens de l’humour et surtout pas grossier. Comme si c’était la base de quoi que ce soit d’important ! Putain, qu’est-ce que ça peut foutre qu’on fume ou non, qu’on fasse un footing tous les matins ou qu’on se réveille à la bière; qu’on appelle une chatte une chatte, ou qu’ou n’on ne dise pas un mot plus haut que l’autre, pour ne pas blesser je ne sais qui, ni déranger je ne sais quoi ! Rien à foutre de déranger ! Pour moi, je ne veux pas d’une de ces représentantes, esclaves résignées et mondaines ; ni d’une de ces beautés d’entreprise, sèches et asexuées ; de celles pour qui l’effort tient lieu de sexualité. De celles qui la jouent au mérite. De celles qui ont le sens du devoir. De celles qui sont déjà mortes et qui font la morale aux agonisants. Pour moi, si je devais choisir une fille dans toute l’humanité, je prendrais celle qui dérange le plus, la plus imaginative, la plus cinglée, la plus impudique, celle qui ferait rougir de honte toute l’assistance, une peau-rouge hallucinée et perverse. À deux, on vivrait de scandales, on atomiserait leur morale. Libres, on ruinerait les efforts des autres pour nous comprendre. Pris, on balancerait notre énorme éclat de rire à leurs faces de culs serrés !
Par David Lantano
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Dimanche 14 octobre 2007

Cracovie. Hiver 2000. Le chevalier blanc, plutôt grisâtre, à la réflexion, se réveille en tenant dans ses bras un clone endormi de Marta. Oh comme il est perplexe sur sa quête et sur sa rouerie ! Comme il est veule dans le matin blanc ! Il jette un coup d’œil sur le corps plein de ressources de la petite Monika, puisque tel est son nom. Corps chaud lové contre lui, jolis seins, cul délicieux, ventre tatoué d’un toucan bleu, cheveux noirs bouffants, paupières gonflées par le sommeil. Bravo ! Il a tout gagné. Elle est touchante, comme un petit animal abandonné. L’alcool ne l’avait pas trompé. Mais il faut bien reconnaître que ce corps serré de si près éclipse sa mission. Il essaie de ne pas prêter attention à la honte qu’il ressent à ce sujet. Il essaie d’oublier sa grande passion inoubliable, qu’il repousse du pied sous le tapis comme une babiole compromettante. Il ne veut surtout pas imaginer que son histoire d’amour immémoriale, qui l’a tenu éveillé, souffrant mélancoliquement, pendant de longues nuits, n’était qu’un truc de gosse, enflé et grotesque. Il ne veut pas croire non plus que la première fille rencontrée puisse lui faire si facilement abandonner cette recherche qui était tout pour lui. Il sait qu’il lui aurait fallu tenir, ignorer les distractions faciles, les enchantements puissants de la chair. Il sait qu’il est un clébard à la langue pendante, dépourvu de sens moral, de droiture, d’honneur ; dépourvu du simple respect envers lui-même qui le pousserait à persévérer. Il aurait du se maîtriser. Mais il en est tout simplement incapable, et dans les bras de Monika –où bien est-ce ceux de Marta ?- tout ça paraît négligeable. Peut-il échanger les figures des deux filles, comme des images auto-collantes? En tout cas, il s’y efforce, aussitôt. Et cela marche plutôt bien dans un premier temps.

Monika me mène par le bout de la queue. Elle porte des sous-vêtements diaphanes et m’entraîne dans les cabines d’essayage pour en enlever ou en revêtir d’autres, à volonté, sous mon inspection. Elle se sert contre moi dans la rue, me tripote dans les lieux publics et me murmure des obscénités imaginatives dans l’oreille. Je ne saurais rêver mieux, ni plus large. J’ai du mal à la contenir en fait. Elle me chevauche sur les canapés, les chaises, la moquette de son appartement. Elle se plaque contre les murs tandis que je m’appuie sur elle, douloureusement, délicieusement excité. Elle me prend dans sa bouche aussi innocemment qu’elle le ferait d’une glace aux 3 parfums. Alors que la plupart des filles ont horreur de faire ça, qu’elles ne le font qu’en récompense pour service rendu. J’ai l’impression d’être en sucre. C’est la première fois que je rencontre une fille avec un désir à moitié aussi important que le mien. Nous allons en pèlerinage, sur les lieux où elle a grandi, dans l’est de la ville, avant de s’exiler. Elle pleure de nostalgie, et utilise mon corps comme une consolation.  Pendant quelques jours, je ne pense absolument à rien. Je baise. Puis, l’idée m’effleure de ramener Monika avec moi, de l’enfermer à triple tour dans une chambre obscure et de la garder à ma disposition, comme un oiseau de paradis apprivoisé, pour mes moindres caprices. Projet auquel je médite sérieusement pour assurer mes vieux jours. Mais au bout d’une semaine, elle me prend de cours. Elle fait ses valises soudain, et retourne en Allemagne, poursuivre des études d’anthropologie, dont elles m’avaient parlé, mais auxquelles je n’avais pas prêté attention, que j’avais jugées sans importance car n’entrant pas dans le cadre de mes projets pour elle. Elle part sans état d’âme, sans regret. Elle s’est bien amusée, me dit-elle. Belle consolation. L’oiseau bleu s’envole. Tout se termine en queue de poisson, comme un blague. Une chute sans développement. Une ellipse d’histoire. Rien du tout.

Libéré de la présence vorace de Monika, je peux à nouveau penser. Je décide juste de l’oublier. Je m’accorde l’absolution. Je peux à nouveau invoquer Marta, m’en réclamer. C’est facile et c’est gratuit. Il semble même, avec un petit effort de volonté, que rien n’a changé. Simplement, j’ai perdu du temps. Une semaine a passé et je ne l’ai toujours pas trouvée. Et je dois repartir le lendemain pour la France. Le soir tombe. Ne sachant plus quoi faire, je me rends à nouveau dans ce bar sans enseigne de la rue Czarnowiejska avec des attentes assez floues. Sur le chemin, il se remet à neiger avec force, au point que je n’y vois pas à 20 mètres. J’ai bu pas mal, et tout est merveilleux. Étrange et étranger.

Au bar, je tombe nez à nez avec une amie de Marta. Une fille que j’avais vue, une fois, pendant quelques minutes, il y a près de deux ans et qui me reconnaît instantanément. Après à peine trente secondes de conversation, elle me donne le numéro de téléphone de Marta, et me conseille de l’appeler. Marta n’est plus en ville. Elle est retournée dans sa famille, la veille. La fille paraît à peine surprise de me voir, mais se demande plutôt pourquoi j’ai mis si longtemps à revenir. Je ne sais pas quoi répondre. Il se trouve que Marta était là, à Noël. Et moi, où étais-je ? Je ne peux pas lui répondre où j’ai passé Noël, alors, je reste évasif. Dans les toilettes, je m’isole, en tenant du bout des doigts le papier où est noté son numéro, comme un minuscule Saint-Graal. J’ai du boire beaucoup pour me convaincre de l’appeler. Je téléphone, accroupi, adossé au mur, et j’entends sa voix. Chaude, grave, un peu voilée. Elle a l’air heureuse de m’entendre. Elle rit. Elle me raconte ce qu’elle fait. Elle est en train de boire un verre de vin en écoutant de la musique. J’imagine le liquide glisser dans sa bouche. Je la vois accroupie comme moi, mais peut-être dans sa chambre, sur son lit ? Je lui dis que je repars le lendemain mais que je reviendrai bientôt. Elle me dit qu’elle m’attendra. Elle me dit qu’elle m’attendra !  Plus tard, complètement saoul, je marche en tee-shirt dans la rue. Je ne sens plus rien. Je suis invulnérable, comme après avoir été trempé dans du sang de dragon. Je suis au plus près de la fusion avec quelque chose d’essentiel, d’extatique, de quasi insupportable. Quelque chose d’imprimé, de captif dans mon cerveau reptilien, se déroule enfin. La vie réelle. La sensation de vivre enfin.

Par David Lantano
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Vendredi 12 octobre 2007

Je ne quitte plus l’appartement depuis huit jours. Je ne bouge même quasiment plus de mon lit. J’essaie de dormir vingt-quatre heures par jour, mais je n’y arrive pas. Pourquoi faut-il que je me réveille ? A quoi bon ? Je voudrais ne plus pouvoir marcher, mais je suis en pleine santé. J’ai envie de baiser la Terre entière, en fait. Je suis en manque de sexe et je n’ai personne à appeler. Allô ? Call girl minute ? Je la voudrais chaude, disponible et aimante, s’il vous plaît. Comment ? Je demande l’impossible ? Il faut que je me débrouille tout seul ? Mais il va falloir que je sorte et que je parle à des filles, et que je trouve des trucs à leur dire. Et en admettant que j’arrive à les intéresser, il faudra bien attendre des jours avant de les amener jusqu’à mon lit. Et je ne veux pas parler, je veux juste baiser. C’est pourtant simple, non ? Pourquoi pouvez-vous me livrer des pizzas, des assurances, des produits de beauté, des encyclopédies, des reins artificiels… mais pas une seule, pas une seule fille ? 

Je sors finalement me promener, mais dehors c’est encore pire. J’ai envie de me jeter au cou de chaque fille qui passe. Chacune me paraît également envisageable. Il me suffit de quelques secondes et un regard pour m’inventer une vie de couple, une complicité imaginaire qui durerait des années ; voyages, scènes de baise fantastiques, ennuis, disputes, ruptures. Je les connais déjà avant de leur adresser la parole (ce que je ne fais pas). Je sais que je ferais mieux que leur mec minable, qui d’ailleurs n’est pas un obstacle dans mon esprit, écarté, détruit, annihilé, vaporisé en une seconde,  si seulement elles savaient. Si seulement....  Ce fantasme se nourrit et prend corps effroyablement rapidement et me laisse avec une impression pénible d’abandon, de désolation. Des liens fantomatiques me relient à toutes les filles aperçues, à leur peau radiante. Une seconde avant, elles n’existaient pas pour moi. L’instant d’après, je ne peux m’imaginer vivre sans elles. Je m’éparpille, me dissous dans cette féminité banale et omniprésente sans espoir de retour.

 Sans idée, je décide de passer voir Michaël à son appartement. Réflexe programmé: je marche presque jusqu’à son ancienne adresse, avant de me rappeler qu’il a déménagé. Je repars. Je sonne pendant cinq minutes à l’interphone en bas de l’immeuble, mais pas de réponse. Il est peut-être parti s’acheter une pizza, ou bien parti baiser sa meuf dans un autre quartier de la ville. Michaël a la même dégaine de chien malade que moi, le même manque d’intérêt généralisé pour presque tout. Mais à la différence de moi, il le prend plutôt bien. C’est un état d’esprit comme un autre pour lui. Il résiste à tout :la compagnie des cons, la télévision, le service militaire, la chanson française, les adolescents, les repas de famille, les gens modérés, les chiens, les coincées, les donneurs de leçon, les sportifs, les économistes, les banquiers, les battants, les gouvernements de droite, les gouvernements de gauche, David Douillet autoproclamé idole républicaine. Ça lui soulève peut-être un sourcil, mais vraiment, rien de plus. Quoiqu’il puisse arrivé, il reste aussi indifférent qu’une blatte après une attaque nucléaire. Et c’est ce que j’aime, chez lui.

Indécis, j’entre dans un bar et commande une bière. Je m’installe près de la fenêtre. Le premier verre est toujours beau comme une ouverture, un prélude. Il annonce la suite. On le cajole, on en prend soin. La lumière du jour passe à travers le mien. Je suis heureux comme un aventurier. Tout me paraît possible. Tout n’est pas encore perdu. J’observe les serveurs qui se foutent de la gueule du patron, avec malice. Ils s’y prennent comme des loups attaquant un bison. Le sourire d’excuse aux lèvres, en sachant toujours jusqu’où aller, mais en poussant jusqu’à la limite de l’admissible. Je sens une complicité forte entre eux. Affichés derrière le bar, des posters détournent des icônes populaires. Che guevarra, version Andy Warhol, Lénine, bossant pour Coca-Cola. Tout est léger, superficiel. Rien n’est vraiment grave ici. Tout est dérisoire. Second degré. Le patron poursuit les serveurs pour les battre à coup de torchon. Il n’y a pas grand monde, c’est vrai. On a envie d’être léger comme eux.

J’observe la clientèle. J’observe le patron. J’observe les serveurs. J’observe le mobilier, le décor. À la mi-bière, le rayon de soleil qui faisait briller mon verre a disparu. Epuisement du sort. Les carrosses redeviennent citrouilles. Les clients sont insipides, gestes mesquins, dialogues de décérébrés. Le numéro des serveurs est grotesque, ils en font trop. Et je soupçonne que tout cela n’est qu’un spectacle organisé. Répliques et blagues de potaches habituelles et usées. Le patron est con comme un manche et fier de l’être. La déco est typique d’un groupe d’adolescents incultes mais qui se croient subtils. Contre-culture puérile. Tout m’écœure violemment. Il faut que je sorte avant de devenir désagréable. Je sais bien, je suis insupportable et injuste. Je suis juste et passionné. Je suis indifférent et précis jusqu’à la nausée. Je suis relativiste et absolutiste et religieux bien qu’absolument incroyant. J’adore les femmes mais je les hais. Je hais les adorer. Je me méprise jusqu’au sublime. Je fais le saut de l’ange jusqu’au fond du dégoût le plus métaphysique, jusqu’à la merde la plus réelle et quotidienne et je me retrouve toujours le même au retour. Comment avoir une pensée cohérente, quand je peux vivre tout et son contraire dans le même élan, dans le même spasme, quand mon état d’esprit subit les fluctuations flageolantes du cours de la bourse, du bulletin météorologique, des résultats du championnat de Mongolie de trot attelé, de mon taux de pénétration dans l’air, ou d’alcoolémie ?

Michaël est de retour chez lui. Parti chercher quelques bières m’explique-t-il. On boit sans rien dire, le temps de me calmer. Un autre truc de bien, chez lui, c’est qu’il ne se croit pas obliger de faire la conversation. D’ailleurs, l’idée de conversation même n’a aucun sens pour nous. On dit ce qu’on a à dire et rien de plus. Ce n’est peut-être rien de plus que ça, un ami. Michaël me raconte quelques conneries entendues autour de lui, mais j’ai du mal à rire, « crispé comme un extravagant » comme dirait Baudelaire. Je suis partout et nulle part en même temps. Trop faim. Envie de trop de choses. Désirs fantômes péremptoires mais indéfinissables. L’alcool peu à peu, leur fait courber la tête. On finit mort de rire devant des débilités télévisées pour des raisons connues de nous seuls.

Par David Lantano
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Lundi 8 octobre 2007

Retour à Cracovie, l’hiver 2000. Deux ans plus tard. Cracovie sous vingt centimètres de neige et vingt degrés au-dessous de zéro. Je loue un appartement dans une H.L.M. au nord de la ville pour quelques zlotys la journée. Après avoir transvasé le contenu de mon sac de voyage dans une armoire vide, je décide de tenter une sortie, de rejoindre le Rynek Glowny. Dehors, je m’aperçois que je ne reconnais rien. La version figée, mythifiée de la ville qui avait occupé mon esprit cette dernière année, a disparu sous la neige. C’est une ville sombre du 50ème parallèle Nord, que je découvre. Les passants, en chapka et en manteaux longs, se cachent du vent comme ils peuvent. Les voitures roulent au pas, soulevant des gerbes grises de saumure. Les trottoirs, recouverts de croûtes de neige noircies, sont traîtres et glissants. Les signes et panneaux qui m’avaient servi à me repérer sont oubliés, ou ont été changés. J’ai été idiot de croire que tout serait à la même place, inchangé comme dans une maquette, dans une ville, dans un pays, en constante mutation. Avec cela, impossible d’ouvrir un plan dehors, sans se faire frigorifier ! D’immenses masses d’air glacées s’engouffrent dans le Rynek Glowny au sortir de la rue Slawkowska. Silhouettes sombres, de petites cabines en bois, montées à l’occasion d’un marché d’hiver se serrent sur la place. La Tour de la mairie, d’une mairie disparue, sans doute au cours d’une péripétie quelconque de l’Histoire, se dresse seule, comme un promontoire d’un passé englouti. La Halle aux draps, n’a plus cette apparence estivale festive d’hacienda dont je me rappelle, mais celle d’une créature squelettique rampante, maigre et froide. Les passants se pressent vers des intérieurs inconnus. Je rentre moi aussi, me réchauffer dans un bar. Isolé, solitaire, dans le chaos d’une langue incomprise, je me sens particulièrement bien. Comme sur une autre planète. Il est beaucoup moins pénible, et beaucoup moins troublant de se sentir étranger dans un pays où on l’est véritablement, plutôt que dans sa ville natale. Cela dit, je ne sais pas quoi faire. Je n’ai aucune idée de l’endroit où  retrouver Marta. Je ne me souviens plus des noms des rues où nous allions, ni de celle de son appartement. Rues en « -ska », toutes semblables dans ma mémoire. Tout est flou. Où faut-il commencer cette recherche ? Et ne vaut-il pas mieux l’abandonner et profiter des merveilleuses possibilités qu’offre la ville pour se saouler ? Est-ce que je crois vraiment à la possibilité de la retrouver, de renouer avec un passé vieux de plus de deux ans – avec, pour unique espoir, le souvenir de quelques jours passés ensemble, faut-il le rappeler ? Ou bien est-ce que je veux seulement faire semblant d’y croire, me donner le change à moi-même en jouant les détectives d’opérettes ? À certains moments, j’ai comme un éclair de lucidité sur le ridicule de la situation. Je ne sais pas si elle est seule, je ne sais pas si elle se trouve dans cette ville, je ne sais même pas si elle se souviendrait de moi, au cas improbable où je la retrouverais, tout bafouillant d’émotion. La tentation est grande de tout laisser tomber. Réchauffé à la vodka, je n’arrive pas à me décider vraiment. La peur me commande. Je joue un double-jeu, je me mens. D’un côté « visible », défendable, je prétends profiter d’une petite promenade innocente sur les traces du passé, je me dis que je suis ici par hasard, pour jouir de l’air frais et des pierogi. Alors qu’en vérité, dans une vérité carrément inavouable, je guette comme un animal affamé, la possibilité d’une rencontre, la chance de l’apercevoir, elle, l’incarnation de l’espoir. Je n’ose même pas être franc avec moi-même, dans un pays étranger, alors que personne ne me regarde. C’est pathétique. Je fais dans mon froc. Je suis lâche. De la même façon, je ne peux pas penser non plus aux et si ? accompagnant une quelconque découverte. Cela me ferait trop mal. Je repousse l’échéance. Je me donne le change. Je noie le poisson. Je le bois. J’aviserai, me dis-je. J’aviserai. Avec cette détermination floue, je décide de marcher plein sud, vers la Vistule et ses ponts. D’un côté, parce qu’emprunter la voie royale fait partie d’un itinéraire touristique conseillé, de l’autre parce que je me souviens qu’il y avait un pont dans cette direction, à côté de l’appartement où elle vivait. Je descends donc la rue Grodska et la masse compacte, un peu blanchie, du château de Wavel m’apparaît. Je me souviens du château Renaissance visité un an et demi plus tôt ,avec ses vastes arcades et ses airs de palais d’été mexicain. Avec sa cour, espace blanc lumineux l’été, censée abriter l’un des chakras de l’univers, dixit l’un des étudiants allumés de la ville, compagnon de beuverie d’un soir, aux théories métaphysiques. L’hiver, pour l’heure, l’a transformé en bastion brutal et glacé. Je marche vite, les mains dans les poches. Je traverse Stradom, puis j’arrive à Kazimierz, le quartier pauvre, aux étroites rues pavées. Il y a là, des façades d’immeubles délabrées, des palissades, des cours intérieures humides où des cadres de métal sinistres servent à pendre le linge et à battre les tapis. Sur la Vistule, je trouve successivement deux ponts, most grundwalski et most pilsudskiego J’essaie de me ramener à l’été, marchant le regard brouillé sur l’un de ces ponts, tandis que le taxi de Marta s’éloignait. Lequel avait-ce été ? Le pont pilsudskiego, court, dont les armatures métalliques bleues claires permettaient le passage des tramways ? Ou bien le pont Grundwalski, plus long, plus routier aussi, et au point de vue plus cinématographique ? Impossible de m’en souvenir. Les larmes sont consommées. J’essaie tout de même de retrouver la rue, l’immeuble, de proche en proche. Je tourne dans des rues, reviens sur mes pas. Tout est semblable, indifférent, étranger. Tout est une réalité nouvelle, froide, qui me dit « il faut recommencer, oublier. » Je ne retrouve rien.  Attitude double. Tout en prétendant terminer ma promenade et rentrer enchanté, soulagé: je n’ai rien trouvé. j’abandonne ma recherche et repart, honteusement

Je rejoins la place du marché, au moment où le bugle sonne le Hejnal du haut de l’église Mariacki. Signature mélancolique, à la Nino Rota. Marque implacable de la temporalité : dix heures. Sous la Wieza Ratuszowa, je ralentis le pas. Les passants me frôlent. J’en bouscule certains qui savent où aller, en me retournant brusquement. J’hésite. J’attends. Je gagne du temps. Je regarde la rue Szewska, lumineuse et bondée. Quelque chose m’attend dans cette direction. Je devrais maintenant, sans attendre, retourner dans ce bar sans enseigne de la rue Czarnowiejska, mais il me manque un prétexte. Il n’y a que le passé là-bas. S’y rendre serait rompre délibérément le status quo. S’y rendre serait un acte conscient, suicidaire. S’y rendre serait avouer que je reviens pour elle. Et je ne dois rien laisser filtrer. Pour n’avoir l’air de rien, il me faut me blinder d’abord. Il me faut une armure. Le seul type d’armure qu’un chevalier comme moi puisse porter. Je rentre donc dans un bar et commande à boire. Cinq vodkas glaces et un peu moins de vingt minutes plus tard, la peur recule comme un poulpe blessé. Une aura bienfaisante de chaleur alcoolisée me protège. Plus rien ne m’arrête. Je sors. Au bout de la rue Szewska, l’écran géant publicitaire, réminiscence à la Blade runner, m’indique la voie. Désormais, les passants sortent de leurs trous comme des personnages mécaniques montés sur ressorts. Ce degré d’étrangeté qui est mien devient un avantage. Il ne m’inquiète plus mais participe au décor. De fait, tout devient décor, arrière-plan. La petite musique de l’alcool, sous l’orchestration du désir de vérité, m’ouvre la voie. Le boulevard, largement découvert, me salue froidement. Les arbres du parc plient sous le vent. Plus loin, la rue est là, sombre, déserte, déliquescente. Néons brisés et supermarchés et vidéo-clubs et services de proximité. Je m’approche du bâtiment fortifié. C’est le même chemin. La même ouverture béante. La même entrée anonyme, d’immeuble déclassé. Dedans, c’est l’habituel souffle troglodyte des bars cracoviens, mais c’est aussi l’endroit où vit la peur. Je m’attends, je ne sais pas, à ce qu’une bête atroce et familière vienne me dévorer, à ce qu’on me jette dehors, à ce qu’on me siffle, me frappe, m’ignore, me reconnaisse. Mais non, je suis dans l’antre, tapissé de viscères, du Dragon, et je suis indemne. Effet de profondeur: les salles sont devant moi en enfilades. Cellules au plafond bas, à l’ambiance de vieux dancing en putréfaction. Le bar, dans la salle du fond, apparaît tout en blancheur et en séduction. J’y arrive, le sourire en biais, tétanisé par l’enjeu. Je vois tout de suite le fantôme, assis sur l’un des tabourets du bar. Un fantôme revêtu de chair floue, qui m’apparaît de trois quart. Des cheveux noirs bouffants, une nuque blanche, des yeux glauques cernés d’un replis de peau sombre, maladive. C’est elle. Des conversations ont lieu entre d’autres clients qui me dépassent. Je perds le contact. Au bar, à la droite exacte du fantôme, au plus près que je n’en aie jamais été depuis la rupture, je m’efforce de commander un verre, sans trembler. Je ne peux pas tourner la tête. Comme si un champ de force inconnu m’en empêchait. J’entends sa voix répondre à quelqu’un, une réponse que je ne comprends pas. Est-ce sa voix ? Je ne me souviens plus du son de sa voix.

Paniqué, je sens monter vers moi le parfum qu’elle a mis, mêlé à l’odeur de sa peau. C’est l’exact mélange dont je me souviens: une odeur puissante de chair épanouie, cendrée, brûlante. J’en suis fusillé sur place. Je tourne finalement la tête, histoire de regarder dans la réserve, de lire les tarifs. Je la regarde un quart de seconde. Ce n’est pas elle. Une image proche, mais différente. Plus simple, plus positive. Elle a du comprendre quelque chose à mon manège, pourtant, car elle m’adresse la parole. Nous parlons d’identité, et de traditions, les fêtes de noël approchant. J’apprends les traditions locales. La messe de minuit, bondée de monde. Les douze plats à servir lors du réveillon. Le bris des hosties. Elle m’interroge à son tour mais je suis bien incapable de lui dire ce qu’on fête en France, le jour de Noël. Je lui explique qu’il s’agit plutôt d’un repère culturel, d’une tradition commerciale plutôt que d’une cérémonie religieuse. Je lui explique que l’invention du Père Noël est très pratique, car il évite d’avoir à parler de Jésus et de toute sa clique aux enfants, ce qui effraie la majorité des gens en France. Je ne suis pas certain de la convaincre de la supériorité de la culture laïque française sur la tradition catholique polonaise et pour tout dire, je m’en fous. La quantité d’alcool que j’ai avalée et le regard qu’elle me jette font réaction. J’ai envie de la dévorer là, telle qu ‘elle est, pour apaiser ma nervosité. J’ai envie de la déposer, entière, sur ma langue et de la laisser fondre, avec peut-être une prière pour elle, si elle insiste. Mais elle n ‘a pas l’air si pratiquante que ça. À un moment de la conversation, elle pose son pied nu sur ma cuisse, au niveau de l’aine, m’expliquant que ses chaussures la font souffrir. Je me mets à la masser, en me disant que la nuit sera longue, et que je fais vraiment, vraiment n’importe quoi.
Par David Lantano
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