Je monte vers elle. Je monte vers elle comme si je grimpais l’escalier de vertèbres, de mes propres vertèbres renversées et promues passerelles jusqu’à elle, pour
l’occasion. Je monte vers elle, entièrement révélé, sincère jusqu’à l’os, lent et cérémoniel comme un pénitent. Et dans cet acte, tout est dit. Je monte vers elle. Je ne ferai jamais que ça à
l’avenir, d’une manière ou d’une autre. Tendre la main vers elle. Essayer d’atteindre, de saisir un rêve comme une lumière sur l’eau. Sans jamais y parvenir tout à fait. Car c’est une main de
pèlerin que je tends, et non une main de conquérant. Elle me fait entrer et se recule, intimidée, au fond de la pièce. Je peux enfin voir son visage.
Large, blanc, aux yeux bruns-verts, avec ces larges cernes brunes dont je me souvenais. Elle a laissé ses cheveux noirs libres, où
je remarque des vestiges de mèches rouges négligées. Fossettes à la commissure des lèvres, dans un sourire aux canines un peu trop luisante, me semble-t-il dans mon délire. J’ai la même
impression en découvrant le visage mobile, plein de ruse et d’instincts à fleurs de peau, que je n’en avais eu la dernière fois. Le même choc brutal, frontal. Mais je dois aussi avouer, que je ne
l’aurais pas reconnue. Elle est identique en essence, mais les traits de son visage s’étaient déformés peu à peu dans ma mémoire, épousant les traits d’un idéal mythifié. Elle est belle, mais pas
d’une beauté sereine, maîtrisée. Il y a quelque chose de sauvage, d’inconstant, d’extrêmement réactif dans son allure.
Je ne m’étais jamais autorisé jusqu’à là, à croire au merveilleux, à l’essence du rêve. L’idée qu’une telle chose puisse exister
sans que je puisse la connaître était trop pénible. Je me nourrissais de fantasmes, en les sachant loin de moi. Je voulais les garder loin de moi. Il y avait quelque chose de
profondément ridicule, d’injurieux, à croire au miracle, à la concrétisation parfaite du désir. Devant Marta, le romanesque faisait une percée foudroyante dans le réel, prenait corps subitement,
triomphal, ironique. Et plus, ce n’était pas une forme née de mon imaginaire, une extension de mon rêve, fade et parfaite. C’était un être autonome, à la pensée étrangère à déchiffrer, à
comprendre. Il me fallait absolument y parvenir ou je n’osais même pas imaginer ce qu’il adviendrait de moi.
Nous nous asseyons aux deux extrémités de la table de la cuisine. L’appartement est petit. Deux pièces aux plafonds hauts, aux murs peints inégalement, humides.
Deux pièces froides, inhospitalières, où chaque geste entre deux êtres paraît une offrande, un don de soi.
La conversation s’engage comme une partie d’échecs. Les portes se dévoilent, se referment. Il me faut répondre à ses doutes, à son
incrédulité. Pourquoi suis-je parti si longtemps ? Pourquoi revenir maintenant ? Questions échappées au milieu d’une conversation de pure forme, neutre. Histoire de ne révéler aucune
faille, de cacher ses carences, ses peines, ses désirs. Je devrais normalement être pétrifié, crispé jusqu’à l’absurde, mais les quelques verres avalés m’ont rendu presque calme et tout à fait
entreprenant. Je plaisante, j’ironise, j’argumente. Je joue sur toute la gamme. Je démolis les objections d’un geste de main. Je l’emmène dans mon euphorie, sous mon bras, à l’abri du doute. Et
cela est facile, comme préparé de longue date. Je ne dis que la vérité, rien que la vérité. Je n’ai pas à mentir. Mes paroles coulent de moi comme une évidence comme un évangile. Pour une fois,
la vérité devra suffire. Je dépose les armes à ses pieds et je courbe la tête. Je lui abandonne tout pouvoir de vie ou de mort sur moi, acte de foi véritable, pieds et poings liés. Elle voudra de
moi, ou elle devra me renier entièrement, me détruire. Aucun doute n’est possible. Je ne lui en laisse pas le droit.
La nuit nous allons dans une piwnica du quartier. Une cave enfumée, comme un réduit d’une maison d’aïeul aux rideaux de velours, aux meubles anciens,
mobilier fourre-tout d’instruments d’avant-guerre. Postes de TSF éventrés, pianola abandonné, papier peint jauni fleurdelisé, portraits d’ancêtres, comiques par leur sérieux et leurs trognes
impossibles. Le tout est éclairé à la lumière rasante des bougies, comme un repère de conspirateurs du quotidien pendant une alerte anti-aérienne de la deuxième guerre mondiale.
Il y a là, toute la compagnie nocturne de ses amis. Jeunes buveurs cyniques, rigolards. Dandys vieillissants, aux costumes bruns camphrés,
mais impeccables. Beaux vieillards tranquilles qui ne boivent qu’à peine. Des hommes, pour la plupart. Marta passe d’une conversation à l’autre, d’un groupe à l’autre. Heureuse, euphorique, comme
une petite fille boudeuse enfin contentée. Elle appartient à ce lieu, elle s’en nourrit. Les autres, la considèrent comme une égale, une compagne de beuverie amusante et pleine de vitalité
cynique. Les autres, me considèrent avec bienveillance, comme une forme de lubie inoffensive et exotique (français !). Je ne suis pas là pour durer mais ce n’est pas grave.
Et tandis que la sono entame un hora hongrois, hymne merveilleux à la résignation, ma respiration épouse la mélodie étouffante de l’air,
souffrance acceptée jusqu’à l’inspiration, jusqu’au retour libératoire du thème. Je sais qu’il me faut tout abandonner ici. Abandonner la lutte et me laisser dévorer.
Marta se met à boire et je bois avec elle. J’embarque. La nuit est une guerre d’usure, un sabordage, une attaque en règle de la sobriété, jusqu’à l’annihilation
totale. Il faut tenir. Répondre à la vodka par la vodka. Il n’y aura pas de trêve qu’elle ne s’effondre enfin, à bout de force, vaincue par sa propre déraison. Pendant un long moment, je reste
crispé, ignorant de ses sentiments. Je ne sais plus si je suis pour elle une forme particulière, distincte des autres corps, dans la fureur de la noce. J’attends qu’elle me délivre enfin, qu’elle
me fasse le don de la plénitude que je ne faisais encore qu’espérer. J’attends que la fragile indécision qui nous sépare encore se déchire enfin. Je ne sais pas comment l’embrasser.
Alors, un mouvement de foule me sauve. Une bousculade la pousse vers moi, et tandis que je la retiens nous joignons nos bouches comme une évidence. Deus ex machina.
Après cela, tout est plus facile. Tout est gagné. Elle a donné le signal. Mon corps frissonne comme libéré de la charge d’une vie à mener, à travers le hasard et l’inquiétude. Son corps à elle
est sûr, indiscutable. Je m’y accroche comme un déraciné. Ma petite part de butin sur l’éternité. Nous allons, cahotant, dans le bruit blanc de l’alcool. Couple indiscernable, crabe saoul,
dérivant vers le point d’incandescence, le contact d’une effarante douceur, à peine imaginable. Valse bancale qui accède à la grâce par l’abandon, au-delà du ridicule, du grotesque.
Je ne me souviens plus du reste mais que la danse nous porta jusqu’à son lit, dans un espace de temps indéfini, sans mémoire. Dans la chaleur de
son corps révélé, je lui dis que je l’aime. Je veux me délivrer ainsi de mon obsession pour elle, échanger mon serment pour un autre, aussi beau mais exempt de douleur. Ces mots sont tellement
obscènes habituellement, nettoyés de leur sens jusqu’à l’os, qu’ils en sont à vomir. Pourtant, il n’y a d’autres choix que de les utiliser. Dans un sens, naïvement, je veux leur donner une force
magique, particulière, comme si le fait de les prononcer était déjà une victoire, une sorte d’incantation, un envoûtement, une certitude qu’elle m’aimerait moi aussi, quoiqu’il advienne. Je lui
jette un sort. Elle me dit qu’elle m’aime aussi mais qu’elle a peur, qu’elle n’y comprend rien. Elle me demande si je me souviens qu’elle a un fils et qu’elle n’est pas libre de ses mouvements.
Elle me demande si je suis prêt à l’accepter. Alors, tandis que nous nous endormons, je lui dis que oui, je m’en souviens et que ce n’est pas un problème ; que je prendrais soin d’eux ;
que rien de mal ne pourra jamais leur arriver. Et je le sais, alors, puisque je suis prêt à tout.