Le Hurleur-dans-la-forêt (novella)

Jeudi 14 août 2008 4 14 08 2008 20:52

La forêt boréale, toute illuminée de l’intérieur, paraissait être le lieu d’une grande et magnifique fête païenne de feux et de musiques. Ils l’aperçurent de loin, se signalant à eux par une chaude pulsation jaune orangée, et par la même inoubliable mélodie cristalline qui l’avait attiré quelques nuits plus tôt. Ils traversèrent le tunnel végétal sous une pluie de pétales et de poudres et Ewald se prit à penser que sa damnation ne serait peut-être pas si désagréable après tout.

Des feux étaient dressés dans la clairière dans laquelle ils pénétrèrent. Autour des flammes montant droites et hautes dans l’atmosphère, des dizaines d’égarés s’essayaient avec un visible effort à une danse de joie célébrant un heureux événement qu’ils ne comprenaient pas. L’effet provoqué était inverse. Le spectacle était obscène, toute joie absente, tout effort, une imitation grotesque du spectacle de la vie, par des pantins de chair réanimée.

« Bravo ! Bravo ! Allez, tournez plus vite, mes enfants! jubilait la voix du Hurleur. Cette nuit, c’est fête. Cette nuit vous avez un nouveau compagnon. Cette nuit, un vivant nous rejoint !

-J’ai tué pour vous, aujourd’hui et je viens chercher mon prix. Vous ferez ensuite ce que vous voulez de moi, déclara Ewald.

-Oh oui, mon prêtre mignon, je peux faire de toi mon bouffon ! Je peux te faire danser à la lune, je peux te faire aimer une laie dans la boue en te faisant imiter ses grognements pour lui plaire. Je peux tout de toi, mon mignon…

-Mais..

-Mais je crois que tu ne m’amuserais pas vraiment, tu es vraiment trop sérieux et tu n’as pas la légèreté que j’apprécie chez les humains. Et puis, comme je te l’ai dit, je n’ai pas l’intention de te lier à moi. Non, j’ai une bien meilleure idée…

-Vous devez respecter votre parole…

-Justement, la voilà mon idée. Respecter ta volonté. Te donner pleine et entière satisfaction. Tu voulais qu’elle soit à toi, qu’elle te revienne et ne te quitte jamais, et bien il en sera fait comme tu l’entends. Fais-la approcher et je l’apprêterai pour toi… »

Ewald hésita un instant devant la gaieté de mauvaise augure du grand écorcheur, se demandant par quel miracle il échapperait au sort des égarés, et si cela ne révélait pas une tromperie plus grande encore. Puis, ne pouvant imaginer dénouement plus heureux à ce  pacte, il regarda longuement la magnifique silhouette attentive de Leyda, présence, en cet instant précis, fragile et infiniment vulnérable. Et, il se décida soudain, murmurant à l’oreille de la jeune femme :  « Va le rejoindre, mon amour. Fais quelques pas sous le feuillage et n’aie pas peur. Ce sera bientôt fini. » Leyda regarda Ewald avec un sourire reflétant l’espoir qu’elle lisait dans le regard du jeune homme et, sans hésitation, elle s’avança sous les premières branches de l’Arbre de Nuit. Aussitôt, un bras surgit des frondaisons et soulevant de terre la jeune fille, la fit disparaître au sein de l’arbre.

Il y eut comme un souffle de vent et un long frisson de plaisir passa par toutes les feuilles et toutes les épines de l’Arbre. Les danseurs s’agitèrent de manière encore plus frénétique. Puis, il y eut une sorte de craquement, et le son double d’un cri féminin et d’un rire abominablement obscène. Et puis, il n’y eut plus rien.

Le feu de la clairière finit par s’éteindre. Les égarés s’enfuirent chercher un abri. Le faux jour, s’éteignit peu à peu, comme un métal rougi dans l’air froid. La nuit revint, plus noire et plus glacée. Les nuages cachèrent la lune et l’arbre fut dissimulé. Ewald appela, hurla, supplia, exigea à s’en briser la voix. Plus rien ne bougeait dans l’arbre et le Hurleur ne répondait pas.

Ewald s’effondra, en larmes. Et tout parut durer une éternité.

Il y eut un bruit de dégringolade à travers les branches, et un corps tomba lourdement au sol comme un sac de chair et d’os. Horrifié, Ewald se précipita vers Leyda, et faillit hurler, croyant un instant à sa mort. Mais il n’en était rien. Leyda respirait. Faiblement, avec difficultés, mais elle respirait bel et bien.

« Voilà, elle est à toi. Je te fais ce cadeau et te souhaite bien du courage. Pars et emmène-la avec toi, elle restera endormie pendant quelques jours, mais par la suite, elle ne te quittera jamais je te le promets. Tu vas vivre Ewald, vivre pour être avec elle, puisque c’est ce que tu veux… »

Ces dernières paroles s’étaient achevées dans un rire de dérision qui fit frissonner Ewald. Mais le jeune homme, trop heureux de constater que la vie s’échappait encore des lèvres de Leyda et de pouvoir quitter avec elle la forêt, libres et en vie, n’en comprit pas la raison tout de suite. Il souleva la jeune femme dans ses bras et s’enfuit de la forêt, apercevant une dernière fois, sous le feuillage assassin de l’Arbre de Nuit, le visage d’ange du Hurleur qui lui souriait.

 

Comme le Hurleur l’avait prédit, pendant les premiers jours, Leyda resta inconsciente, respirant faiblement mais régulièrement sur la couche qu’Ewald lui avait apprêtée. La conscience qu’elle s’éveillerait bientôt l’emplissait d’un bonheur impatient, anticipé. Il n’en pouvait plus d’attendre.

Puis, il fut un temps, distrait de son attente. Ces jours se révélant d’une manière totalement inattendue, une période faste pour son devenir à Osgord et pour son statut de prêtre. Ainsi Ewald, qui ne fut jamais inquiété dans les deux meurtres auxquels il avait participé, et qui, plus que cela, fut même confirmé dans sa charge de prêtre d’Eltor, put ainsi prendre la succession de son maître défunt, avec une logique qui bafouait allègrement tous les enseignements de son dieu. Ewald, hésita, mais il ne sut comment refuser sans éveiller de soupçons et il n’eut bientôt plus le choix. Décliner la charge aurait été vu comme un affront à cet instant et il aurait encouru la prison. Durant ces jours de folie, il n’eut que très peu l’occasion de s’occuper de sa compagne, tant la visite régulière des prêtres et les convocations aux conciles se multipliaient et ne lui accordaient que très peu de repos.

Puis, un jour qu’il préparait son sermon dans l’abside, il entendit soudain une petite voix s’élever d’un endroit derrière lui. La voix était aiguë, haut perchée, infiniment douce et d’une naïveté absolue d’enfant idiote :

« Qu’est-ce qu’il faut faire ? »

Alors qu’il se retournait, se demandant qui avait bien pu laisser entrer une enfant dans le temple, seule, à cette heure matinale et avec l’intention de la gronder. Il se figea soudain, horrifié. C’était Leyda qui se tenait derrière lui. Elle s’était approchée de lui sans qu’il ne la remarque.

-Qu’est-ce qu’il faut faire ? répéta-t-elle, avec cette même atroce voix monocorde.»

 Elle se tenait, les bras ballants, courbée, les jambes tournées vers l’intérieure, la bouche à demi ouverte, interloquée. Son regard et son port de tête étaient étranges et lui laissaient une affreuse impression de malaise. C’était comme si on lui avait brisé le cou, et qu’on le lui avait par la suite remis en place, mais d’une manière plus rigide, plus maladroite, le fait d’un créateur malveillant ou farceur. Elle était toujours belle et incontestablement vivante, mais d’une vie amoindrie et un peu boiteuse, sans aucune volonté propre. Il comprit seulement alors ce qu’elle était devenue et ce que le Hurleur lui avait fait. Et, l’espace d’un battement de cœur, il réalisa ce qui l’attendrait jusqu’à la fin de ses jours.

 

Par David Lantano
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Vendredi 8 août 2008 5 08 08 2008 18:32

Sentir à nouveau la légère pression de la main de Leyda sur son bras était une sensation qui n’avait pas de prix. Et au-delà de ça, ce qu’il pouvait percevoir du corps très réel de la jeune femme contre lui, tout à la fois parfums et douces odeurs de peau, le plongeait dans un état proche de la transe. Bien sûr, elle aussi semblait perdue, un peu apathique, un peu surprise  sous son beau voile de cheveux blonds défaits mais lorsqu’il tournait son visage vers elle, ce n’était pas la poupée droguée qu’il enlevait à la nuit qu’il voyait. C’était le secret du sourire que recelait ses lèvres, la grâce de la vie aérienne que maîtrisait son corps et qui serait bientôt à lui pour toujours.

Il la saisit par la taille et elle se laissa faire. Ainsi, appuyés l’un contre l’autre, ils traversèrent à nouveau la ville, qu’un épais rideau de neige recouvrait. Elle n’avait pas réellement besoin de son aide, d’ailleurs, mais il se sentait ainsi obligé de la soutenir, comme si, plus que fragile, elle était blessée et qu’il faisait déjà ainsi preuve de son utilité pour elle. Soudain fort et moins que maladroit, soudain utile, Ewald aurait voulu que ce moment ne s’achève jamais. Mais ils finirent par atteindre le temple.

A l’intérieur, Ewald s’efforça de réchauffer de son mieux, une Leyda qui ne demandait rien, qui se laissait faire comme une petite enfant, lui préparant une boisson chaude, la recouvrant d’une couverture et la frictionnant de son mieux.

« C’est pour bientôt, sois patiente. C’est pour bientôt...,lui dit-il

-ouiiiii..confirma-t-elle, son sourire ravi se faisant l’écho de l’excitation qu’elle sentait dans la voix du jeune homme.

-Tout se passera bien, tu verras. Tu n’auras qu’à faire ce qu’il te demande et il nous unira, ensuite ce sera comme si on n’avait jamais été séparé. »

Puis, ne sachant que faire exactement, extrêmement nerveux et à la fois rompu de fatigue par cette excitation, il décida d’installer Leyda dans son lit et de se coucher auprès d’elle. Il l’installa confortablement, et la borda comme une enfant. Bien sûr, elle était droguée et il ne chercherait pas à jouir de son corps, dans l’état où elle était, ce serait comme s’il abusait d’elle, et cette simple idée lui était insupportable. Il décida d’ailleurs qu’il valait mieux qu’ils gardent tous deux leurs vêtements. Ils auraient à marcher longuement pendant la nuit, quand le Hurleur les appellerait. Voulant s’installer à son tour, il buta sur un objet qui alla glisser sous le lit. Ewald se pencha pour découvrir de quoi il s’agissait et reconnut, tapi sarcastiquement juste hors de sa portée, le poignard qui avait tué Elmar. Il hésita un instant, puis décida de le laisser là. Il n’en aurait pas besoin pendant la nuit, et le lendemain, il n’aurait plus d’importance, il pourrait s’en débarrasser à sa guise. Le lendemain, plus rien n’aurait d’importance, d’ailleurs. Recouvrant Leyda d’un bras protecteur, il finit par s’endormir.

 

Ce fut une clameur et un flux de particules d’or flottant dans l’air léger qui le firent se lever. Cette clarté soudaine, irréelle, au milieu de sa chambre, était comme une aube nouvelle dont il aurait attendu la venue depuis si longtemps, une aube qui lui apporterait la délivrance et le simple plaisir d’être au monde que connaissait naturellement Leyda. Autour de lui, tout était baigné dans une douce lumière sans source et il se sentait tout empli d’un espoir et d’une force incroyable. Il savait que l’heure avait sonné, et il réveilla Leyda qui se leva comme une statue éveillée magiquement et porta sur lui un regard plein de tendresse émerveillée. Loin de dessiner un simple chemin de brume lumineuse, cette fois, l’invite du Hurleur prenait la forme d’un jour dans la nuit, d’un jour impossible, en forme d’apothéose, d’un jour fait d’une lumière plus tendre et meilleure que celle, surestimée, du soleil. Une lumière, en fait, qui n’était plus que la simple négation de l’obscurité, une lumière faite même d’obscurité comme un rêve d’alchimiste, et qui pénétrait tout, rendait poreux toutes surfaces, bois, pierres, métaux, devenus membranes dentelées. Lorsqu’ils poussèrent les portes du temple, la lumière s’engouffra à l’intérieur avec une volupté sereine, si bien qu’Ewald ne put s’empêcher de rire comme un enfant, d’un rire simple et ravi.

Au dehors, en direction du nord, la ville était toute éclaboussée de cette même lumière, si bien qu’il avait l’impression de fouler le sol de l’une de ces mythiques citées bâties au-dessus des nuages. Autour d’eux, et à perte de vue, la neige avait la consistance d’un sable blanc argenté, les entrées des maisons avaient pris des allures d’arcades et la chute lente de flocons s’étant changée en une pluie d’étincelles, il faisait bon comme dans une fin d’après-midi d’été. Ils s’avancèrent, émerveillés, au-milieu des rues désertes, Leyda se pendant à son bras gravement, leurs deux corps évoquant un couple de souverains alanguis par les opiacés, frissonnant de plaisir au simple passage de l’air.

Leyda, cependant, avait l’air perdue, les yeux papillonnants, vulnérables, elle semblait s’en remettre entièrement à Ewald. Quant à lui, il tirait de sa présence à ses côtés une force et une assurance qui l’investissaient comme une colonne de feu et le faisait ressembler à un prince, puissant et majestueux.

Répondant à l’appel du Hurleur, Ewald entraîna sa compagne vers le nord. Ils traversèrent des quartiers nord transfigurés, qui n’avaient plus qu’un vague air de ressemblance avec ceux qu’il connaissait et s’apprêtaient à rejoindre la lande, quand il entendit un cri sombre qui résonna douloureusement dans son corps, comme si son cœur avait manqué une pulsation.

C’était un cri de provocation, une sorte de « hé ! » de rustre bagarreur, ou de quémandeur qui n’aurait jamais dû sortir de bouche humaine, en tout cas pas dans ce triomphal jour nocturne qui lui appartenait, qui célébrait son avènement. Ewald ne sut tout d’abord pas d’où il provenait, et ne voyant rien venir, il s’apprêta à poursuivre sa route, quand le cri résonna à nouveau sur les murs des maisons du quartier. Il s’insinua comme un intrus dans son nouveau royaume, comme un barbare qui  refuserait d’en respecter les usages. « Hé ! » comme un râle plein de crachats déchirant la fragile perfection de l’envoûtement du Hurleur. Soudain inquiet, comme rattrapé par un mal qu’il avait un instant distancé, Ewald se mit à scruter les alentours pour essayer de repérer l’endroit où se cachait l’importun.

« Je sais ce que tu as fait ! » déclara la voix, un voix, étrangement, un peu triste et inquiète, avec une note de désespoir difficilement contenue. Ewald fut soudain pétrifié par l’horreur, non pas à la perspective d’affronter un ennemi, mais à celle de voir s’incarner sa mauvaise conscience en une figure amicale, compatissante bien plus dangereuse, qui mettrait en déroute sa si belle conviction. Car, de fait, la voix lui était étrangement familière, même s’il n’arrivait toujours pas à en localiser la source.

« Je sais ce que tu as fait à ton maître, tu m’entends ? Je t’ai vu. » Ewald regardait en toutes directions, perdu, affolé. Sa belle sérénité s’était soudain volatilisée. Mais personne à l’angle de la rue. Personne sur les perrons ou dans les cours des maisons.

« Ewald ! Relâche-là. Laisse-la se réveiller et partir. Tu as fait assez de mal comme cela… » Alors qu’il s’apprêtait à hurler de rage et de frustration, il vit silencieusement une silhouette sortir d’un angle mort et lui barrer le passage. La silhouette d’un jeune homme, plutôt petit, aux cheveux en bataille.

« Je ne te laisserai pas partir, cette fois, dit Julius. Je te dénoncerai, si tu ne rentres pas chez toi, et si tu ne quittes pas la ville demain matin. Je te jure que je le ferai.. »

Soudain acculé, Ewald se sentit instantanément possédé par une incroyable fureur, celle d’un animal blessé, mais blessé dans son orgueil plus que dans sa chair. Elle ne lui serait pas enlevée ! Pas maintenant. Pas après tout ce qu’il avait fait.

« Tais-toi, ou je te tuerai, dit-il, sans ciller. Laisse-moi passer et va t’en d’ici ou je serai forcé de le faire.

-Je ne m’en irai pas, affirma Julius. Mais est-ce que tu t’entends parler ? Tu me menaces ? Tu veux ma mort ? Toi, le juste et le bon Ewald, tu irais jusqu’à me tuer. Comment as-tu pu en arriver là ? 

-Tu ne comprends pas. Tu es comme tous les autres. Tu ne connais rien de l’idéal. Tu ne sais rien de ce qu’il faut parfois faire pour entrer en ce royaume solaire. Moi, j’ai déjà commencé et je ne m’arrêterai pas. Mais, va-t-en, je ne veux pas te tuer.

-Je sais que tu ne le veux pas. Tu es possédé, Ewald…»

Pendant que Julius essayait de le raisonner, Ewald cherchait un moyen de se débarrasser de cet intrus qui avait été son ami, mais qui absurdement, maintenant, se tenait sur son passage.

« Ewald, c’est moi ? Tu te souviens, n’est-ce pas ? Tu ne peux pas faire ça. Tu ne peux pas commettre un meurtre, pas toi. Et puis, tu sais ce qu’il fera de toi, si jamais tu fais ça. Tu seras son esclave… »

Glissant instinctivement sa main dans la poche de son épaisse veste, Ewald y trouva le poignard, lourd et froid qui, semblait-il, l’y avait toujours attendu. Il sourit au merveilleux ordonnancement des événements qui l’avait amené à cet instant précis et comprit qu’il n’avait en fait jamais eu le choix. Il se sentait comme un insecte attiré par la lumière et qui s’étant rendu compte trop tard qu’il s’agissait de celle des flammes, s’y laissait brûler, beau joueur, avec même une certaine volupté.

Julius ne comprit sans doute jamais cela et fit un pas en avant vers son ami, sans doute dans l’intention de le secouer, de le ramener à la raison, comme on faisait d’un frère boudeur, mais il alla en fait s’empaler sur la main tendue du jeune homme, sur une main que prolongeait un poignard invisible. Cela fut fait en silence, et la mort du jeune homme s’extrayant sans un cri de la terrible perforation de la lame en son sein, ne fut sanctionné que par un unique clignement de paupières de la part d’une Leyda indifférente aux fines éclaboussures de sang qui avaient recouvert son visage dans l’action.

Julius recula de deux pas, regardant, ébahi, sa poitrine se couvrir de sang et s’effondra dans la neige au beau milieu de la rue. Le cœur d’Ewald manqua à nouveau une pulsation. Le pacte était achevé. Son sort était désormais connu.

Ewald laissa échapper son arme, et se mit à rire doucement. Leyda l’imita aussitôt, d’une manière timide, ne comprenant visiblement pas la raison de la gaieté de son compagnon, mais la partageant de son mieux. Elle tourna vers lui un regard interrogateur, un peu inquiet. Il passa sa main sur la joue de la jeune fille, laissant au passage des traces de sang sur son visage qu’elle n’essuya pas. « Ce n’est rien, dit-il. Un simple contretemps. Tout va aller pour le mieux maintenant. » Puis, ils reprirent leur avancée, abandonnant le cadavre du jeune homme derrière eux et atteignirent bientôt la lande.

Par David Lantano
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Jeudi 31 juillet 2008 4 31 07 2008 11:59

L’Anguille adamantine les accueillit à nouveau, mais cette fois, ils étaient presque étrangers l’un à l’autre et la situation paraissait horriblement fausse à Ewald. Et puis, il était tellement étrange d’être ici, dans ce lieu saturé d’une telle euphorie et d’une telle souffrance qu’il ne parvenait plus à penser.

« Je suis tellement impatiente que je voudrais être déjà demain ! » s’écria Leyda devant leur table, dans l’une des petites alcôves où Ewald avait proposé de s’installer pour ce pot d’adieu. « Le navire lève l’ancre aux premières lueurs de l’aube, comme dans les contes et légendes du temps jadis, sourit-elle à nouveau. Etant donné l’époque de l’année, on devra faire pas mal de cabotage jusqu’à ce que les eaux soient plus sûres, alors seulement on pourra s’éloigner un peu plus des côtes et voir l’océan. Ce sera mon premier vrai voyage par la mer, tu sais ?. En fait, mon premier véritable voyage, tout court. Dire que je n’ai jamais quitté Osgord, j’ai du mal à le croire. C’est comme si j’étais déjà loin… »

Puis elle sembla partir dans une plaisante rêverie éveillée: « Saskara, tu te rends compte ? Saskara…

-Qu’est-ce que tu feras là-bas ?

-Qu’est-ce que je ferai ? Mais la même chose qu’ici, sourit-elle. Peu importe ce que j’y ferai, j’y serai, c’est ce qui compte. J’ai faim de nouvelles rues, de nouvelles places. J’ai faim de toutes les villes du royaume… » Puis semblant soudainement s’intéresser au destin du jeune homme qui avait été son amant :

« Et toi, Ewald ? Qu’est-ce que la fortune a en réserve pour toi ? Beaucoup de choses bonnes et sereines, j’en suis sûre. Tout est prêt pour toi, ici. Tu es tellement bon, et tellement plein de patience et de raison. Tu feras un excellent prêtre, Ewald. Tu sauras guidé tes fidèles, les aider et les conseiller avec justesse. C’est beaucoup plus que ce que je ne pourrai jamais faire. Je t’envie, tu sais ? J’aimerais être capable de vivre comme toi.. »    

Ewald, abasourdi, ne dit rien pendant un long moment, puis Leyda eut un mouvement presque tendre de la main vers la chevelure du jeune homme :

« Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle »

Et elle ramena dans la lumière une longue mèche de cheveux blancs, épaisse comme une main, sur le côté du crâne du jeune homme et qu’Ewald n’avait même jamais remarquée.

-Je ne sais pas, dut-il avouer. Je suppose que je vieillis. »

Leyda, surprise, plongea son regard dans le sien pendant un temps assez long, plissant les yeux, avec une certaine tendresse, comme pour y chercher une explication. Il n’osa soutenir son regard jusqu’au bout.

« Tu as changé, dit-elle.

-Oh, ne dis pas ça ! Ce n’est pas vrai. Il ne faut pas dire ça. »

Et sans qu’il puisse s’en empêcher, il sentit ses yeux devenir chauds et sa vision s’étoiler et se fragmenter en éclats liquides. Elle n’avait pas le droit, après tous les efforts qu’il avait consentis pour elle. Elle n’avait pas le droit de lui dire ça, de briser la fragile illusion qu’il avait de tout pouvoir recommencer. Rien n’avait changer, il était toujours le même. Du moins, il devait encore être capable de le croire. Sinon, tout serait perdu…

« Un verre de liqueur nous remettra de nos émotions, dit Leyda avec douceur, d’abord surprise et désemparée par la réaction d’Ewald, et voulant par la suite le réconforter.

-C’est à moi de t’inviter, parvint à dire Ewald, sans que sa voix ne tremble. Il faut fêter ton départ comme il se doit. Cette nuit, je danserai peut-être nu dans la rue en ton honneur, qui sait ? » Il rit lui-même, d’un rire un peu grêle, un peu caquetant, de son effort pour plaisanter, se leva et se dirigea vers le comptoir le plus dignement qu’il le put.

L’immense miroir fendu derrière le comptoir lui renvoya l’image chafouine d’un fantôme effarouché et livide dont il évita de croiser le regard. Il se vit commander deux coupes de cette liqueur rouge marine, dont la force et la teinte dissimuleraient le goût éventuel, et la coloration d’un poison quelconque. Il ne savait pas si le breuvage préparé par le Hurleur pourrait altérer le goût de la liqueur, mais il ne pouvait simplement pas en prendre le risque. Il songea avec panique, que si c’était le cas, que si, par malchance, Leyda refusait d’y boire, il n’aurait pas d’autre choix, pas d’autre tentative.

Il se fit servir et emporta les deux coupes dans une zone d’ombre à quelques pas du comptoir. De là, personne ne pouvait le voir. Il tira de sa poche la minuscule fiole ambrée à l’aspect étrange de petit doigt et eut un instant peur de l’avoir écrasée dans sa main. Mais il n’en était rien. Et d’ailleurs, la fiole paraissait plus solide qu’elle n’en avait l’air. Il la tint un instant devant lui et-

-eut un instant de fulgurance, une révélation sur ce qu’il était en train de commettre. Cela fut très bref. Mais l’espace d’un battement de cœur il eut une vision nette de son attitude de conspirateur et de ce qu’elle avait d’intolérable. Il se vit flottant au-dessus de son épaule, silhouette crispée oeuvrant pour le mal et il comprit qu’à nouveau, sans doute pour la dernière fois, il lui était donné de choisir. Il pouvait jeter cette fiole, la piétiner et laisser son poison être aspiré entre les fentes du parquet. Il laisserait alors Leyda lui échapper, redevenir libre, et donc de nouveau froide et de nouveau étrangère. Elle partirait, le quitterait à jamais, car malgré ce qu’elle dirait, on ne revenait pas de ce genre de voyage. Mais, au moins ne l’aurait-il pas forcée. Pendant un bref instant, cela lui parut la seule chose à faire. Et il s’imagina écraser l’ignoble potion comme un ver sous son talon. Il s’imagina….Mais il en fut tout simplement incapable et puis, ce fut bientôt comme si le moment avait passé.

 Une autre conviction, plus forte et plus belle s’imposa : Ce qu’il faisait, il le faisait pour elle ! Elle ne lui avait pas laissé sa chance, elle ne lui avait pas laissé le temps de faire ses preuves et ne l’avait pas compris mais il ne faisait aucun doute que s’il l’avait à ses côtés à nouveau, il lui montrerait enfin sa vraie nature et la rendrait heureuse, bien plus qu’elle ne saurait l’être sans lui. Puisqu’elle ne se rendait pas compte de cela, pour le moment, il était indispensable qu’il agisse pour la sauver et qu’il lui enlève ces chimériques rêves de voyage en Riémont. Il serait son plus sûr gardien, il en était persuadé. Qu’elle lui laisse seulement le temps…

Ayant enfin pris sa décision, il s’avisa seulement alors qu’il ne savait comment ouvrir la capsule cristalline. Elle ne comportait apparemment aucun goulot d’écoulement, aucune minuscule bonde à enlever et était parfaitement scellée. Il essaya alors de la briser entre ses deux pouces et index, avec précaution au-dessus de l’une des coupes, mais n’y parvint pas, la fiole résistant incroyablement à la cassure. Après un long moment d’effort, il se mit à paniquer. Cela faisait déjà longtemps qu’il avait quitté la table, et Leyda s’impatientait sûrement. Alors, qu’il venait juste d’avoir cette pensée, le rideau à l’entrée de leur alcôve se souleva et il vit le visage de la jeune femme, interrogatif, le cherchant du regard à travers la pièce.

Une sueur froide le recouvrit instantanément.

Il essaya alors plus violemment de briser la fiole, ses mains tremblant au rythme de sa panique au-dessus de la coupe et il eut peur de la briser soudain et de faire s’échapper tout le liquide  dans la salle. Mais, il n’en fut rien. Hélas, la capsule refusa absolument de rompre.

D’où elle était, Leyda ne pouvait pas le voir et elle fit quelques pas inquiets dans la pièce.

Désespéré, Ewald eut un mouvement de main malencontreux et fit vaciller l’une des coupes qui éclaboussa légèrement ses mains.

Il y eut le passage d’un groupe d’hommes devant le comptoir qui couvrit un instant sa vue sur l’ensemble de la salle et, pendant un moment, Leyda lui fut cachée. Il s’apprêta, en désespoir de cause à tenter de briser la capsule de cristal avec ses dents, quels qu’en soient les risques, quand il se rendit compte que la surface de la fiole semblait se désagréger peu à peu, s’amollir et devenir glissante. Et il ne lui fallut qu’un instant pour comprendre que c’était la liqueur qui en était responsable.

Leyda lui apparut à quelques pas de là, au moment même où il faisait glisser la capsule dans l’une des coupes. Il sortit de l’ombre et essaya de toutes ses forces de maîtriser sa panique pour lui sourire. Heureusement, elle lui sourit en retour, n’ayant rien deviné.

Il s’avança vers elle, et allait la rejoindre, évitant de justesse le mouvement d’épaule de l’un des clients, se reculant qui faillit lui faire, une nouvelle fois, tout renverser.

Ils regagnèrent leur alcôve.

« Pourquoi as-tu été si long ? demanda Leyda. » Et Ewald lui sourit pour une raison qu’elle ne comprit pas.

« J’en ai renversé un peu partout. Je suis si maladroit. »dit-il, son cœur battant encore la chamade. Elle sourit à cette explication convaincante et ils se rassoirent. Ce fut alors qu’Ewald se rendit compte qu’il ne savait plus dans quelle coupe il avait versé la potion.

Et il disposa les deux boissons au hasard sur la table.

« Bizarrement, je crois que ça va me manquer tout ça, dit Leyda en désignant les murs de la taverne et ce qu’il y avait au-delà dans un geste ample, digne d’une reine. Les rues, le port, la vue du promontoire…Combien crois-tu qu’il faille d’années pour qu’ils fassent partie de soi ?

-Peut-être que c’est instantané…suggéra Ewald, se saisissant d’une coupe qu’il porta avec hésitation jusqu’à son visage. Peut-être qu’ils se gravent dans le cœur et dans la mémoire au premier coup d’œil. »

Il huma discrètement le breuvage pour essayer d’y discerner une odeur suspecte, mais tout ce qu’il put sentir fut une forte odeur d’algues macérées dans l’alcool. Tout en essayant de paraître détendu, il se sentait sur le bord d’un gouffre. S’il s’était trompé, tout serait fini. Jamais elle ne serait à lui, à nouveau. L’idée de tout ce qu’il avait fait pour en arriver à ce moment là, et de tout ce qu’il remettait en cause pour une maladresse et un stupide manque d’attention lui arracha un sourire de dérision. Il aurait du préparer cela plus soigneusement, au lieu de s’en remettre au hasard. Quoi qu’il en soit, il n’avait plus qu’une chance sur deux maintenant.

-Ou peut-être me faudra-t-il revenir, suggéra-t-elle, pour me rendre compte alors combien ils font partie de moi… 

Elle porta la coupe à ses lèvres et sirota une mince gorgée du breuvage translucide, distraitement.

-As-tu pensé, dit Ewald, que ce pourrait être toi qui manquerais au décor, que ce serait Osgord qui paraîtrait vide sans toi ? Peut-être que la ville ne pourra jamais se passer de toi, Peut-être qu’elle sera engloutie sous les flots après ton départ, peut-être que tu lui appartiens sans le savoir. En tout cas moi…

-Oui…, dit-elle sans conviction, portant à nouveau la coupe à ses lèvres. Oui, excuse-moi, que disais-tu ?

-En tout cas, moi, je ne pourrais pas…me passer de toi. Tu fais partie de moi, tu sais ? »

La réponse de Leyda vint dans un soupir, tandis que ses yeux semblèrent se perdre dans la contemplation d’un paysage intérieur invisible, incroyablement lointain.

« oui…finit-elle par murmurer.

-Je ne peux pas te laisser partir car tu es bien trop importante pour moi. Tu comprends, n’est-ce pas ?

-Oui. »

Ce qui était étonnant, c’était qu’elle ne paraissait pas indignée, ni confuse de cet aveu. Ewald comprit alors que le breuvage agissait.

-Ne t’inquiète surtout pas. Je prendrai bien soin de toi. Je serai bon pour toi et tu n’auras jamais besoin de rien. Je ne veux que ton bonheur.

-Bien sûr. Tu as raison. »

Le chiot, sur les genoux de Leyda qui avait été jusque là occupé à mordiller le rebord de la table se mit à japper.

-Pose-le à terre et laissons-le là. Nous n’aurons pas besoin de lui là où nous allons, dit gentiment Ewald. » Et Leyda s’exécuta sans discuter.

-Tu es prête ? Est-ce que tu viens avec moi ? demanda Ewald.

-Oui, allons-y..

-Alors, finis-ta coupe. »

Leyda vida sa coupe d’un trait et se leva à la suite d’Ewald. Ils se dirigèrent alors vers la sortie et vers la rue des quais. Ewald, regardant une dernière fois l’enseigne de l’Anguille adamantine, songea avec fascination qu’ils y étaient entrés séparés, et qu’ils en ressortaient unis, à nouveau unis, et il se jura que cette fois-ci, ce serait pour de bon. Il prit le bras de sa compagne et l’escorta jusqu’au temple.

Par David Lantano
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Samedi 26 juillet 2008 6 26 07 2008 15:26

-et se réveilla aussitôt dans son lit, les mains croisées sur sa poitrine, protégeant la fiole minuscule comme un saint talisman, ou comme un enfant nouveau né. D’elle dépendrait tout son futur…

 Que dire alors, de l’impatience qui s’empara de lui cette claire journée d’hiver ? Pour dire vrai, il ne s’appartenait plus, riant et pleurant tout à la fois à chaque infime variation dans la lumière du jour qui perçait par les gerbières du temple, ou à chaque bruit provenant de la rue. Il avait l’impression constante d’être en feu, le plus prêt possible d’un cœur invisible de lave en fusion, se sentant frissonner à chaque occasion. Il dut préparer les deux offices de la journée dans un état nerveux impossible, refaisant les mêmes gestes cent fois, deux cent fois, pour essayer de canaliser son insupportable énergie. Il était incapable de s’asseoir un instant ou de même rester immobile, un espoir trop monstrueux le forçait à rester en mouvement continuellement. L’attente fut une véritable torture.

Il s’astreint pourtant à plus de contenance et pour tromper son attente, prépara une homélie dans le plus pure style d’Elmar, sur la maîtrise de soi et sur l’impassibilité que devait observer chaque fidèle aux moments difficiles de la vie. Il ne croyait en rien à tout cela, bien sûr, et les offices furent une véritable farce ; une farce triste et pénible pour lui. Chaque mot qu’il prononça devant la congrégation fut incroyablement faux, lourd d’une ironie millénaire qu’aucun fidèle ne sembla même remarquer. A l’image d’Elmar, il les gavait comme des oies, avec un aplomb sans faille, d’absurdités morales sans rapport aucun avec la réalité de l’existence et il avait la triste euphorie de constater que tous en redemandaient. Il sortit de ces épreuves avec un étrange mélange de dégoût et de jubilation.

Lorsqu’il se fut débarrassé des deux offices avec la plus grande lenteur solennelle qu’il put afficher, il se changea à toute vitesse et partit vers le quartier du port, le cœur battant jusque dans sa gorge.

Le vent froid soulagea peu à peu son incroyable crispation, pétrifiant sa nervosité dans une sorte de nimbe narcotique. Il traversa la ville à grands pas dans l’ombre du soir, notant au passage les changements qui s’étaient opérés depuis sa dernière venue. La rivière noire était largement gelée le long des berges et ne montrait plus en son centre qu’un maigre bras noir d’eau lourde et glacée comme une tombe. Les larges allées étaient blanches de givre, contrastant avec l’éclat d’onyx des énormes bâtisses qui les bordaient. Les voiles des navires du port étaient en berne, et les croix des mâts dénudés qu’il discernait à l’horizon imitaient lugubrement les symboles d’Eltor omniprésents autour de lui. Partout, on ne sentait plus l’odeur âcre des embruns mais celle, brûlante et purificatrice de la neige et quand il parvint finalement au port, il put voir que dans le lointain, au nord du promontoire, une partie du littoral était prise dans l’avancée des glaces.

Il ne savait pas exactement où la trouver, aussi descendit-il la rue des quais en ouvrant l’œil. Autour de lui, les marins désœuvrés fumaient, maussades, et arpentaient la rue en cherchant le coup de poing. Les sons des voix des tractations commerciales et d’autres petits arrangements avec l’ennui, résonnaient tristement, inutiles dans l’air brutal. Ewald entra tour à tour dans chaque taverne, dans chaque gargote, pour y chercher Leyda. Il arpentait les pièces, d’un pas lourd, tirant des grincements du parquet qui le faisaient serrer les dents, ayant presque peur en vérité qu’elle ne le voit avant lui. Mais il ne la découvrit dans aucun de ces lieux qu’ils avaient fréquentés et en ressentit absurdement une forme de désaveu accusateur. Il descendit alors vers le vieux parapet, mais là encore, elle était absente. Là, ne se tenait plus que le souvenir de son beau corps à la nuque délicate, au regard tendu vers le large. Peut-être ne venait-elle plus ici depuis quelque temps déjà. Il n’avait aucun moyen de le savoir.

Ne la trouvant nulle part, il eut un instant envie d’aller la chercher chez elle, mais il se doutait qu’elle n’y serait pas, et la honte de s’enquérir de sa présence au vieux geôlier jaloux  lui faisait horreur par avance. Il devait sans doute l’attendre, elle finirait bien par venir, chacune de ses promenades s’achevant ici. Mais l’idée de rester immobile à un angle de rue ou à la table d’une taverne lui était insupportable. Il se dirigea donc, au hasard de ses pas, vers le môle et descendit les quelques marches de pierres noires, pour se retrouver sur le sable pétrifié d’un gris très clair menant aux darses.

Les petits cotres penchés et les sloops serrés sur la grève bordant les bassins évoquaient quelques cimetière marin abandonné. La pêche était pratiquement à l’arrêt à cette époque, réduite au strict minimum, les risques de naufrages à cause d’icebergs dérivant loin de leur base n’étant plus négligeables du tout. Les marins devaient trouver de l’emploi à terre, ce qu’ils ne faisaient qu’avec répugnance.

Ce fut là qu’il l’aperçut.

Eclatant de rire, courant en se retournant sur elle même, s’accroupissant, battant des mains, la silhouette d’une femme en robe longue jouait avec un jeune chien fougueux né sans doute d’une portée qui avait échappé au massacre de quelques nuits plus tôt. Au massacre qu’il avait lui-même perpétré, songea-t-il. Les jappements du chien et la joie entraînante de la jeune femme ne portaient pas jusqu’à lui, emportés par le vent. Et le spectacle auquel il assistait était muet pour lui, muet et intouchable, comme à des millions de lieues de là. C’était en un sens, le spectacle de la vie même qu’il contemplait, d’une vie rayonnante de simplicité, d’une vie inaccessible, comme se trouvant de l’autre côté d’une étouffante prison de cristal. Il eut douloureusement conscience alors qu’il y avait plus que le hasard, plus qu’une incompréhension passagère, plus que des mots entre elle et lui. Et que peut-être que, malgré tous ses efforts, malgré tout ce qu’il pourrait, rien ne pourrait réduire la distance qui menait à elle. Cette distance là se trouvait dans le cœur.

Puis, aussitôt après, cette idée désastreuse fut soufflée par le vent et il se rappela soudain de son avantage. Il y avait un moyen qui comblerait la distance à tout coup, et qui la ferait sienne. Et ce moyen était dans sa poche. Cette idée gonfla sa poitrine et tout son être d’une joie déchirante.

Il s’approcha d’elle comme en rêve.

La robe qu’elle portait était d’une laine bon marché faite d’épaisses mailles teintes à l’indigo. Elle portait aussi une sorte de gilet dépareillé qui la protégeait tant bien que mal du froid et ses cheveux s’ornaient d’une rangée de perles de pacotilles qu’on vendait sous le manteau dans le quartier du port. Cela était nouveau pour lui, il ne les lui avait jamais vu porter auparavant. Il songea alors à tout ce qui avait changé dans la vie de Leyda pendant ces quelques mois de séparation ; toutes ses manies et ses enthousiasmes puérils qui l’avaient occupée sans qu’il le sache et qui maintenant le séparaient d’elle immanquablement.

Il s’approcha d’elle encore, mais elle ne le vit pas venir, tout occupée qu’elle était à cajoler le chiot, si bien qu’il arriva dans son dos et dut mettre la main sur son épaule pour qu’elle se retourne.

L’instant qui suivit fut terrible : L’incompréhension ! Son cœur cessa de battre au regard interrogateur que Leyda lui jeta. Il venait de comprendre qu’il s’était tellement éloigné d’elle, qu’elle ne le reconnaissait plus, qu’il n’était plus rien ni personne pour lui. Il crut qu’elle allait se mettre à crier.

Puis elle finit par se souvenir et lui sourit. Mais en un sens, ce fut encore pire car il reconnaissait ce sourire, c’était celui qu’elle servait à tous, le même sourire compréhensif mais superficiel, ce même sourire compassionnel qui ne l’engageait à rien. Il comprit qu’il n’émergeait plus en rien maintenant de la foule anonyme des habitants d’Osgord pour la jeune femme. Et c’était comme s’il n’était plus personne, comme s’il se noyait.

« Oh, c’est toi ? Tu m’as fait peur.

-Je suis désolé. Je ne voulais pas. »

Elle se tourna vers le chien qui instinctivement avait reculé de quelques pas à l’approche du jeune homme. « Viens noiraud, viens donc, approche, n’aie pas peur.. »

Le chiot fit quelques arcs de cercles circonspects autour de la jeune femme mais n’osa pas tout à fait approcher.

« Allons donc qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu as peur de notre ami Ewald ? mais tu n’as rien à craindre voyons, il ne ferait pas de mal à une mouche… »

Ewald sourit difficilement à ces paroles rassurantes et à ce mot bâtard et insipide: « ami », intermédiaire entre l’anonymat complet et le seul état qui comptait pour lui, celui d’amant unique et irremplaçable, qui partagerait sa vie. 

« A propos, comment vont les affaires du temple ? Vous n’êtes pas encore entrés en guerre ?

-Non, mais ça ne saurait tarder. Du moins, je le suppose… »

Elle se retourna alors et lui fit face pleinement. Il eut un coup au cœur. Il aurait cru que ces quelques mois sans elle auraient réussi à le rendre moins sensible à la force de son visage aux lèvres fines, à peine incarnadines, à ses yeux qui avaient, nota-t-il,  pris une nuance de couleur hivernale sur sa peau plus pâle, mais il n’en était rien. Elle semblait capable en vérité de se réinventer perpétuellement, de renouveler sa beauté sans effort. Elle n’était pas figée comme une œuvre d’art mais changeante comme la vie même. Même l’âge n’aurait pas prise sur elle, c’était évident. Elle lui avait d’ailleurs une fois avoué qu’elle attendait avec impatience d’avoir des cheveux blancs, de prendre de l’âge…

« Qu’est-ce que tu deviens ? murmura Ewald. »

Il dut répéter sa question, tant sa voix avait été faible.

« Oh, je vais quitter Osgord finalement. Je crois que j’en ai assez de voir toujours les mêmes têtes. A moins que ce soit elles qui en aient assez de voir la mienne ! J’embarque la nuit prochaine pour Saskara.

-Saskara…

-Oui, j’ai enfin réussi à réunir le prix du trajet. Enfin, disons qu’on m’y aide un peu, mais tu sais ce que c’est. J’ai jamais été très bonne pour les comptes… »

Ewald se força à ne pas réfléchir à qui était ce « on » et décida de tenter sa chance :

« Est-ce que tu crois qu’on pourrait…aller boire un verre quelque part….pour fêter ça, parvint-il à articuler.

-Oh oui, bonne idée !dit-elle en souriant. Ce serait bien de passer ma dernière soirée avec un ami. En fait, je crois qu’il y a déjà une petite fête organisée sur les quais mais ils peuvent bien attendre. Et puis, tu n’auras qu’à m’y accompagner, si tu veux. Tu es le bienvenu, bien sûr.

-Peut-être, je verrai ce que je peux faire… »

Leyda se tourna vers le jeune chien et se saisit de lui d’un mouvement vif, en souriant. Puis, ils se dirigèrent vers le quartier des quais, le chiot mordillant les phalanges de la jeune fille distraite.

Par David Lantano
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Lundi 21 juillet 2008 1 21 07 2008 19:19

-et il se réveilla le lendemain matin, dans sa chambre de la manière la plus naturelle qui soit. S’il avait rêvé, il ne s’en souvenait pas et il était plein de l’énergie que le sommeil lui avait rendu. Se rendant compte de sa situation, il eut un hurlement de rage, en comprenant enfin ce qu’il aurait toujours du savoir.

Le Hurleur l’avait dupé. Maintenant qu’il avait éliminé le prêtre d’Eltor à sa demande, le maître de la forêt se désintéressait de lui. Il ne l’avait pas rappelé à lui cette nuit et n’en avait en fait jamais eu l’intention. De même qu’il n’avait jamais eu l’intention d’honorer son pacte. Et tout le reste s’en suivait. Il avait tué pour rien, et Leyda ne lui serait jamais rendue.

Il passa toute la journée dans un état de rage et d’indignation, jurant et blasphémant comme un soudard dans le temple d’Eltor. Il eut envie folle, délicieuse, de saccager le temple et de s’enfuir de la ville une bonne fois pour toute mais il se retint de justesse. Partir maintenant serait avouer. La chose la plus stupide à faire. Il tourna jusqu’à l’heure de l’office du matin comme un fauve emprisonné. Il n’avait aucune solution. Il n’y avait à nouveau rien qu’il puisse faire et cela le rendait fou. Puis, lorsque la congrégation s’installa pour l’office du matin, il eut un long regard de haine, d’une haine silencieuse pour les stupides moutons qui composaient l’assistance, pour la grosse troupe de rustres besogneux sans imagination qu’il avait devant lui. Il ne dit rien pendant un long moment si bien que tous baissèrent la tête de honte et qu’aucun n’osa soutenir son regard. C’était cela, pensait-il, il suffisait de les regarder, il suffisait de leur montrer qu’on les haïssait, et d’avoir la conviction de leur être supérieur, pour l’être de fait. On leur faisait sentir leur faiblesse par l’accusation muette. C’est ce que le vieux maîtrisait si bien, et c’était finalement si facile ! L’homme recelait finalement tellement de doutes et de failles qu’il aurait été idiot de ne pas s’en servir, de ne pas s’y engouffrer. Il venait d’en démonter et d’en comprendre le processus. Elmar aurait été fier de lui. Il improvisa un cours sermon sur la lâcheté du crime, laissant entendre aux fidèles qu’il était hors de doute que l’un d’entre eux était l’assassin d’Elmar. Et ils le crurent ! Ils avalèrent tous ces mensonges comme le gruau du matin. A la manière dont ils se lançaient des regards en coin, on sentait même leurs convictions se faire, leurs soupçons s’amplifier dans l’air vicié, pesant, du temple d’Eltor. Il aurait pu accuser sans problème, l’un des fidèles au hasard et demander à ce qu’il soit pendu sur place et ils l’auraient sans doute fait ! Il venait seulement de se rendre compte de l’étendue du pouvoir qu’il avait sur ce groupe de personnes, que la pratique du culte d’Eltor avait rendu naïfs, apeurés et corvéables à merci. Cependant, songea-t-il, se rembrunissant, celle entre toutes qu’il aurait voulu impressionner n’était pas là. Et elle ne le serait jamais plus.

Il passa les trois journées suivantes –trois jours !- à semer la confusion dans les esprit des fidèles et observa l’enquête de la garde piétiner comme cela était prévisible. Un prêtre supérieur du temple sud vint le trouver, et après lui avoir fait un long éloge de son maître, lui avait demandé de poursuivre les offices en attendant qu’une décision soit prise avec les membres du conseil du temple. Apparemment, sa conviction avait beaucoup plu et les échos que les autres prêtres d’Eltor avaient eus de ses sermons avaient été très positifs. Ewald n’en revenait pas. Il s’était attendu à être remis à sa place d’acolyte en un temps record par les vieux barbons du temple, mais il n’en était rien. Toutefois, tout cela l’ennuyait. Ce n’était pas ce qu’il désirait, et sa haine commençait à se tarir, se changeant en un profond dégoût pour lui-même et pour sa naïveté. Plus rien n’importait. Tout était perdu, hors de sa portée. Qu’avait-il à faire, maintenant, de la charge du temple nord ?

 

La nuit même, il y eut une grande clarté au milieu de sa chambre, et le Hurleur l’appela à lui avec un grand cérémoniel sarcastique, pleine d’une pompe faisandée et grotesque, sur une musique de cuivres percés et jouant faux. Lorsqu’il arriva devant l’Arbre de Nuit, encore stupéfait, Ewald n’entendit qu’un gigantesque éclat de rire qui ne semblait pas devoir finir.

« J’ai cru que tu allais me rejoindre plus tôt que prévu, finit par commenter le Hurleur. Je ne m’étais pas amusé autant depuis des siècles ! Ah que font quelques jours dans la vie d’un homme ? Une nuit de plus, sans mon glorieux appel et je crois que tu te taillais les veines…

Tu ne me remercies pas ? ajouta la voix en pouffant à nouveau. Quelle ingratitude !

-Cette fois-ci, c’en est fini. Vous avez tiré tout ce que vous vouliez de moi. J’ai renoncé à tout pour vous…

-Encore une fois, tu romances, tu divagues…Et ce que tu dis est parfaitement insensé. Jamais quelqu’un, de toute éternité, n’a choisi de faire quoi que ce soit de manière désintéressée. Crois-moi, je suis bien placé pour le savoir, il y a toujours une carotte devant le baudet. Il me semble me rappeler une certaine jeune personne…

-Allez-vous encore essayer de me tromper ? Allez-vous encore m’imposer de nouvelles conditions, malgré votre parole ?

-Mais pas du tout, ce que tu dis là me vexe beaucoup. Un marché est un marché. Je suis prêt maintenant à te satisfaire. Ce qui est beaucoup plus, soit dit en passant, que ce qu’aucun a jamais obtenu de moi. »

Ewald fut un instant secoué par cette nouvelle. Etait-ce possible ? Avait-il enfin réussi ? L’idée de sortir vainqueur de ce marchandage avec l’Ecorcheur lui paraissait à présent parfaitement incroyable, tant la créature était retorse, perverse et insaisissable dans ses raisonnements. Il se sentait pareil à un loup méfiant dont on vient enfin d’ouvrir la cage.

Il jeta un œil hésitant aux limites de la clairière.

« Où est-elle ? »

Le Hurleur éclata de rire une nouvelle fois.

« Doucement, modère ton impatience. Ce n’est pas aussi simple. La fille n’est pas là. Ou disons plutôt qu’elle n’est pas encore là.

-Qu’est-ce que vous voulez dire ?

-Il faut que tu la mènes à moi, mon garçon, afin que mon charme opère sur elle. Je sais que tu dois en être un peu contrit mais j’ai grande répugnance à me déplacer pour ma part, et je n’ai aucunement l’intention de me rendre à Osgord pour toi. Ta ville est très laide, d’ailleurs, et sa vue m’écorcherait les nerfs. »

Ewald avait imaginé recevoir le prix de son pacte d’une toute autre manière évidemment. Il s’était attendu à quelque chose d’instantané, de l’ordre du miracle. Il avait imaginé qu’il ne suffirait que d’une parole au maître de la forêt, pour faire venir à lui, la jeune femme, traversant la forêt dans un ballet de fleurs comme une dryade envoûtée. Il avait pensé qu’elle viendrait au Hurleur comme il était venu à lui. Encore une fois, il se trompait.

Au moins, se dit-il, il ne m’aura pas lié à lui. Le sang du meurtre aura épargné ma main et il ne le pourra donc pas. Au moins, j’aurai réussi à ressortir mon bras intact du nid de guêpes où je l’aurai fourré. Je demeure vainqueur. Quoiqu’il m’en coûte.

« Et comment ferai-je ? Elle n’est pas stupide. Elle n’acceptera jamais de me suivre dans cette forêt, même si je ne lui dis rien de notre pacte.

-Cela paraît évident. Mais je sais des moyens de convaincre les cœurs récalcitrants, et les opinions disons…réservées. N’oublie pas que rien de ce qui se trame dans le cœur d’une femme ne m’est étranger.

-Devrais-je lui tenir un tenir un discours enflammé. C’est cela ? ou bien lui jouer une sérénade de votre composition ?

-Tu n’y es pas du tout. A la différence de ton dieu de farces et attrapes, moi, je suis efficace. Je suis un faiseur de miracles, moi. Et ma solution tient en trois mots :Charmes, philtres et poudres. J’ai avec moi de quoi faire pâlir d’envie les jeteurs de sorts et les sorcières les plus illustres. Je te fournirai un breuvage, un vin de fruits et de fleurs sauvages de ma composition qui rendra ta belle docile et tout à fait attentive à ta parole et à tes justes désirs. L’espace d’une nuit, elle mettra en sourdine son esprit frondeur et son sens de la répartie, t’obéira et te suivra jusqu’à moi. C’est alors que je m’acquitterai de ma part du marché, que je la ferai tienne, bien plus sûrement que par n’importe quelle triste forme de mariage humain… »

Ewald essaya de trouver une faille au plan proposé par le Hurleur, mais sans succès. Du reste, l’idée d’être si proche de Leyda, de la tenir presque déjà dans ses bras lui faisait perdre toute mesure et toute retenue.

« Je vous ferai venir à moi sous couvert de la nuit et du sommeil, ajouta le Hurleur. Contente-toi de lui faire boire ma petite décoction et de l’emmener dans ton havre d’amour pour qu’elle s’endorme -mais je suis sûr que c’est la partie de notre petit projet que tu préfères. Ensuite, je m’occuperai de tout. Je te le promets. »

Ewald, frissonnant d’impatience, s’avança pourtant lentement sous les branches basses de l’Arbre de Nuit, apeuré, comme pour recevoir un adoubement étrange, une charge nouvelle faite de désir réalisé et de miracle vécu. Quelque chose lui piqua l’épaule et il découvrit devant lui, semblant flotter au milieu du feuillage sanglant, une aiguille de cristal, grosse comme un auriculaire d’enfant, contenant un liquide ambré. Il s’empara de l’objet –

 

Par David Lantano
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Mercredi 16 juillet 2008 3 16 07 2008 22:01

Autour de lui, la chambre était vide. Le changeforme avait disparu. Il se redressa, en sueur prêt à tressaillir au moindre souffle d’air. Mais la chambre était plongée dans le plus profond silence. Comme s’il ne l’avait pas quittée de la nuit.

 Il songeait à la deuxième ombre énigmatique, celle qui avait disparu quand ils étaient entrés faire taire à jamais le vieux radoteur. Il pensait à elle et cela l’inquiétait. Peut-être avait-elle vu quelque chose. Peut-être saurait-elle le reconnaître et témoignerait-elle au tribunal de la ville, ce qui suffirait à l’envoyer à la potence. Il enrageait à cette seule éventualité. Ce n’était pas l’idée de sa mort, d’ailleurs, qui lui était le plus pénible. C’était l’idée de pouvoir échouer si près du but. La nuit prochaine, il lui fallait encore attendre une nuit et elle lui serait rendue.

Et puis, il songea que le témoin éventuel était sans doute sorti dès qu’il avait frappé à la porte d’Elmar. Il avait sans doute fui, à moitié nu, pour éviter lui-même d’être surpris en pleins ébats avec le respecté prêtre du temple nord d’Eltor. Ce qui voudrait dire qu’il n’avait certainement rien vu du meurtre ! Peut-être même qu’il avait été aperçu s’échappant dans la ruelle et qu’il pourrait faire un suspect très convenable au cas improbable où un procès aurait jamais lieu. Absolument ravi par cette idée, il eut un petit rire soulagé, un rire un peu rauque, dangereusement proche de la folie, qui résonna étrangement entre les murs de sa cellule.

Puis, il entendit trois coups sourds provenant du temple et résonnant dans l’espace confiné de sa chambre. Il eut soudain peur. Peut-être qu’on venait le chercher. Peut-être que, contre toute attente, tout était perdu. Les coups reprirent, plus forts et moins espacés cette fois. Quelqu’un frappait aux lourdes portes du temple.

Il s’habilla rapidement et sortit de la chambre. Il traversa le temple, plein d’appréhension, jouant nerveusement avec un objet lourd non identifié, qui se balançait dans la poche de sa tunique. Il ouvrit laborieusement les portes pour découvrir qu’il faisait jour et que deux hommes habillés de longues tuniques noires aux armes de la ville désiraient lui parler.

Il prit l’air abasourdi à la nouvelle de la mort de son supérieur et laissa les hommes l’assurer de leur soutient et de leur intention de retrouver le coupable sans tarder.

« Vous même n’avez rien vu ?

-Je dormais.

-Bien sûr, répondirent-ils, de l’air le plus compréhensif qu’ils pouvaient adopter. Et les jours précédents ? Avez-vous rien remarqué de suspect ? Des menaces peut-être ? Des mauvais sujets qu’il aurait aidé à confondre dernièrement…

-Il ne me parlait pas de son office de juge-gardien. Je ne sais pas. Je ne vois que la congrégation ici. Tout le monde l’aime…Je veux dire tout le monde l’aimait et le respectait. C’était un saint homme. Je ne peux pas croire qu’on l’ait tué.

-Nous comprenons. Il ne vous avait parlé de rien qui l’inquiétait ?

-Le péché, le manque de foi, la paresse, la luxure…Voilà tout ce dont il se souciait. Il avait peur que je ne sois pas à la hauteur pour le remplacer et sans doute avait-il raison… »

Les deux membres de la garde d’Osgord se dévisagèrent, gênés de cette soudaine confession inattendue. Puis, ils prirent congé, lui assurant qu’ils interrogeraient tout le voisinage et tous les membres de la congrégation, jusqu’à ce qu’ils trouvent le coupable. Le crime ne resterait pas impuni.

Songeur, Ewald les regarda s’éloigner et descendre le parvis jusqu’à la rue. Puis, il sortit de sa poche l’objet qu’il n’avait cessé de triturer pendant l’entretien. C’était un objet véritablement étrange, qui n’aurait jamais du se trouver dans sa poche. Un manche d’ébène prolongé d’une lame de six pouces de long, faite d’une forme de résine végétale fossilisée, proche de l’ambre, mais effilée, tranchante comme le fil des meilleurs épées et noire comme la nuit. Il tenait dans ses mains, la lame du changeforme qui avait assassiné Elmar. Pendant tout l’entretien avec les gardes, il avait joué avec l’arme du crime. Et ceux-ci n’avaient rien deviné. Se rendant alors seulement compte de l’étendue de son impunité, il rit franchement, rangea l’arme dans sa poche et rentra. Rien ne pourrait lui arriver désormais.

Il accueillit les fidèles qui arrivaient pour l’office du matin et décidant de leur annoncer la terrible nouvelle, il rendit hommage de manière très convaincante à son maître défunt. Il aurait normalement, dans un jour pareil, du se sentir abattu, ou terrorisé, mais il ne s’était en fait, jamais senti aussi bien. Il l’avait fait. Il s’était débarrassé d’Elmar et son dieu ne l’avait pas foudroyé bien qu’il se tienne en son temple, en sa main même. Ce qui prouvait bien qu’il était intouchable. Tout maintenant paraissait facile, acquis, mérité pour services rendus. L’univers entier lui appartenait.

Il avait eu d’abord l’intention d’annuler les prochains offices, après tout, il n’était pas le prêtre désigné du temple nord, mais l’un des membres lui avait demandé de remplacer Elmar pour les prochains jours. Les pauvres fidèles ne se sentaient pas capable de traverser l’épreuve de la disparition de leur guide sans soutien ! Après une longue hésitation, il donna son accord. Après tout, cela ne serait que temporaire.

Il laissa passer la journée en travaillant comme à son habitude et attendit la nuit avec délectation. Bientôt, ce serait l’heure de prendre ce qui lui appartenait.

La nuit arriva enfin, et il eut le plus grand mal à s’endormir, tellement il se sentait euphorique. Il croyait déjà sentir la forme des hanches de Leyda dans le creux de sa main, le goût de ses baisers sur ses lèvres, l’écho de son rire se répercutant dans le temple. Il croyait déjà entendre ses explications pressées sur ce qu’il avait manqué dans le quartier du temple, voir l’éclat émerveillé de son regard de lionne, tandis qu’elle se penchait sur lui, boudeuse et indignée de son manque d’attention pour ces affaires primordiales. Il ne pouvait pas attendre. Il n’avait plus la moindre patience. Le poids de la fatigue aidant, il finit tout de même par sombrer en discutant dans son sommeil-

Par David Lantano
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Vendredi 11 juillet 2008 5 11 07 2008 23:19

-Et les rouvrit en suffoquant dans l’obscurité de sa chambre. Le changeforme, immobile, se tenait debout devant son lit, comme s’il attendait des instructions. Ne sachant que dire au juste, Ewald, se leva et s’habilla en vitesse, puis il quitta le temple, suivi par l’inquiétant tueur qui glissait sur ses pas aussi sûrement et silencieusement que son ombre. Les rues étaient de nouveau désertes à cette heure de la nuit, et de plus, aucun chien, dorénavant ne troublait l’air de ses cris. Arrivé en vue de la maison d’Elmar, au bas de la rue du temple, Ewald eut la surprise de voir de la lumière à la fenêtre de sa chambre. Ne sachant que faire, il s’arrêta un instant pour observer.

Etonnamment, il pouvait discerner deux ombres derrière la fenêtre s’agitant dans une lumière d’or, une silhouette grande et massive qui était indéniablement celle d’Elmar, et une autre plus petite aux cheveux ébouriffés qui lui parut étrangement familière mais dont il ne pouvait se rappeler l’identité. Les mouvements des deux ombres étaient lents, empreints d’une certaine douceur pleine d’abandon. Le vieux prêtre agissait envers l’autre avec une familiarité qu’il ne lui avait jamais vue, comme s’ils se connaissaient de longue date, passant sa main dans les cheveux de l’être frêle avec une tendresse d’amant honteux. Ewald était stupéfait  Il se dirigea vers la porte d’entrée et y frappa sans douceur. Aussitôt, la lumière fut soufflée et une voix, grave, demanda :

« Qui est-là ?

-C’est moi, c’est Ewald, maître. Ouvrez-moi, il faut absolument que je vous parle. »

Ewald entendit forcir le pas lourd du vieux prêtre, tandis que le changeforme se plaquait dos au mur au niveau de la porte. Elmar ouvrit et laissa entrer le jeune acolyte. Celui-ci retint la porte un instant tandis qu’Elmar reculait de quelques pas dans le patio plongé dans l’ombre. Ewald fit mine de refermer mais il n’acheva pas son geste et le changeforme se glissa à ses côté dans le vestibule, son visage prenant en un battement de cœur les traits de l’acolyte. Ainsi, ce fut comme si deux versions d’Ewald pénétraient dans la maison du prêtre.

Celui-ci, qui n’avait rien remarqué, le dos tourné, dans une forme de longue robe grise se dirigea vers la lumière de sa salle de prière en s’adressant à lui :

« Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu ne pouvais pas dormir ? As-tu eu quelque révélation pendant ton sommeil ? »

Le changeforme sortit une lame noire de son côté, et toujours marchant de cette étrange manière saccadée, à moins d’un pouce du sol, se dirigea dans un silence de mort vers le prêtre.

« En quelque sorte, répondit laconiquement Ewald. »

Puis, sentant sans doute la présence du changeforme approcher, Elmar se retourna juste à temps pour voir l’assassin se ruer sur lui. Le vieil homme, à la robustesse impressionnante eut un réflexe incroyable et saisit le bras du changeforme au moment où celui-ci allait le poignarder. Il retint l’assassin avec une facilité étonnante, mais ne put empêcher sa voix de trembler quand il s’écria :

« Ewald ? Qu’as-tu fait Ewald ? C’était toi ? »

L’assassin essaya de se libérer et lutta avec le prêtre qui dut mettre cette fois toute son application pour résister à la charge du changeforme. C’était comme s’il essayait de maîtriser un taureau furieux

« Ewald ? Il est encore temps. Arrête-toi tout de suite, je te l’ordonne. Si tu fais cela tu seras damné. Ne comprends-tu pas ? »

En réponse, Ewald referma complètement la porte et s’avança à son tour dans le patio. Contemplant les deux visages identiques et impassibles de ses agresseurs, Elmar laissa échapper un cri d’horreur. Puis, le changeforme dut à nouveau changer d’apparence car quand le prêtre le regarda à nouveau, il eut un cri de terreur, qu’Ewald ne lui aurait jamais imaginer émettre, ses yeux se mouillèrent de larmes et il baissa les bras un instant. Quelque fût le visage emprunté par le changeforme, il fournit un court répit à l’assassin, un temps suffisant pour opérer. Il se libéra ainsi de la prise du vieil homme et lui trancha la gorge d’un geste gracieux. Elmar s’effondra, horrifié voyant sa précieuse vie, longue de près de deux siècles, s’arrêter soudain. Il alla s’effondrer sur l’autel reconstruit de son dieu indifférent.

« Où est l’autre ? s’enquit Ewald. »

Mais le changeforme, ne répondit rien. Son œuvre était achevée. L’autre humain ne le concernait en rien. L’ex-acolyte d’Elmar s’avança dans la maison, soudain inquiet. Il ouvrit à la volée les portes de chaque pièce, mais elles se révélèrent vides. Quand il pénétra dans les cuisines, il comprit soudain. La porte qui donnait sur la ruelle était encore entrouverte. L’oiseau s’était échappé. Alors qu’il se demandait ce qu’il allait faire, la porte claqua soudain dans une rafale de vent et il se réveilla le souffle coupé.

Par David Lantano
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Samedi 5 juillet 2008 6 05 07 2008 19:37

Il eut le plus grand mal à s’endormir, puis il rêva pendant un temps qui lui parut infini un étrange amalgame de rêves d’horreurs et de félicité. Dans ces rêves, des milliers de chiens à visages humains gémissaient, imploraient, lui demandant leur grâce ; une grâce qu’il était incapable de leur accorder. Dans ce chenil infini, il essayait de faire taire ces créatures hybrides à coup de bâtons. Mais les chiens humains ne se taisaient jamais, et hurlaient de plus belle sous les coups. Au-milieu de cela, Leyda en maîtresse-chiens, l’attendait, souriante, compréhensive au milieu des hurlements. Elle seule, savait ce qu’il acceptait de faire pour la retrouver. Elle seule lui pardonnait le sacrifice nécessaire des animaux et ne l’en aimait que plus. 

Au milieu de la nuit, il fut conduit sans détour à l’Arbre de Nuit par la carcasse animée d’un jeune chien, fantôme de l’une de ses victimes.

« Vous m’avez menti ! protesta-t-il devant la silhouette ensanglantée de l’arbre. J’ai fait ce que vous m’avez demandé! »

Le Hurleur ne daigna pas répondre, et il eut l’impression d’être un fou qui parlait à un arbre.

« Vous m’entendez !cria-t-il. Vous devez m’accorder ce que vous m’avez promis ! J’ai tué tous ces chiens pour vous…

-Des chiens ? lui répondit enfin la voix sarcastique du Hurleur, provenant d’un endroit élevé de l’arbre. Qu’ai-je à faire de chiens ? J’espère au moins que tu ne leur as pas fait de mal…

-Vous vous moquez de moi ! C’est vous qui me l’avez demandé !

-Vous vous moquez de moi ! C’est vous qui me l’avez demandé ! répéta le Hurleur, sa voix singeant avec cruauté le ton geignard qu’Ewald ne pouvait s’empêcher d’adopter. Tes jérémiades interminables commencent sérieusement à m’indisposer, enfant. Le moindre petit service que je te demande te fait gémir comme une femme. Alors quoi ? Tu ne supportes pas la vue du sang ? Tu as peur de te casser un ongle ? Cela ne m’étonne pas que ta femme en ait eu assez de toi. Elle a sans doute décidé de se trouver un homme, un vrai pour une fois, qui ne rechigne pas à la tâche, et qui ne s’évanouit pas à la moindre contrariété. Tu m’ennuies ! Je me demande même si je ne vais pas mettre fin à notre collaboration. Après tout, tu ne m’apportes pas grand chose..

-Vous n’avez pas le droit! J’ai fait ce que vous m’avez demandé. Vous devez respecter votre parole. Vous devez me la rendre ! 

-Je ne dois rien du tout, vermine. N’oublie pas à qui tu t’adresses ! Je pourrais te pendre par les tripes à mon arbre et te garder en vie pendant des éons…

-Elle est à moi, vous m’entendez ! Elle est à moi et vous devez me la rendre comme vous me l’avez promis ! Vous le devez ! J’ai tué pour vous et je le ferais encore s’il le fallait, mais vous devez me la rendre ! »

Il y eut un silence, puis le Hurleur émit un petit rire satisfait :

« Et bien, je préfère ça ! Pour une fois, tu fais preuve de conviction. De bien plus de conviction d’ailleurs que tu n’en as jamais montré dans ta misérable carrière d’acolyte. J’espère que tu as compris bien sûr que je me moquais éperdument de ces pauvres bêtes que tu as exterminées de si brillante manière. Il s’agissait juste d’une forme de test. J’aurais aussi bien pu te demander d’exterminer les chevaux de la ville ou les nouveaux-nés…

-Je n’aurais jamais fait ça !

-Bien sûr que non ! ironisa le Hurleur. C’est pourquoi j’ai choisi les chiens. J’ai senti qu’en fait tu ne les avais jamais beaucoup aimés. Mais, dorénavant, grâce à cela, je sais que tu es prêt et nous pouvons enfin passer à la dernière épreuve.

-Encore une épreuve ! Cela suffit, j’ai déjà fait tous ce que vous m’avez demandé et vous n’avez rien fait en échange…

-Je te trouve très injuste. Je t’ai aidé à te débarrasser de l’influence malsaine de ton ridicule et grandiloquent maître, je t’ai débarrassé de tous ces scrupules néfastes à ton développement et je t’ai rendu ta volonté et ta combativité défaillante. En fait, tout ce que je t’ai demandé était uniquement dans ton intérêt…

-Vous ne cessez d’ajouter des conditions et des épreuves. Il y a toujours autre chose. Vous m’utilisez mais vous ne faites rien pour moi…

-Cette fois-ci, c’est la dernière. J’en fais le serment solennel. Je ne te demanderai plus rien après cela. Et du reste, ce que je vais te proposer sera encore une fois dans ton intérêt.

-Que voulez-vous que je fasse encore pour vous ? Faites que ce soit rapide et simple, au moins. Et ne me demandez plus de tuer. Je ne peux plus faire ça…

-Je ne vais pas essayer de te tromper. Je sais que tu es affranchi du genre de pacte que l’on passe avec moi, habituellement. Et de certaines clauses qui engagent à jamais ceux qui traitent avec moi. Cependant…

-Vous voulez me faire assassiner quelqu’un, n’est-ce pas ? Vous comptez me lier à vous ainsi…

-Ah, je vois que tu es donc bien informé. Mais comme je te l’ai dit, je n’ai pas l’intention de te tromper. Nous avons trop à gagner, tous deux, dans ce que je vais te proposer pour que cela m’intéresse. Aussi, je ne te demanderai pas de commettre un crime de ta main, mais simplement de prêter assistance à l’un de mes collaborateurs. C’est lui, qui fera le travail, tu n’auras qu’à le guider, aussi rien ne t’engagera envers moi, je te le promets. »

Ewald ne répondit pas tout de suite. La tête lui tournait. Bien sûr, il était hors de question de commettre un crime ou d’y participer de quelques manière que ce soit. Qu’il puisse même l’envisager dépassait l’entendement. Mais il était si près d’en terminer. Si près du but. Et après tout ce qu’il avait déjà fait, il serait stupide d’abandonner maintenant. Le Hurleur avait raison. Il lui avait rendu sa combativité, sa conviction de se battre pour ce qui importait pour lui. Il voulait Leyda, et il l’aurait quel qu’en soit le prix.

« Et qui ?…Qui visez-vous ? murmura-t-il, se regardant parler et s’engager dans un atroce négoce, sans oser y croire.

-Tu ne devines pas ? Tu as pourtant si bien commencé ton œuvre de libération. Il faut aller jusqu’au bout, Ewald. Il faut en terminer avec lui…

-Elmar ? Vous voulez assassiner Elmar ?... Non, je ne vous aiderai pas à faire ça. C’est mon père… »

Le Hurleur eut un rire doux et compréhensif et il poussa un léger sifflement comme une modulation tirée d’un ocarina. Aussitôt, il vit s’agiter aux limites de la clairière une forme blanche indistincte.

« Non, il n’est pas ton père, Ewald. Et je pense que tu le sais parfaitement. Mais il est vrai qu’il connaissait tes parents. »

La forme blanche s’avança vers l’arbre et Ewald s’aperçut de la gaucherie de la créature. Il y avait quelque chose d’étrange, de lourd et de maladroit, dans sa démarche qui provoquait un malaise.

« Ah, les amants suicidés ! Mes préférés ! s’écria le Hurleur. Ne sont-ils pas touchants ? »

Ewald se rendit compte alors en effet qu’il ne s’agissait pas d’une seule créature mais de deux êtres, un homme et une femme nus reliés l’un à l’autre par une sorte de membrane de peau s’étendant sur toute la longueur de leur tronc. Le couple siamois avançait difficilement claudiquant avec un bizarre empressement vers leur maître.

« Tu ne les reconnais pas, Ewald ? demanda le Hurleur, innocemment. »

Ewald regarda longuement les visages des deux êtres dont les yeux étaient morts et glauques et dont les bouches muettes, s’ouvraient et se refermaient alternativement en émettant des petits plops pitoyables tels des poissons hors de l’eau. Et puis, son regard passant alternativement d’un visage à l’autre, relevant ici, l’ampleur et la clarté des yeux, notant là, le renflement caractéristique d’un nez, il comprit soudainement.

« Dis bonjour à papa et à maman, Ewald, dit le Hurleur en riant. Allons ne soit pas mal élevé… »

Ewald aurait du s’évanouir, tant la souffrance et le choc étaient grands. Mais il semblait qu’au contraire une force le maintenait conscient et le forçait à comprendre, à assimiler, à imprégner son esprit de la terrible et simple vérité. Une vérité qu’il avait au fond toujours sue, à laquelle il avait parfois eu accès en rêve mais que l’incessant travail de raisonneur d’Elmar avait occulté.

« Eux aussi, sont des fidèles d’Eltor, continua le Hurleur. Ils doivent être fiers de toi. »

Ewald leva son regard vers les branches de l’arbre d’où provenait la voix mais fut incapable de parler.

« Comme tu ne le demandes pas et puisqu’ils n’ont malheureusement plus la possibilité de le faire, je vais t’expliquer comment ils sont arrivés là. Vois-tu, ces deux jeunes gens vivaient chacun de leur côté, dans cette rieuse cité d’Osgord, sous la magnanime autorité d’Eltor. Tout se passait bien pour eux, c’est à dire selon ce long et ennuyeux parcours que tes amis en manque d’imagination appellent la vie, jusqu’au jour, funeste destin, où ils se rencontrèrent. Alors ce fut l’amour et toutes ces genres de péripéties ridicules que tes semblables et toi désapprouvez si justement. Ils se mirent à fricoter un peu trop lestement et quelque mois plus tard, ta maman était enceinte. Bien sûr, ils étaient jeunes et ils n’étaient pas encore mariés aussi le prêtre d’Eltor eut la courageuse idée de les chasser et de les dénoncer à leurs parents. Et dès que tu naquis, tu leur fus enlevé comme de juste et tes parents, tout pétris de sensiblerie idiote comme toi, se jetèrent d’un commun accord dans le fleuve. Ridicule, ne trouves-tu pas ?

-Qui ?…Qui était… ?

-Ah oui, le prêtre d’Eltor du temple nord était le même qu’aujourd’hui, bien sûr. Quoique beaucoup moins conciliant, sans doute plus jeune et plus intransigeant. Je trouve qu’il se bonifie avec l’âge…Maintenant, je suppose que si je te donnais un couteau, tu ne verrais aucune objection à aller trancher la gorge de ton maître adoré, mais comme je te l’ai dit, je ne veux pas que tu opères de ta main. Je ne veux pas te lier à moi. J’ai, disons…pitié de toi. Appelons ça comme ça.

-Comment ferais-je ? parvint enfin à prononcer Ewald.

-Approche-toi, je vais te présenter…. »

De l’ombre des feuillages surgit une haute silhouette noire, encapuchonnée, qui semblait taillée à même la nuit. Elle fit quelque pas dans la clairière, absolument silencieuse, et Ewald s’aperçut que la créature ne foulait pas l’herbe de la clairière mais qu’elle marchait d’une manière étrangement arythmique, désarticulée sur une surface qui semblait s’étendre à moins d’un pouce de la surface du sol.  Alors qu’il essayait de croiser le regard de la créature, Ewald fut pris de tournis. Le visage de l’être était une forme de pâte molle, de gouache dont la texture, la couleur et la forme changeaient sans fin, épousant des expressions contraires et incongrues, au gré du vent : joie, haine, tristesse, indifférence, amour…Le visage de la créature semblait être une expérience en cours, un tourbillon, un test en continu des capacités expressives de son possesseur.

« Voici celui qui agira à ta place, celui que tu introduiras au domicile d’Elmar pour qu’il le fasse taire enfin, de manière…définitive. J’aimerais te donner un nom mais j’ai bien peur qu’il n’en ait pas, les changeformes n’en ont jamais. » Puis, le Hurleur s’adressa à la créature : « Montre-lui. »

Alors, tandis que la créature se tournait vers lui, Ewald vit le visage du changeforme se modifier, se réorganiser avec une vitesse stupéfiante, tout élément du visage mobile et déformable à volonté. Puis, aussi rapidement, le visage se fixa dans une expression apeurée, remarquable de justesse, et l’acolyte s’aperçut qu’il contemplait son propre visage.

« Tu commences à comprendre ? demanda le Hurleur. Il peut prendre l’apparence de n’importe qui en quelques battements de cœur. Et il a l’amusante particularité d’être un tueur redoutable.

-Est-ce qu’il…saura comment faire ? Est-il assez fort ?

-Oh oui, il l’est. Ne t’inquiète pas. Il n’a qu’un seul défaut :il se perd facilement, mais c’est le cas de tous les changeformes. J’aime à dire que mes créatures préférées n’ont pas le sens de l’orientation. Aussi faudra-t-il que tu le guides jusque à destination, mais, je t’assure qu’une fois là, il fera son travail avec la plus grande efficacité. Elmar ne pourra rien contre lui.

-Et quand…quand devrons-nous frapper ? Je ne suis pas sûr qu’Elmar me laissera entrer si cette…chose m’accompagne.

-A cet instant, Elmar est éveillé quelque part dans une des pièces de sa maison. Dès que tu t’éveilleras, tu iras frapper à sa porte et crois-moi, il te laissera entrer. Tu iras alors dans sa maison et tu laisseras la porte entrouverte pour que notre ami y pénètre à son tour. Ensuite, tu n’auras qu’à le laisser faire. Ce sera très simple.

-Et qu’arrivera-t-il ensuite ?

-Personne n’aura rien vu, fais-moi confiance. Tu ne seras jamais soupçonné et notre ami se confondra, dans sa retraite, avec l’air de la nuit. Et puis, songe qu’alors ce sera fait. Tu auras réussi. Leyda t’appartiendra pour de bon, je ferai en sorte que tu ais tout empire sur elle. Crois-moi, j’ai les moyens de faire cela. »

Ewald jeta un nouveau regard à l’être qui se tenait devant lui, impatient et absolument silencieux ; puis il leva les yeux sur l’arbre qui semblait, rouge dans le noir de la nuit, traversé par le vol des milliers de phalènes d’or qui l’habitaient, planté plus puissamment et plus inévitablement dans l’horreur de son destin qu’il ne l’avait jamais été. Puis, il jeta un dernier regard à ses parents que l’irréversibilité de la mort tenait éloigné de lui à jamais, fantastiquement intimes et étrangers à la fois, dans leur posture de mendiants torturés. Il poussa un long soupir et ferma les yeux-

Par David Lantano
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Lundi 30 juin 2008 1 30 06 2008 18:10

Une grande faiblesse envahit tout son corps, tandis qu’il roulait, plein de fièvre à travers l’espace confiné de sa couche. Le souvenir de la nuit s’évanouit à toute vitesse dans sa mémoire à mesure qu’il paraissait s’enraciner dans sa chair, y prendre acte, tout aussi vite . Une forte nausée, dérèglement malsain de sa sensibilité, le prit, au pressentiment de ce qu’il allait faire. Mais l’horreur s’évanouit, s’annula aussitôt, dans la douceur apaisante qu’évoquait dans son esprit la récompense promise. Il sentit la surface inégale, ovoïde, d’un objet dans sa main. Et il y découvrit le fruit. L’étrange fruit mal formé, cueilli aux basses branches de l’Arbre de Nuit.

Il se leva et s’habilla dans un frisson. Puis, sans un son, sans la moindre hésitation, il quitta sa chambre, emportant un mince couteau ainsi que le fruit mortel, qu’il plaça sous son bras. Il faisait encore nuit, et le temple était toujours plongé dans l’ombre si bien qu’il n’avait pas à fixer les représentations d’Eltor qui l’encerclaient, icônes dérangeantes qu’il ne parvenait pas tout à fait encore à négliger. Il traversa la salle glacée, baissant la tête comme un criminel en quête d’un mauvais coup et sortit. Il gagna la rue rapidement.

Il hésita un instant, quant à la direction à prendre. Puis, se souvenant de la cour d’une large bâtisse, ressemblant assez à un corps de ferme, à quelques centaines de pas de là, il décida d’y diriger ses pas. Derrière, la grille noire en protégeant l’accès, il le savait, se trouvait un chien, un énorme mâtin dont les aboiement puissants et lourds l’accompagnaient lorsqu’il se rendait à la demeure d’Elmar. Il commencerait par là.

Lorsqu’il parvint devant la grille, à peine discernable dans l’air nocturne, il n’entendit d’abord rien, et il ne fut plus certain, soudain, d’être au bon endroit. Il s’approcha le cœur battant de la grille, pour essayer d’y voir à travers l’espace entre les barreaux ouvragés en fer forgé. Il discerna une cour de grève sale et grise, qu’occupait un puits désolé. Derrière, la cour s’achevait dans une perspective brisée, sur la façade noire d’une bâtisse au style martial. Frissonnant dans l’air glacial, il hésita à nouveau. C’était bien l’endroit qu’il avait recherché, mais le chien était sans doute retenu quelque part à l’intérieur, au coin du feu. Il ne savait que faire exactement. Il regarda la forme tubéreuse du fruit qu’il transportait. Comment devait-il opérer ? La situation lui parut un instant grotesque, seul dans la nuit avec un fruit et un couteau, et pendant ce bref instant, il eut un aperçu de ce qu’était la folie, mais-

Un grondement sourd et rauque interrompit sa pensée, le faisant se rejeter en arrière. Le chien avait surgit derrière la grille pour le surprendre et manifestait maintenant son hostilité pour l’intrus qu’il était. Mis en colère par la peur qu’il avait éprouvée, et développant en retour une curiosité morbide pour les effets du fruit en cas d’ingestion, Ewald se mit en devoir de punir le chien. Sortant le couteau, il découpa une fine lamelle sur la surface grumeleuse de l’étrange agrume. Aussitôt, monta dans l’air une odeur acide, légère et vaguement poivrée ; une odeur presque animale somme toute qui fit aboyer d’envie le mastodonte. Puis, aussitôt après, Ewald vit surgir un liquide à la surface du fruit ; un ichor rouge épais et visqueux, comme une sueur de sang, qui ne tarda pas à rendre sa main poisseuse. Répondant, aux supplications du chien, il lança la lamelle du fruit qui retomba dans sa gueule avec un grand bruit de clappement. Presque aussitôt, le chien s’effondra sans un son. Ewald fut à la fois horrifié et rassuré. Le fruit était indéniablement efficace et mortel, mais, comme l’avait promis le Hurleur, la mort qu’il provoquait était indolore.

Ewald décida alors de passer sans tarder à l’exécution de la mission que le Hurleur lui avait fixée et il remonta la rue vers le centre de la ville, le couteau et le fruit en main.

Marchant courbé, d’un pas rapide dans la neige, il passa devant toutes les grilles de toutes les cours qu’il put trouver dans la ville, et tout en marchant, il trancha de petits morceaux du fruit qu’il jetait par-dessus les grilles en passant, comme un courrier un peu fou agissant de nuit. Il ne s’arrêtait pas. En fait, il voulait achever cette tâche qui lui faisait horreur, le plus rapidement possible. Il voulait être capable, plus tard, de se tromper lui-même en prétendant que cela n’avait jamais eu lieu. Et plus cela serait court, plus il lui serait facile de s’abuser. Plus il lui serait facile de l’oublier. Toutefois, la ville était grande, et les chiens innombrables. Et s’il passait devant les grilles, accueilli par les hurlements de molosses sentant l’odeur envoûtante du fruit, il repartait dans le silence de leurs morts. Il se disait qu’ils ne souffraient pas, que leur mort était miséricordieuse, et qu’il ne s’agissait après tout que d’animaux, peu différents du gibier qu’il mangeait parfois. Mais cela ne parvenait pas à l’apaiser totalement. Il était une forme de messager de la mort, d’une mort inférieure, animale, certes, mais d’une mort tout de même.

Finalement, bien qu’il se fut efforcé d’en couper les tranches les plus fines possibles, le fruit fut réduit à l’état de pulpe alors qu’il errait dans les faubourgs sud de la ville. Et un instant plus tard, il n’en restait plus rien que des traces liquoreuses sur ses mains. Dégoûté, glacé, habité d’une honte tenace, il jeta le couteau dans une ruelle, et nettoya ses mains brûlantes de froid dans la neige. Puis, il rentra au temple.

Le lendemain, il fut récompensé de sa conduite par les sobres félicitations d’Elmar, plus marmonnées avec un visible manque de conviction que réellement prononcées avec chaleur comme elles auraient du l’être. Apparemment, sa prestation lors du sermon de l’office, deux jours plus tôt avait été convaincante et des échos satisfaisants en étaient revenus à l’attention du prêtre.

 Encore hanté par le souvenir de la nuit, épuisé et honteux, Ewald ne fit que baisser la tête avec embarras, ce qu’Elmar prit pour une marque de modestie un peu gênée et qu’il récompensa par une rapide tape distraite dans le dos du jeune homme.

 En vérité, Elmar semblait agité, en partie privé de cette impassibilité d’humeur qui était habituellement la sienne et qui ne reposait plus maintenant que sur la force de sa volonté. A ce sujet, le redoutable vieillard ne disait rien à son acolyte, mais Ewald savait que la profanation de son autel l’occupait beaucoup. C’était surtout le fait que son enquête n’avançait pas, d’ailleurs, qui plongeait le prêtre dans l’incompréhension et dans les affres d’une inquiétude inhabituelle pour lui. Personne n’avait rien vu du méfait. Aucune trace n’avait été laissée dans la neige, et, signe plus inquiétant, il n’arrivait à lire la culpabilité sur aucun des visages des membres de sa congrégation. Cette incapacité, plus que tout, le rendait méfiant. Elle indiquait soit que le coupable ne faisait pas partie de sa congrégation, ce qu’il avait du mal à croire puisque rien n’avait été dérobé, et qu’il s’agissait d’une manière évidente d’une vengeance contre lui (Au moins, sa lucidité était elle encore capable d’établir ce point avec certitude) ; soit que son dieu l’avait abandonné, ce qui était infiniment plus inquiétant.

La journée se déroula dans une forme d’agitation crispée, de mauvaise humeur pour Elmar ; dans un mélange paradoxal de honte, de mortification,  et d’espoir silencieux pour Ewald qui s’efforçait de s’arranger avec les remous de sa conscience. Les deux hommes cohabitèrent sans parler pendant toute la matinée, comme si, sans s’en rendre compte, un fossé s’était ouvert entre eux. Et puis, au cours de l’après-midi, un incident se produisit qui ne fit qu’ajouter à l’horreur de leur situation.

Elmar avait entraîné son acolyte à sa suite pour le conduire à sa demeure, ce qu’il n’avait pas fait la veille sans en expliquer la raison à son disciple. Ewald, qui avait attendu avec angoisse toute la journée la venue de ce moment, l’avait suivi avec la plus grande répulsion. Il avait craint de devoir constater les conséquences de sa petite expédition nocturne et il serait volontiers resté au temple toute la journée, s’il lui en avait été donné l’occasion. Ils descendirent, l’air maussade la petite rue du temple quand cela arriva.

Ils entendirent d’abord un gémissement pitoyable, une supplication haletante provenant d’une des maisons de la rue. Cela montait lentement dans l’air comme un « ouh ! ouh ! » lamentable, entrecoupé de bruits d’étranglement et de petits glapissement suraigus.  Puis, ils virent se traîner jusqu’à Elmar, rampant sur le chemin, les deux membres inférieurs paralysés, une bête efflanquée souffrant le martyr. C’était un chien, probablement l’un des rares chiens parias qui trouvaient suffisamment de nourriture dans les rues d’Osgord pour survivre. Arrivé à son niveau, la malheureuse bête leva sur le prêtre, de ses immenses yeux humides, un regard empreint d’une douceur et d’une souffrance infinies, sa queue s’agitant encore, avec un espoir malvenu, pour solliciter de l’aide. Le regard du chien semblait révéler une intelligence effarée, incapable de supporter la souffrance qui s’abattait sur lui et interrogeant un supérieur humain pour en comprendre la raison. Elmar, un instant interdit, s’accroupit à la hauteur de la pauvre bête qui lui lécha la main avec difficulté. Puis, avant qu’il ait eu le temps de réagir, le chien fut pris d’un spasme monstrueux qui le courba en deux, et le fit griffer le sol gelé de ses pattes tremblantes. En quelques battements de cœur, le chien recracha une forme de pulpe sanguinolente avec la plus grande difficulté, toussant de manière paroxystique jusqu’à s’étouffer. Réduit alors au silence, il cracha un torrent de sang, vacilla sur ses pattes et s’effondra, mort.

Les deux hommes restèrent un instant choqués par la scène. Elmar gronda un appel à son dieu, Ewald ne dit rien, livide. Puis, Le prêtre ordonna à son acolyte de ramasser la carcasse du pauvre animal pour aller l’enterrer derrière le temple. Ewald passa le reste de la journée à creuser. Il enterra, sans un mot, la dépouille de la pauvre bête, qui ne pesait plus rien dans ses bras. Puis, il accomplit les autres devoirs de la journée les yeux dans le vide. Il attendit la nuit avec impatience et résignation.

 

Par David Lantano
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Dimanche 15 juin 2008 7 15 06 2008 21:09

Ewald se réveilla avec un long et douloureux frisson. Il était recroquevillé, en position fœtale sous les minces draps de jute de son lit. Sa peau était glacée au point qu’il avait l’impression de s’être extrait d’une tombe pendant la nuit. Il risqua un coup d’œil angoissé sous les draps pour découvrir que la partie inférieure de son corps était d’un blanc marbré de bleu, rigide comme une statue. Il se frictionna les jambes avec toute l’énergie dont il disposait encore, et une douleur incroyable, retenue jusque là par le froid dans ses jambes, remonta dans tout son corps et le fit se tordre de crampes. Cela dura quelques longs instants, passés à serrer les mâchoires pour ne pas crier, avant que sa respiration ne retrouve un rythme plus supportable. Le souvenir de l’horrible nuit, échevelée, lui revint alors.

Il crut d’abord à un cauchemar dont il se serait extrait avec un infini soulagement, tant le poids des blasphèmes prononcés cette nuit pesait sur sa conscience. Puis, aussi soudainement, il fut pris de regrets à l’idée que ce n’était qu’un rêve, et que la promesse de la créature n’avait aucune réalité. Leyda ne lui serait pas rendue. Cette révélation s’abattit sur lui, avec un poids écrasant et une souffrance renouvelée. Il ferma les yeux un instant.

Puis, il ressentit une fraîcheur humide quelque part sur son corps et remontant sa main devant son visage, il découvrit des traces de sang. En en cherchant la provenance, il localisa une petite plaie ouverte au niveau de son aisselle. La plaie avait une forme étrange, celle d’une croix finement incisée dont le bras inférieur manquait. Cherchant à arrêter le saignement, il se rendit compte que la plaie suintait sans cesse, qu’à chaque fois qu’il en essuyait les bords humides, de nouvelles gouttes de sang, très fines se formaient à la surface de sa peau, comme une transpiration sanglante. Essayant de se souvenir de l’origine de la blessure, il réalisa soudainement l’identité de la créature rencontrée pendant la nuit: Le Hurleur-dans-la-Forêt ! Et il eut une réminiscence de ce dernier geste, de cette élévation dans l’arbre où la bête l’avait marqué de sa morsure. Il ne pouvait croire qu’il avait marché jusqu’à la forêt boréale, qu’il avait pénétré dans ce lieu maudit et bien pire, qu’il avait pactiser avec l’ennemi de son dieu, ce qui était la plus grande des trahisons imaginables, et passible de la pendaison à Osgord. Pourtant, c’était bien ce qu’il avait fait. La marque était là sur sa peau, palpitante, indélébile.

Et puis, tout aussi soudain, il se souvint de son contact avec l’habitant de la forêt. Au moins, celui-ci lui avait-il promis qu’il l’aiderait ; au moins ne l’avait-il pas abandonné à sa douleur, et fait comme si, celle-ci n’avait eu aucune importance, aucune réalité. Les efforts ordonnés par Elmar pour lutter contre son amour pour Leyda lui parurent alors vains, ridicules et même nocifs. Ils ne visaient pas à faire de lui quelqu’un de meilleur, mais ils niaient tout son être et toute sa volonté, c’était évident. Après tout, il ne désirait rien de contraire à la morale, il ne voulait causer de tort à personne. Il voulait simplement que tout rentre dans l’ordre, que Leyda lui revienne, et qu’elle soit à lui pour toujours et Elmar avait rejeté tout cela en bloc, sans même l’écouter. Le Hurleur, au moins, l’avait compris. Il l’avait compris parce qu’il était le maître des passions, le maître de la beauté, du vent et des êtres fluides. Le Hurleur pouvait l’aider, et il avait eu raison de s’adresser à lui. De plus, pensa-t-il, il ne l’avait pas lié à lui. Il ne lui avait demandé de tuer personne !

Il s’habilla lentement dans sa cellule encore plongée dans l’ombre et se prépara pour les travaux d’entretien avant l’office du matin.

Elmar arriva à l’aube et, comme le Hurleur l’avait prédit, il ne fit aucune remarque à son acolyte. Rien de ce qui s’était passé cette nuit n’avait été porté à sa connaissance. Ewald eut d’abord, un mouvement de terreur et de honte devant la présence de son maître, mais remarquant l’absence de condamnation de celui-ci, il reprit peu à peu contenance. Se souvenant des images que la créature avait projetées dans son esprit, il regarda son maître sous un jour nouveau. Il était évident à présent que ce regard hautain était un regard de possession et de domination, et qu’Elmar ne le considérait, ne l’avait jamais considéré comme un fils, mais comme sa créature, son esclave personnel.

Je t’aiderai à te libérer de lui, de son emprise, avait chuchoté le Hurleur avec sa voix d’araignée. C’est ce que je fais pour toi. Demain, ton maître se rendra à un concile de son culte en dehors de la ville, à Exord.

« Ewald ! tonna la voix d’Elmar, pendant qu’Ewald faisait négligemment reluire les ors du retable et des chandeliers sacrés. Je pars cet après-midi pour Exord. Je ne serai donc pas présent pour l’office du soir. Je veux que tu prononces mon sermon devant la congrégation. Je pense qu’il est temps pour toi et que tu es prêt à supporter cette nouvelle charge. »

Ewald n’en revenait pas. Avec une étrange ironie, c’était ce jour précis qu’avait choisi Elmar pour lui confier pour la première fois la charge du sermon de l’office du soir. Certes, ce ne serait pas ses propres mots, mais c’était tout de même une redoutable responsabilité.

Tu t’introduiras dans la maison d’Elmar et tu y détruiras toute trace d’Eltor que tu pourras y trouver, avait continué le Hurleur. Ce sera le signe de ta libération, de ton envol. Tu agiras au couvert de la nuit et du rêve, Elmar sera absent et lorsqu’il reviendra, à aucun moment il ne pourra deviner que tu es la cause du saccage. Tu seras protégé.              

« Nous travaillerons toute la matinée après l’office, pour être sûr que tu ais bien compris et que tu maîtrises le texte parfaitement. Je suis sûr que tu en es capable. »

Le jeune homme ne put qu’acquiescer.

L’office du matin eut lieu comme dans un rêve. Pour Ewald, et cela, pour la première fois de sa vie, tous les gestes, tout le cérémonial de l’office paraissaient faux et pesants. Les paroles d’Elmar étaient emplies d’affirmations ridicules, et de mensonges purs et simples sur le devoir d’excellence et sur la honte de la faute. Le sermon du vieux prêtre était devenu soudain pour Ewald, un discours politique et non plus religieux. C’était une volonté de contrôle exercée sur tous les pauvres gens qui n’avaient d’autre éducation que celle de la peur et de la contrainte. Un contrôle qui les poussait à craindre leur dieu et à suivre à la lettre les exhortations du vieux prêtre, en ignorant leur propre volonté, leurs propres désirs qui étaient d’ailleurs constamment reniés. Les fidèles d’Eltor ne devaient rien connaître de la sublime passion, rien éprouver d’outrageusement intense en leur sein, rien ressentir de la fatale beauté qui les entourait et dans laquelle il pourraient s’élever jusqu’à s’oublier, si seulement on leur en laissait l’occasion. Mais le bonheur de chacun de ces fidèles n’était même jamais évoqué, totalement absent qu’il était du Saint Livre. Seul comptait l’ordre. L’ordre et l’obéissance. Eltor réclamait un peuple servile.

   Lors de la leçon qui suivit, Ewald apprit consciencieusement le texte de son sermon mais sans en croire un mot, obéissant, appliqué autant que vaguement écœuré. Le regard d’Eltor où il voyait clairement maintenant un désir de possession l’horrifiait et le dégoûtait en même temps. Et lorsque le vieil homme posait sa main sur son épaule ou sur son front, il devait faire un violent effort pour ne pas sursauter. Oh oui, il comprenait maintenant. Il ne comprenait que trop bien. L’origine de sa peur continuelle, ce poids immense sur sa poitrine : c’était celui qu’Elmar y avait posé. Il sentit peu à peu monter en lui une voluptueuse haine pour le vieillard et un désir de vengeance qu’il savait proche et dont il se réjouissait par avance, en en imaginant toutes les étapes. De cela, toutefois, il ne montra rien, et Elmar, d’une manière assez surprenante, ne le découvrit à aucun moment. C’était comme si le vieux tyran ne pouvait plus lire en lui.

Elmar parti, Ewald resta seul un instant, bizarrement indifférent à l’épreuve qui approchait. C’était comme si, cela n’avait plus d’importance ; comme si sa prestation devant la congrégation et son possible échec étaient de lointaines éventualités, auxquelles il ne participerait qu’à peine. Et de fait, quand vint l’heure de l’office du soir, devant la congrégation au complet, Ewald prononça son sermon d’une voix forte, sans erreur, et sans la moindre émotion, ce qui était, pour un prêtre d’Eltor, une marque de grande maîtrise et une preuve de succès. S’il avait d’ailleurs eu le moindre doute sur sa performance, le visage baissé des fidèles quittant le temple aurait amplement suffit à le rassurer. Mais il ne s’en souciait pas.

Puis vint le soir, et la nuit, et une nouvelle fois, Ewald se leva de sa couche à l’heure où la lune était basse dans le ciel, pour se glisser hors du temple. Il effectua le même parcours qui était le sien durant la journée, descendant l’étroite rue du temple jusqu’à la petite maison aux murs chaulés, au toit recouvert de neige qui était celle de son maître. Mais à la différence de la nuit précédente, il ne se perdit pas, et la rue nocturne prit presque la configuration exacte des lieux dont il gardait une image différente, éclairée par la lumière du jour.

Le cœur lourd, battant douloureusement dans sa poitrine, il traversa la petite cour de la propriété d’Elmar où ses pas ne laissèrent aucune trace dans la neige, et se dirigea vers l’entrée. Il s’arrêta un instant au seuil de la maison et se retourna nerveusement. Autour de lui, les ombres s’allongeaient, recouvrant les façades, y effaçant les fenêtres couleur nuit. Il était protégé, il le savait. On ne le verrait pas. Son trajet dans la nuit ne laisserait aucune trace, n’aurait aucun témoin. Sa vengeance, ou plutôt, son acte de libération se ferait à la faveur d’ un enchantement. Il reporta son attention sur la mince porte de frêne. La clef était au bout d’une chaîne qu’il avait au cou.  Il la sentait lourde et glaciale contre sa peau. Entrer lui serait facile, un simple tour de clef, mais cela sanctionnerait aussi le choix d’une trahison volontaire. S’il tournait les talons et rentrait au temple maintenant, il pourrait encore prétendre à la protection d’Eltor. Il aurait renoncé. Il serait celui qui avait résisté. Mais résisté à quoi ? A la justice ? A tout ce qui était bon et nécessaire pour lui ? Il grimaça. Cela n’en valait plus la peine, cela n’en avait jamais valu la peine. Eltor était en un mot….inefficace. Il donna un tour de clef et pénétra dans la demeure.

Il traversa les dalles glacées d’un petit patio, et se dirigea vers l’extrémité sud de l’habitation, là où il savait se trouver l’autel qu’Elmar destinait à son dieu. Il s’orienta avec la force de l’habitude entre les meubles plongées dans l’ombre et avisa près d’une fenêtre qui se découpait en clair-obscur la silhouette de l’autel.

L’autel occupait tout le mur est de la pièce entièrement consacrée à la prière. Il comprenait une icône représentant le dieu furieux, aux yeux lumineux d’un bleu uni, sans paupières, terrassant le démon de la concupiscence, Léviathan à l’immense langue pendante et aux gigantesques organes génitaux multiples et sales. Le regard du dieu et de la bête, l’un dominant l’autre sans équivoque possible, se croisait au milieu de l’image, tandis que la Sainte lame de justice s’enfonçait dans la chair nauséeuse du démon.

L’autel comportait aussi, les lourdes potences en T, de la taille de chandeliers, faites de cuivre ouvragé, le cinabre servant à l’onction d’humiliation, les cierges sacramentels, la petite bassine d’eau lustrale ainsi que l’épée qui se tenait suspendue par une attache, la lame en bas au dessus de la petite table recouverte de brocart.

Ewald eut un instant d’hésitation en s’approchant de l’autel. Il lui avait semblé que le regard empli de haine d’Eltor n’était pas dirigé contre la chair du Léviathan mais contre la scandaleuse présence de l’acolyte en ces lieux. Et puis, il se rendit compte que la peur qu’il ressentait était celle de tous les pénitents, qu’elle était normale, attendue, visant à plonger les fidèles d’Eltor dans l’état de honte nécessaire à la prière.

« Plus jamais ça, se dit-il. Tu ne m’auras plus, vieux fou…» Puis il décrocha l’épée de justice et la tint dressée au-dessus de lui. Fasciné, il fit quelque moulinets maladroits, fendant l’air de la pièce autour de lui. Puis, sa résolution grandissant tout à coup, il eut un petit sourire et balança un grand coup circulaire au-dessus de l’autel, fendant les cierges en deux. Puis, s’étant rendu compte qu’aucun éclair divin n’était venu le foudroyer, il continua son œuvre de libératrice destruction. Après avoir porté le premier coup, en fait, tout était beaucoup plus facile. Et il prit grand plaisir à saccager l’autel. Il renversa la bassine d’eau lustrale, envoya valser les potences, les cierges et l’icône qu’il piétina sans hésitation. Puis, il s’en prit directement à la table dont il se mit à fendre les pieds à grand coups de taille, avant qu’elle ne s’effondre à son tour. Il se servit ensuite des pigments cinabres pulvérulents comme d’un combustible pour mettre le feu à l’autel. Et quelques flammes timides montèrent bientôt dans l’espace restreint de la pièce. Ce fut alors qu’il crût mourir.

A la fenêtre, se découpa, l’espace d’un très bref instant, le contour plongé dans l’ombre d’un visage ébouriffé. Avant qu’il eut le temps de réagir toutefois, le visage avait disparu. Il courut à la fenêtre, terrifié, et essaya d’y voir quelque chose à travers la vitre de verre dépoli. Mais, il n’y avait là rien n’y personne. La ruelle sur laquelle donnait la fenêtre était absolument déserte et un épais tapis de neige la recouvrait entièrement. Il attendit un long moment, essayant de discerner un signe de mouvement, une vague lumière suspecte aux seuils des maisons, mais rien, la rue restait muette et endormie. Il comprit alors qu’il avait imaginé l’apparition, que l’image de l’intrus avait été si brève (bien moins d’un battement de cœur) qu’elle n’était certainement pas réelle. Du reste, s’il y avait eu quelqu’un, il lui aurait été impossible de se dissimuler dans cette ruelle totalement dépourvue de haies, de palissades ou d’un quelconque écran derrière lequel se cacher. Peu à peu, il s’apaisa. Derrière lui, le feu consumait les restes de la table et l’icône, déformant au passage les hideuses potences. Son œuvre était bientôt achevée. Il eut alors, dans tout son être, une triomphale impression de libération et de victoire. Bientôt Leyda serait à lui, comme le Hurleur l’avait promis. Il ne pouvait s’empêcher de trembler à cette idée.

Peu après, il quitta la maison d’Elmar et retourna au temple.

Le lendemain, Elmar entra au temple dans un état de fureur difficilement contenue qu’Ewald ne lui avait jamais connu. Rugissant à tout propos, reprenant sans cesse son acolyte, il ne lui laissa aucun répit, ne lui épargnant aucun reproche. Mais Ewald remarqua bien vite que ses critiques exagérées portaient uniquement sur son travail qu’il jugeait à tout coup bâclé, laborieux et insuffisant. Rien ne fut dit au sujet des évènements de la nuit. Pas un mot ne fut prononcé au sujet de la profanation de son autel. Encore une fois, comme le Hurleur l’avait promis, Ewald ne fut pas soupçonné. Réalisant qu’en toute autre occasion, Elmar l’aurait immédiatement confondu, le vieil homme ayant le pouvoir de discerner avec une redoutable infaillibilité le mensonge et la culpabilité sur le visage des hommes, Ewald comprit toute l’étendue du pouvoir du Hurleur. Protégé par une totale impunité, Ewald éprouvait sa force toute nouvelle face au vieux démiurge dégoûtant et il eut tout le mal du monde alors, à ne pas sourire, et ainsi se trahir. Il songea qu’Elmar lui taisait la vérité, sans doute en vue de l’épargner, ou peut-être pour cacher l’affront porté au dieu, qui révélait la faiblesse et la faillibilité inadmissible de son prêtre. Mais son silence avait l’effet inverse. Ewald se sentait bien, invulnérable, comme un conjuré sûr de sa victoire contemplant la ruine soudaine de son adversaire. Bientôt, il recevrait le prix de sa trahison. Rien d’autre n’importait.

La nuit même, Le Hurleur-dans-la-Forêt le rappela à lui. Mais cela ne se passa pas tout à fait comme il l’avait espéré…

Par David Lantano
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