La forêt boréale, toute illuminée de l’intérieur, paraissait être le lieu d’une grande et magnifique fête païenne de feux et de musiques. Ils l’aperçurent de loin, se signalant à eux par une chaude pulsation jaune orangée, et par la même inoubliable mélodie cristalline qui l’avait attiré quelques nuits plus tôt. Ils traversèrent le tunnel végétal sous une pluie de pétales et de poudres et Ewald se prit à penser que sa damnation ne serait peut-être pas si désagréable après tout.
Des feux étaient dressés dans la clairière dans laquelle ils pénétrèrent. Autour des flammes montant droites et hautes dans l’atmosphère, des dizaines d’égarés s’essayaient avec un visible effort à une danse de joie célébrant un heureux événement qu’ils ne comprenaient pas. L’effet provoqué était inverse. Le spectacle était obscène, toute joie absente, tout effort, une imitation grotesque du spectacle de la vie, par des pantins de chair réanimée.
« Bravo ! Bravo ! Allez, tournez plus vite, mes enfants! jubilait la voix du Hurleur. Cette nuit, c’est fête. Cette nuit vous avez un nouveau compagnon. Cette nuit, un vivant nous rejoint !
-J’ai tué pour vous, aujourd’hui et je viens chercher mon prix. Vous ferez ensuite ce que vous voulez de moi, déclara Ewald.
-Oh oui, mon prêtre mignon, je peux faire de toi mon bouffon ! Je peux te faire danser à la lune, je peux te faire aimer une laie dans la boue en te faisant imiter ses grognements pour lui plaire. Je peux tout de toi, mon mignon…
-Mais..
-Mais je crois que tu ne m’amuserais pas vraiment, tu es vraiment trop sérieux et tu n’as pas la légèreté que j’apprécie chez les humains. Et puis, comme je te l’ai dit, je n’ai pas l’intention de te lier à moi. Non, j’ai une bien meilleure idée…
-Vous devez respecter votre parole…
-Justement, la voilà mon idée. Respecter ta volonté. Te donner pleine et entière satisfaction. Tu voulais qu’elle soit à toi, qu’elle te revienne et ne te quitte jamais, et bien il en sera fait comme tu l’entends. Fais-la approcher et je l’apprêterai pour toi… »
Ewald hésita un instant devant la gaieté de mauvaise augure du grand écorcheur, se demandant par quel miracle il échapperait au sort des égarés, et si cela ne révélait pas une tromperie plus grande encore. Puis, ne pouvant imaginer dénouement plus heureux à ce pacte, il regarda longuement la magnifique silhouette attentive de Leyda, présence, en cet instant précis, fragile et infiniment vulnérable. Et, il se décida soudain, murmurant à l’oreille de la jeune femme : « Va le rejoindre, mon amour. Fais quelques pas sous le feuillage et n’aie pas peur. Ce sera bientôt fini. » Leyda regarda Ewald avec un sourire reflétant l’espoir qu’elle lisait dans le regard du jeune homme et, sans hésitation, elle s’avança sous les premières branches de l’Arbre de Nuit. Aussitôt, un bras surgit des frondaisons et soulevant de terre la jeune fille, la fit disparaître au sein de l’arbre.
Il y eut comme un souffle de vent et un long frisson de plaisir passa par toutes les feuilles et toutes les épines de l’Arbre. Les danseurs s’agitèrent de manière encore plus frénétique. Puis, il y eut une sorte de craquement, et le son double d’un cri féminin et d’un rire abominablement obscène. Et puis, il n’y eut plus rien.
Le feu de la clairière finit par s’éteindre. Les égarés s’enfuirent chercher un abri. Le faux jour, s’éteignit peu à peu, comme un métal rougi dans l’air froid. La nuit revint, plus noire et plus glacée. Les nuages cachèrent la lune et l’arbre fut dissimulé. Ewald appela, hurla, supplia, exigea à s’en briser la voix. Plus rien ne bougeait dans l’arbre et le Hurleur ne répondait pas.
Ewald s’effondra, en larmes. Et tout parut durer une éternité.
Il y eut un bruit de dégringolade à travers les branches, et un corps tomba lourdement au sol comme un sac de chair et d’os. Horrifié, Ewald se précipita vers Leyda, et faillit hurler, croyant un instant à sa mort. Mais il n’en était rien. Leyda respirait. Faiblement, avec difficultés, mais elle respirait bel et bien.
« Voilà, elle est à toi. Je te fais ce cadeau et te souhaite bien du courage. Pars et emmène-la avec toi, elle restera endormie pendant quelques jours, mais par la suite, elle ne te quittera jamais je te le promets. Tu vas vivre Ewald, vivre pour être avec elle, puisque c’est ce que tu veux… »
Ces dernières paroles s’étaient achevées dans un rire de dérision qui fit frissonner Ewald. Mais le jeune homme, trop heureux de constater que la vie s’échappait encore des lèvres de Leyda et de pouvoir quitter avec elle la forêt, libres et en vie, n’en comprit pas la raison tout de suite. Il souleva la jeune femme dans ses bras et s’enfuit de la forêt, apercevant une dernière fois, sous le feuillage assassin de l’Arbre de Nuit, le visage d’ange du Hurleur qui lui souriait.
Comme le Hurleur l’avait prédit, pendant les premiers jours, Leyda resta inconsciente, respirant faiblement mais régulièrement sur la couche qu’Ewald lui avait apprêtée. La conscience qu’elle s’éveillerait bientôt l’emplissait d’un bonheur impatient, anticipé. Il n’en pouvait plus d’attendre.
Puis, il fut un temps, distrait de son attente. Ces jours se révélant d’une manière totalement inattendue, une période faste pour son devenir à Osgord et pour son statut de prêtre. Ainsi Ewald, qui ne fut jamais inquiété dans les deux meurtres auxquels il avait participé, et qui, plus que cela, fut même confirmé dans sa charge de prêtre d’Eltor, put ainsi prendre la succession de son maître défunt, avec une logique qui bafouait allègrement tous les enseignements de son dieu. Ewald, hésita, mais il ne sut comment refuser sans éveiller de soupçons et il n’eut bientôt plus le choix. Décliner la charge aurait été vu comme un affront à cet instant et il aurait encouru la prison. Durant ces jours de folie, il n’eut que très peu l’occasion de s’occuper de sa compagne, tant la visite régulière des prêtres et les convocations aux conciles se multipliaient et ne lui accordaient que très peu de repos.
Puis, un jour qu’il préparait son sermon dans l’abside, il entendit soudain une petite voix s’élever d’un endroit derrière lui. La voix était aiguë, haut perchée, infiniment douce et d’une naïveté absolue d’enfant idiote :
« Qu’est-ce qu’il faut faire ? »
Alors qu’il se retournait, se demandant qui avait bien pu laisser entrer une enfant dans le temple, seule, à cette heure matinale et avec l’intention de la gronder. Il se figea soudain, horrifié. C’était Leyda qui se tenait derrière lui. Elle s’était approchée de lui sans qu’il ne la remarque.
-Qu’est-ce qu’il faut faire ? répéta-t-elle, avec cette même atroce voix monocorde.»
Elle se tenait, les bras ballants, courbée, les jambes tournées vers l’intérieure, la bouche à demi ouverte, interloquée. Son regard et son port de tête étaient étranges et lui laissaient une affreuse impression de malaise. C’était comme si on lui avait brisé le cou, et qu’on le lui avait par la suite remis en place, mais d’une manière plus rigide, plus maladroite, le fait d’un créateur malveillant ou farceur. Elle était toujours belle et incontestablement vivante, mais d’une vie amoindrie et un peu boiteuse, sans aucune volonté propre. Il comprit seulement alors ce qu’elle était devenue et ce que le Hurleur lui avait fait. Et, l’espace d’un battement de cœur, il réalisa ce qui l’attendrait jusqu’à la fin de ses jours.