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Lundi 20 avril 2009

Je suis assis à l’arrière d’un bus. Mon cœur bat tranquillement dans le coton. Le calme qui emplit tout mon être est une évidence, comme s’il n’y avait là, aucune autre attitude possible à adopter en cet endroit. Je porte un costume clair qui se prêterait assez à d’étranges jeux anglais sous les arbres. D’ailleurs, je suis convié à une cérémonie future ; cérémonie sylvestre dont je ne me rappelle plus la nature exacte. Il faut dire que je suis dans un rêve. Je le comprends tout de suite. Du reste, les éléments l’indiquant sont assez nombreux :

Il y a d’abord cette lumière particulière qui entre à verse par les vitres du véhicule ; cette luminosité printanière à peine secouée de frissons d’ombre en formes de palmes. À cela il faut ajouter le parfum des pinèdes qui vient jusqu’à moi, par les vitres ouvertes, comme une longue respiration océanique à l’indéfinissable délicatesse qui confine au sublime. Et puis, surtout, il y a cette impression euphorique d’être au milieu d’un monde en ouverture, où un avenir serein est envisageable. Il y a, pas loin, un avènement possible, comme le début d’une ère de joie presque enfantine, une promesse de plénitude à portée de main…

Je me retourne et je la vois assise à ma droite. Calme et enjouée, le léger déplacement d’air dans la cabine met de la romance dans ses cheveux. Elle me salue tout de suite d’un sourire radieux, interdit par la Convention de Genève depuis des années déjà. Et je me rends compte tout de suite qu’elle a cette alliance de qualités interdite dans une société moderne : la beauté, la grâce, l’intelligence et une forme de douceur sans défense qui passerait volontiers pour de la naïveté. Comme si elle n’était pas le produit du monde réel, mais le fantasme d’un auteur de romans d’aventures des années 50. Comme si elle n’avait jamais grandi parmi les hommes, mais au milieu d’une jungle, élevée par des bêtes ou sur une planète sous la tranquille égide d’une intelligence extra-terrestre. Il est évident qu’elle n’a jamais évalué sa valeur esthétique marchande sur la Terre :

Elle ne sait même pas qu’elle est belle !

Elle me dit qu’elle s’appelle Cassiopée et pourquoi pas, après tout ?, me dis-je. Je suis dans un rêve. J’ai déjà entendu pire.

-Voilà qui n’est pas courant, je réplique, plein d’à propos, avec une voix gentelemanesque d’universitaire de roman de spéculative fiction du 19ème siècle. Vos parents sont astrophysiciens ?

-Mon père est le premier homme à avoir marché sur Gamma de la Lyre IV.

-Vous êtes la fille du célèbre John Carter ?

-Pour le pire et pour le meilleur….

-Hé bien, dis-je en la regardant, moi qui le tenais pour le plus grand héros de l’Humanité, je me rends compte que je ne connaissais pas encore son plus bel exploit…

Elle sourit de plus belle, innocemment, à ma subtile tentative perverse de séduction.

-Et que faites-vous ici ?, je ne puis qu’ajouter, encouragé par sa réaction rien moins que farouche.

-Oh, je suis en voyage d’étude à travers l’espace des civilisations. Je prends des notes…je souhaite devenir xénoanthropologue…

Ce faisant, elle désigne l’intérieur de la cabine d’un geste de la main gauche et je comprends de quoi il s’agit. Ma perception du monde extérieur s’adapte peu à peu au décor.

L’autobus est en fait une capsule de voyage spatio-temporel. Chaque station correspond à un évènement particulier de l’Histoire Humaine : Erection des grandes pyramides, Martyr du Christ, Guerre d’Indépendance américaine, Colonisation de Tau Ceti II, etc…Evènements auquel il est possible d’assister en temps que témoin indétectable.

Le véhicule, je m’en aperçois mieux maintenant est occupé en majeure partie par des espèces sentientes extra-terrestres :

Il y a là, un groupes de Rugh’an : ces myriapodes à plumes aux yeux pédonculés, s’exprimant uniquement par échange de phéromones ; les Phalis, des insectoïdes fédéralistes ultra-libéraux ; et des Lumos, des humanoïdes phosphorescents communicants grâce aux décharges lumineuses de leur yeux à pupilles verticales…

-Et vous ?, me demande-t-elle. En visite de tourisme ?

-Pas tout à fait, dis-je, d’un ton assez satisfait. Je suis moi même Historien spécialiste des civilisations.

-Lesquelles ?

-Toutes : passées, présentes, futures…Je suis attendu à la Cérémonie des Adieux sur Primus…

-Ouah, quelle chance ! J’ai entendu dire que très peu d’humains y étaient conviés.

-Oui, c’est en remerciement pour mes travaux sur la société anté-rogulienne des autochtones Primusiens qui a permis de faire avancer leurs droits à l’indépendance au conseil Inter-galactique.

Elle semble me regarder maintenant avec une expression d’adoration très encourageante.

-Vous en voulez ? me demande-t-elle

Et je vois qu’elle tient entre ses mains un pot de glace au parfum subtil de fruits altoriens.

-Pourquoi pas ?

Elle me tend alors sa cuillère et, après une légère hésitation, je tends la bouche pour avaler la mixture glacée. Le goût en est simplement fabuleux.

-Vous en avez un peu, là, me dit-elle.

Et puis avant que j’ai eu le temps d’essuyer la commissure de mes lèvres, elle se penche vers moi et devance mon geste d’un baiser suçon discret.

-Excusez-moi, j’ai dérapé, me dit-elle…

-Mais ce n’est rien, voyons, je vous en prie…dérapez, dérapez…

Je me sens devenir moelleux comme du chocolat fondu. Une chaleur inconnue parcourt mes veines comme un raz-de-marée.

Soudain, la sensation est interrompue sans douceur:

-BON CYNTHIA, TU VAS TE LEVER OUI ? ÇA FAIT TROIS FOIS QUE J’ TEUL’DIT’ J’AI DES TRUCS À FAIRE !

La voix hystérique de la voisine du dessus s’infiltre à coup de marteau-piqueur dans mon rêve.

-NAN, TU PEUX PAS DORMIR ! PUTAIIIIIIIIN ! C’EST PAS VRAI ! QUELLE ESPÈCE DE CONNASSE ! TU FOUS RIEN DU TOUT ! J’ME CRÈVE LE CUL POUR TOI ET TOI T’EN BRANLES PAS UNE ! DEJA, TU VAS COMMENCER PAR ME LAVER TA CHAMBRE, CA PUE LA MORT, LANE DANS…

-…

-OUI BAH C’EST CA ! VA BOSSER UN PEU TU VERRAS C’QUE C’EST ! PUTAIIIIN…

-….

-NAN ! NAN, TU T’BARRERAS NULLE-PART ! T’ES MINEURE ! METS TOI BIEN CA DANS L’CRANE, MA COCOTTE ! TU TE BARRES, J’APPELLE DIRECT’ LES FLICS POUR QUI T’RAMENENT. AH ! TU VAS VOIR UN PEU !

-…

-OUI, ALORS LA, SI TU CROIS QUE TON PERE EN A QUELQUE CHOSE A FOUTRE…IL EST PAS SI CON QUE CA, VA…

Il y a un claquement de porte, des bruits de pas de pachyderme, puis un début de monologue :

-NAN MAIS QUELLE CONNASSE, J’TE JURE ! Il Y A LA PIRE DES CONNASSES DANS MON APPART’ ET C’EST MA FILLE ! AH ? A’ BOUGERA PAS SON CUL, HEIN ? NAN CA, C’EST TROP DUR POUR MADAME.

Puis s’adressant de nouveau à sa fille :

-TU T’LEVES, MERDE ? J’VIENS D’TE DIRE QUE J’AI DES COURSES A FAIRE ! ALORS TU VAS ME BOUGER TON TROU DU CUL ET TU VAS ALLER TE LAVER…

 

Grâce à une maîtrise supérieure de mes forces mentales et de ma fine connaissance de la mécanique des rêves, je réussis à réintégrer la capsule spatio-temporelle pour me rendre compte aussitôt que Cassiopée n’est plus assise à ma droite. Je me lève, inquiet et pars à sa recherche, bousculant au passage les Kmars, humanoïdes égocentriques chitineux, et les Nols, ces boules de fourrure épicuriennes dont le système politique étrangement oligarchique n’a jamais encore été réellement compris. Je finis par la retrouver au centre de la capsule dont la surface entièrement transparente permet d’admirer un panorama de la fondation de la première cité Atlante.

-J’ai une idée, lui dis-je. Peut-être pourrais-je vous servir de guide, après tout, j’ai quelques connaissances à partager et la Cérémonie des Adieux n’est que dans quelques semaines de cela.

-Vous accepteriez ?, me dit-elle, éberluée, le bras négligemment étendue le long de la barre de pole-dancing du milieu de la capsule.

Et je me demande à nouveau ce qui pousse ces femmes gaulées comme des déesses à porter des vêtements si près du corps…

-Ma foi oui, pourquoi pas ?

Elle se penche vers moi et j’ai a nouveau l’impression d’entrer en fusion. Tout est liquide ou aérien dans l’univers et ça swingue dans tous les sens. Elle a accepté. Je me rends compte alors avec une joie extraordinaire de ce que cela signifie :

Nous allons passé la journée entière ensemble !

Je pense journée, mais c’est déjà plus : semaine, mois, année, vie, éternité….

 

-DIS-DONC, ADRIEN, IL A PASSE LA SOIREE ICI, HIER, HEIN ? TU M’L’AVAIS PAS DIT CA ? IL A OUBLIE SA VESTE…

-…

-OUAIS, OUAIS, ME PRENDS PAS POUR UNE CONNE. PUTAIIIINN ! T’ES QU’UNE POURRITURE, D’TOUTES FACONS, TU FAIS TES COUPS EN DOUCE. T’ETAIS CENSEE REVISER, PARCE QUE J’TE RAPPELLE QUE MADAME NE FOUT RIEN EN CLASSE. TU ME REPONDS QUAND J’TE PARLE ?

-…

-NAN ! NAN ! J’EN AI RIEN A FOUTRE, J’EN AI RIEN A FOUTTTTTTTRE, J’TE DIS! JE SUIS TA MERE ET TU ME DOIS LE RESPECT, ESPECE DE CONNASSE !

-…

-BON, TU T’LEVES, MAN’ANT ? ‘TAIN, SI TU T’LEVES PAS ? J’VAIS V’NIR TE PETER LA GUEULE, J’TE PASSE PAR LA FENETRE ? J’TE PREVIENS….J’EN AI MARRE DE TOI. J’EN AI MARRE DE TA GUEULE…J’ME CASSE LE CUL POUR TOI ET C’EST COMME CA QUE TU M’REMERCIES ?

 

Cette fois-ci, j’ai beaucoup plus de mal à réintégrer le rêve, et malgré les efforts, je constate peu à peu les changements. La luminosité a baissé et c’est le soir. Je ne suis plus à bord d’une capsule spatio-temporelle, mais à bord d’un train de banlieue tout bringuebalant.

Je ne sais plus où elle est, en tout cas pas à côté de moi.. J’essaie de la retrouver, mais son prénom m’échappe déjà: Andromède, Bételgeuse, Aldébran, un truc comme ça…J’essaie de la faire revenir mais sans succès. Non ! NON !, je me dis, mais même l’image de son visage se volatilise irrémédiablement.

 

-MAMAN, ARREEEEEEEETE…..EUUUUU ! MOUUUUUUUUUUUUUUAAAAAAH !

Et puis, je me souviens. Je me souviens qu’elle est descendue sans moi à la station précédente.

Je suis seul

-AH NON, A’ VA PAS S’METT’ A CHIALER, MAINTENANT, PUTAIIIIIIIIIIIIN ! CYNTHIA, TU FERMES TA GUEULE ET TU TE LEVES TOUT DE SUITE !

 

Bon, la voisine a raison. Je ferais mieux de me lever…..  

Par David Lantano
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Jeudi 18 décembre 2008

Mon père a les yeux marrons à la française et la crinière de lion blanc d’un Léo Ferré en fin de carrière. Il a un bridge sur ses dents de devant qu’il enlève volontiers pour sourire comme un pirate de dessin-animé. Il n’a jamais été bien gros, mais dernièrement, c’était comme s’il avait  rétréci et s’était rabougri comme pris dans une tempête nucléaire ; comme si quelque monstre aberrant lui avait sucé la chair jusqu’à plus faim.

Mon père a fait la guerre d’Algérie et il n’aime pas trop les « bougnoules ». A chaque fois qu’on annonce un fait-divers aux informations : il dit « ça, c’est encore à cause d’un bougnoule ! ». Même si l’agresseur n’en est pas un. Il n’aime pas les PD non plus, et quand on parle d’une vedette à la télé, il note invariablement :  « PD ! », même si ça n’a rien à voir avec ce dont il est question dans le reportage. Mon père aime les films de Clint Eastwood, et les films de guerre. Toute production ne comportant pas le moindre coup de feu ne mérite même pas la désignation de « film » selon lui. Au niveau culturel, nous sommes à peu près situés aux deux extrémités de l’échelle, lui et moi.

Mon père collectionne un tas de trucs : BD, carte-postales, timbres, qu’il répertorie minutieusement, et qu’il hésite à vendre à des brocanteurs qui vont sûrement l’arnaquer. Il me demande mon avis sans arrêt sur des tas de livres qu’il ne lira jamais

Quand j’avais 20 ans, mon père et son pote qui en avaient tous les deux plus de 50, nous ont battu au foot, mon frère et moi, dans une de ces parties avec des poteaux matérialisés par de grosses pierres, dans un jardin ensoleillé d’une propriété dont j’ai tout oublié. On était super vexé. Aujourd’hui, même avec mon physique d’alcoolique, je le prends au foot quand il veut, mon père. (C’est quand tu veux, papa ! J’te mets ta branlée maintenant ! Tu fais moins ton malin, hein ?)

Mon père ne parle pas beaucoup, et il a du mal à s’expliquer quand il veut raconter quelque chose spontanément (les circonstances, les déictiques, et ce genre de choses, ce n’est pas son truc). En plus, il bégaie un peu et il cherche ses mots. Mais il rigole tout le temps quand il y a de la visite à la maison. Les trucs les plus débiles le font rire. Il n’est pas difficile du tout. Il raconte alors souvent une anecdote d’un type qui s’écrie « Ah ! Les salauds ! Ah ! les salauds ! ». Je voudrais bien vous détailler la nature exacte de cette anecdote. Mais vraiment je ne sais plus la suite. Je n’écoute jamais trop à vrai dire.

Quelque fois, je viens regarder le foot avec lui à la maison. On reste là, assis tous les deux dans le salon. On ne se parle presque pas. On est des taiseux. Il a l’air alors d’un vieux chat léchant ses cicatrices sans émotion. Une ex m’avait dit qu’il avait l’air touchant dans ces moments-là. Je suppose que oui. Il me propose un apéro, alors, que j’accepte évidemment, mais il a déjà les yeux fermés à la fin de la première mi-temps (Faut dire qu’on regarde généralement la Ligue 1 et que ça n’aide pas à rester éveillé).

Mon père passe son temps dans le jardin. C’est sa vie et il est quand même vachement plus doué que moi pour les trucs matériels. Mais maman m’a dit qu’il allait bientôt falloir que je passe pour tondre la pelouse à la maison parce qu’il ne serait bientôt plus capable de le faire. Ça m’emmerde sacrément parce que je déteste tondre la pelouse. Faudra bien que je le fasse quand-même.

Mon père a une espèce de tuyau en plastique dans le bras droit. Quand on lui demande si ce n’est pas trop dur, il répond juste : « Bof ! ça va… » Et puis, il hausse les épaules.

Mon père a un cancer.

Putain.

 

Par David Lantano
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Dimanche 16 novembre 2008
(une petite nouvelle en attendant la suite du roman. J'organise pour cette nouvelle un grand concours, le titre est bien sûr un subtil clin d'oeil, vous l'aurez bien compris. Oui, mais à quoi? Le gagnant gagne une pince à vélo et la collection complète des pin's TF1)

  Je n’avais plus eu de nouvelles d’elle depuis des mois et je ne m’en sortais pas si mal. À la fois tranquillement désespéré et infiniment soulagé, finalement, que l’affaire soit terminée. Depuis cet intermède de fureur insane à Cracovie, je pensais d’ailleurs bien ne plus jamais être amené à la revoir. Ce qui, objectivement, était une bénédiction pour tous les deux. La résistance des êtres à la folie avait ses limites et il semblait que la mienne s’effritait de plus en plus, avec les années….
Je n’avais plus eu de nouvelles d’elle, donc, jusqu’à la veille au soir, où, venu d’outre espace, elle m’avait envoyé un message sur mon portable qui m’avait proprement sidéré:
 Elle était à Paris et elle voulait que je sois son guide durant son séjour.
J’ai tout de suite était submergé par une lame de joie intense. Comme si je venais de recevoir une lettre du Père-Noël. Un bonheur pas loin de me mettre en lévitation. Mais même si je jubilais, au fond, la partie rationnelle de mon cerveau ne perdait pas tout à fait de vue le fait que ça n’avait rien d’une bonne nouvelle.
J’étais dans une de ces périodes ou je me sentais loqueteux, un pur esprit ravagé par le doute, un corps rongé par l’alcool et un taux de sérotonine défaillant. Légèrement en progrès depuis elle, mais loin d’être top-top quand même. J’ai tout de suite compris que la revoir me renverrait à mes séances de saute-moutons au bord du précipice et que je ne pouvais certainement pas me le permettre. L’affaire était donc réglée.
J’ai fait quand-même semblant d’y réfléchir pendant une bonne minute, je devais pour une fois faire le bon choix, me montrer adulte et faire preuve de simple bon sens, je devais enfin renoncer à mes délires de grandeur et à mes rêves d’absolu. Et, il n’y avait pas trente-six solutions pour ça : Laisser tomber l’affaire.

Le lendemain, je suis parti pour Paris.
Evidemment.

 Pendant tout le trajet sur le périph’, je me suis dit que j’étais simplement fou. Avec la gueule de bois que je tenais de la veille, j’étais bien trop fatigué pour l’affronter à nouveau. Alors, j’ai préparé un vague plan :Je ne rentrerais surtout pas dans son jeu. Je jouerais juste les cousins indifférents. On boirait un café, je lui ferais faire le tour du pâté de maisons, et je repartirais avant minuit sans oublier mes grôles dans sa chambre d’hôtel : le plan était simple. Je n’avais aucune raison de m’inquiéter.
Lorsque je me suis mis à marcher vers le café où elle m’avait donné rendez-vous près des Halles, pourtant, j’ai senti que ce ne serait pas aussi facile. Mon cœur battait déjà bien trop vite pour mon propre bien. Devant l’établissement, je me suis mis à essayer de l’apercevoir à la terrasse, avec cet étrange mélange d’émotions : peur, honte, dissimulation, désir et un besoin quasi extraordinaire de la toucher à nouveau, de la serrer contre moi.
Mais elle n’était pas en terrasse, alors j’ai pénétré dans le bar, scannant anxieusement l’intérieur des lieux, m’attendant à chaque instant à la repérer. Elle n’était pas là, non plus. Pas plus que dans l’arrière-salle.
J’ai vérifié l’heure, mais je n’étais pas en retard, pourtant. J’ai voulu l’appeler lorsque je me suis rendu compte que j’avais oublié mon portable. J’étais piégé.
 J’ai pris un café en me décidant à l’attendre. Je me suis assis près de la vitrine, scrutant l’extérieur comme un général sur un champ de bataille. Mais le café fini et une demie heure de plus passée, elle n’était toujours pas là.
Désespéré, j’ai appelé le serveur et je lui en ai fait la description. Lui demandant si elle n’était pas passée un peu plus tôt, par hasard. Il a tout de suite identifié de qui je parlais, visiblement impressionné, et m’a dit qu’elle était déjà repartie, quelque part vers la droite en sortant du café.
Je suis sorti à mon tour, me sentant vide et soudain terrifié à l’idée de ne pas la revoir. Maintenant que je sentais qu’elle était en train de m’échapper, il fallait absolument que je la retrouve. Il le fallait ! Il n’y avait rien de plus important que ça dans tout l’univers. Si je n’y parvenais pas, tout serait perdu.
J’ai marché sur le feu regardant en tous sens comme un aliéné, et j’ai fini par la reconnaître assise à la terrasse d’un autre bar, à peine cent mètres plus loin.
 Tout de suite, j’ai senti l’air quitter mes poumons, et mon sang se mettre à bouillir. Cette sensation, je la connaissais bien, et je jure que ça n’avait rien à voir avec de l’amour. C’était de la pure fascination. Une fascination surpuissante :
Ewa.
Elle était là devant moi et elle n’avait pas changée. Toujours cette présence animale de jaguar femelle totalement instable, vive, et magnifiquement belle. Mince et finement musclée, tout son être évoquant une vitalité véritablement sauvage, incontrôlée de bête fauve amorale. Elle avait toujours cette longue chevelure d’un noir lustré de tentatrice biblique qui s’agitait mollement dans le vent de l’après-midi et qui me rendait absolument fou. Avec juste un nouveau détail. Un piercing en forme de mini pierre précieuse dans la narine.
Lorsqu’elle m’a reconnu et que je me suis approché d’elle, elle s’est simplement levée pour me faire l’accolade à l’anglo-saxonne. Je me suis senti tout de suite stupidement déçu, comme si j’avais espéré plus. Espèce de crétin.
-Tu as eu du mal à me trouver ?, elle a dit…
-Non, non, pas du tout, je cherchais pas vraiment, en fait…
-J’aimais pas du tout l’autre café, tu sais, je me sentais oppressée, et puis le serveur, là…
-Oui, t’as bien fait…
On a fait semblant de discuter de l’air du temps. Elle souriait vaguement, mais je n’arrivais jamais à saisir son regard. Elle s’enfuyait en permanence, me glissait entre les mains. Elle n’était jamais totalement là, devant moi. C’était un véritable caméléon. Je m’efforçais pour ma part d’éviter à tout prix les sujets sensibles. Je savais qu’elle était très susceptible et je n’avais pas envie de tout faire foirer dès le départ. Mais très rapidement, j’ai fait une gaffe.
-Et toi, alors, qu’est-ce que tu deviens à Cracovie ? Ça se passe mieux avec ta famille ?
 -Ah non, pas ça, s’il te plaît ! Elle a tout de suite protesté, évite-moi, ce genre de questions ! J’ai pas du tout, mais alors pas DU TOUT envie de parler de moi. Si je suis là, c’est pas pour ça. Y’a rien d’intéressant à dire de toutes façons….
Elle s’est mise à fouiller nerveusement dans son sac, comme pour clore le sujet. Je sentais que je l’avais énervée.
 -Ok, bien sûr, j’ai dit, battant en retraite le plus vite possible. On va découvrir la ville, alors ? Je me suis dit qu’on pourrait commencer la visite par les musées, tu avais dit que tu aimais l’art et je…
-Bon, on y va ?, elle m’a coupé.
Elle s’est levée sans attendre de réponse, a pris son sac et s’est dirigée vers le trottoir. J’ai payé sa note le plus rapidement possible et j’ai couru pour la rattraper.
J’étais censé être son guide, mais en fait, elle marchait très vite, droit devant elle, faisant à peine attention à ma présence, et je devais faire de gros efforts pour rester simplement à sa hauteur quand c’était possible. Quelque fois, elle entrait dans les magasins qu’elle croisait, faisant semblant de faire du shopping. Elle entrait dans les épiceries, tâtant les melons et les oranges. Je la suivais comme un bon petit toutou.
Ça l’a énervée.
-Marche devant moi, putain ! J’ai horreur quand un mec me suit, ça me met mal à l’aise…
-Je veux bien, j’ai dit, en essayant de rester calme, mais je sais même pas où on va. T’as pas envie de visiter la ville ? C’est pas pour ça que tu m’as appelé ?
Elle s’est arrêtée un instant puis s’est retournée pour me regarder :
-Oui, excuse-moi, t’as raison, elle a dit d’une voix soudain apaisée. Bien sûr que j’ai envie de visiter la ville. Je veux tout connaître de Paris! Oh, Baptiste, je suis tellement contennnnnnnnnnnte de te revoir ! Tu m’as manqué, tu sais ?
Et cette fois-ci, elle m’a regardé dans les yeux, souriante, mais tout ce que je pouvais lire dans son regard c’était de la folie à peine maîtrisée.
Avant que j’ai eu le temps de réagir, elle s’est serrée contre moi et m’a embrassé longuement, passionnément. J’ai refermé mes bras sur elle et pendant une fraction de seconde, j’ai été à nouveau Musclor, le Maître de l’Univers.
 Après ça, elle s’est calmée, et m’a laissé la guider. Il était déjà trop tard pour le Louvre, mais on pouvait visiter Orsay, j’ai proposé, plein d’enthousiasme. Je t’assure que tu le regretteras pas…
On a rejoint le musée, marchant côte à côte, et je croisais les regards envieux des types que l’on dépassait et qui ne se gênaient pas pour la « dévisager » intégralement.
Et ouais ! Elle est avec moi, bande de nazes !
Au musée d’Orsay, pendant les premiers moments, elle a longuement regardé les Rodin et les impressionnistes. Pour lui faire plaisir, j’ai alors essayé de lui expliquer certains détails sur la signification des œuvres et sur la vie des artistes. Elle m’a tout de suite fait taire d’un index impérieux sur ses lèvres:
 -Shhhhht !
Alors j’ai fermé ma gueule, vexé.
Et puis, peu à peu, elle a accéléré le pas, accordant de moins en moins d’importance à toutes les œuvres qu’elle croisait. Pour finir, Van Gogh et Toulouse-Lautrec furent expédiés en 5 minutes. Je me suis rendu compte alors, qu’elle se foutait complètement de l’art. Que c’était juste un genre qu’elle se donnait…
On s’est retrouvé dehors où le soleil s’était couché. Je lui ai alors proposé d’aller faire un tour à Saint-Germain Des Près pour boire un verre comme de bons bobos qui se respectent (j’ai du lui expliquer le terme qui l’a laissée sceptique)
Au bout d’un moment, on a fini dans un bar, tous les deux accoudés au comptoir. Je me suis alors rendu compte qu’on était l’attraction de la soirée (enfin, surtout elle, il faut bien avouer). Des tas de types venaient lui tourner autour, lui demandant du feu. Certains lui demandaient s’ils pouvaient la prendre en photo. J’avais l’impression d’être le garde du corps d’une star de cinéma et ça me mettait mal à l’aise.
Elle a commandé de la tequila et a commencé à boire comme un trou. Je savais que si je la suivais sur ce terrain-là, je n’aurais aucune chance de m’en sortir. Alors j’en suis resté à la bière. La bonne petite bière familiale. Ma meilleure amie depuis des années.
La suite fut une très longue lignée de verres, qui se suivaient en enfilade comme dans un rêve. J’étais impressionné par la quantité d’alcool qu’elle pouvait ingurgiter sans vaciller. Surtout qu’elle ne pesait pas plus de 60 kg.
Quant à moi, l’alcool me rendait euphorique et de plus en plus entreprenant. Je la pelotais comme un malade et elle me laissait faire, m’embrassait à pleine bouche.
Lorsqu’on est sorti du bar, complètement saouls, il était déjà tard, et j’ai réussi à la faire monter dans un taxi pour un hôtel.
Une fois arrivés à la réception, elle m’a supplié de me dépêcher, elle était très excitée, et j’ai commandé une chambre le plus vite possible. Le type de la réception souriait en n’arrêtant pas de la regarder et je n’avais plus qu’une idée en tête : me retrouver seul avec elle.
Il m’a donné la clef de la chambre 237, et j’étais si fier que je lui ai laissé 20 euros de pourboire. Il a eu l’air surpris :
-Monsieur, qu’est-ce que c’est ?
-Laissez, laissez, j’ai balbutié.
Je faisais vraiment n’importe quoi.
Et puis j’ai suivi ma princesse cruelle qui montait l’escalier, sans savoir même où elle allait. J’étais juste derrière elle et je voyais son petit cul se balancer devant moi avec une sorte de perfection de mécanique céleste. J’ai fini par la rattraper et l’ai faite pénétrer dans notre alcôve, ce qui constituerait notre petit nid d’amour : la chambre 237.
Un peu hésitant, une fois seuls dans la chambre, j’ai sorti de mon sac à dos, une bouteille de Calvados que j’avais achetée pour elle :
-C’est une bonne bouteille, j’ai dit, connement. Bon, avec ce qu’on a déjà pris, je crois qu’on la boira une prochaine fois mais…
Elle m’a pris la bouteille des mains, l’a aussitôt débouchée et en a bu une longue rasade sans commentaire avant de me la passer. J’ai bu une petite gorgée, prudent, en me disant que j’étais complètement fou.
On a fini sur le lit à boire et à se déshabiller mutuellement. Et puis, elle a disparu dans la salle de bain.
Lorsqu’elle en est ressortie, elle était nue, ruisselante, et absolument splendide. Une vision à couper le souffle. Un teint légèrement hâlé sous lequel on pouvait discerner la proximité des muscles affleurants sous la peau. Un corps athlétique sans le moindre gramme de graisse.
Je suis allé me laver à mon tour, mais quand je l’ai rejointe au lit, je me suis senti honteux. J’étais trop gros et mal bâti, et j’avais le teint blafard. Partager sa couche était presque un sacrilège. Je n’osais presque plus la toucher.
Et puis, une fois dans les draps, tout s’est accéléré. Elle s’est pressé contre moi et je sentais la fine pression de son corps partout contre ma peau. Je devenais complètement fou.
Finalement, elle s’est allongée devant moi, offerte, n’attendant plus que je la baise. C’était une offrande qu’elle me faisait. C’est alors que je me suis rendu compte que je n’y arrivais pas. Merde. Je paniquais complètement.
J’avais tellement bu et j’étais tellement épuisé que je n’arrivais tout simplement pas à bander.
Elle s’est frottée contre moi de plus en plus fort, serrant ma bite dans sa main :
-Mais allez ! Plus gros, plus GROS ! elle gémissait. Mais qu’est-ce que t’attends ? Vas-y ! Elle a continué ce petit manège pendant deux minutes et puis soudain, elle s’est éloignée de moi comme si elle venait de se rende compte que j’avais la peste bubonique.
Alors, j’ai entendu sa voix, venimeuse :
-Mais putain, qu’est-ce qui t’arrive ? T’es même pas capable de me baiser comme il faut ?
-Mais attends, j’ai dit, laisse-moi juste quelques minutes….
-J’aurais su, j’aurai pris un africain, c’est pas ce qui manque à Paris et lui au moins, il m’aurait bien baisée ! Putain, je me sens HUMILIÉE. Dire que je viens à Paris spécialement pour toi et que tu me fais ÇA ! J’te plais pas, c’est ça ? J’te suffis pas ?
-Mais non, c’est juste…
Juste à ce moment-là, quelqu’un a frappé à la porte.
Je l’ai regardé:on était tous les deux à poils.
Ben, allez ! elle a semblé me dire, exaspérée.
-Oui ? j’ai dit à haute voix. Qu’est-ce que c’est ?
-Room service, monsieur…
Je me suis alors levé, et j’ai trimballé mon ventre de buveur de bière jusqu’à la porte que j’ai entrebâillée.
-Je pense que vous aurez besoin de ça, monsieur.
Lorsque j’ai refermé la porte et que je me suis tourné vers elle. J’avais une pile de serviettes blanches et un bloc de savon dans les bras. Elle a éclaté de rire. La tension venait de voler en éclats.
Elle est sortie du lit, m’a pris les serviettes des mains et m’a simplement dit : « attends-moi»
 Je l’ai attendu, assis sur le lit, anxieux, et quand enfin elle est ressortie de la salle de bain, elle souriait. Elle est venue s’allonger près de moi. Son corps exhalait un incroyable parfum.
 -Qu’est-ce que c’est ? j’ai demandé.
-Goûte.
J’ai léché un petit bout de peau sur son ventre et une explosion de saveurs a envahi ma bouche. Je ne savais pas ce qu’elle avait fait, mais elle avait un goût d’agrumes, de miel et d’un bon milliers d’épices que j’étais incapable d’identifier.
Ça m’a rendu complètement fou. Je me suis jeté sur elle comme pour la manger. Elle s’est mise à rire, joyeusement, presque comme une enfant, en se trémoussant dans tous les sens :
-Arrête ! Tu me chatouilles !
Alors, je l’ai prise dans mes bras et ça m’est revenu tout de suite. Je bandais comme un âne. Elle est devenue soudain rêveuse, me regardant dans les yeux comme si sa vie en dépendait :
-Oh, Baptiste !, elle a gémi. Tu es tellement spécial pour moi ! Il n’y a que toi qui saches me toucher comme ça, tu me rends complètement folle…
Ce qui a suivi n’avait aucun sens. Je l’ai baisée comme une bête enragée. Le désir, la colère et l’humiliation s’alliaient pour augmenter ma fureur. Je voulais lui montrer, lui prouver ce dont j’étais capable. Je voulais la convaincre une bonne fois pour toute, la lier à moi. La rendre accro à ma bite…
Lorsque j’en ai eu fini avec elle, elle tremblait de partout, avec un sourire d’extase aux lèvres. J’étais très fier de moi. Et complètement claqué aussi, il faut bien avouer, comme si je venais de finir un marathon en rampant.
Elle s’est tout de suite retournée sur le côté pour dormir.
Quant à moi, regardant le plafond, je me sentais bien, la conscience tranquille, apaisée. Ma mission était accomplie. Elle serait bonne avec moi, dorénavant. Elle avait compris. J’imaginais les jours qui suivraient comme un épisode de comédie romantique. Des rires, des confidences et des nuits de sexe débridé.
Machinalement, je me suis tourné vers elle pour la prendre dans mes bras. Elle s’est tout de suite dégagée :
-Ah non, elle a dit, d’une voix basse et rauque, je supporte pas ça ! Lâche-moi, je supporte pas d’être emprisonnée !
J’étais brûlé au fer rouge.
J’aurais du prendre sur moi alors, mais je n’ai pas pu m’empêcher d’ouvrir ma gueule :
-Dis-donc, espèce de cinglée, t’es sûre que t’as pas oublié de prendre les petites pilules rouges et blanches que le gentil docteur t’as prescrites ?
Je m’attendais bien sûr à une réaction mais alors là, j’étais loin du compte :
Elle s’est retournée vers moi et elle a littéralement EXPLOSÉ de rage !
 -Salaud ! Ordure ! Espèce de merde ! Comment OSES-tu me parler comme ça ?
Et puis, elle m’a dégagé du lit à grands coups de talon. Je suis tombé sur le cul et quand je me suis relevé, elle était à genoux sur le lit, tenant la bouteille de Calvados aux trois quarts vide, par le goulot, en guise de menace:
-VAS-Y ! APPROCHE UN PEU ! ESSAIE !
J’avoue que j’ai hésité un instant à me la jouer à la Bukowski. J’avais une terrible envie de lui allonger une bonne grosse baffe dans sa gueule. Je n’avais pas du tout peur d’elle physiquement, en réalité. Après tout, j’avais 20 cm de plus qu’elle et au moins 20 kilos. J’ai hésité, mais rien à faire, je ne pouvais pas m’y résoudre. Je n’étais pas Bukowski. Je ne pouvais pas frapper une femme. Sans doute un reste de mauvaise éducation.
 -Tu peux pas faire ça, j’ai dit. C’est du Calva 25 ans d’âge. Elle vaut au moins 100 euros la bouteille…
 Elle m’a regardé un instant, semblant réfléchir. Puis, elle a débouché la bouteille et a bu ce qu’il en restait.
J’étais à la fois fasciné et horrifié. Elle m’a alors à nouveau menacé, brandissant la bouteille:
 -APPROCHE UN PEU ET JE TE FRACASSE LA GUEULE ET PIS JE TE COUPE LES COUILLES !
J’ai essayé de la calmer, mais peine perdue. Elle était complètement enragée, en roue libre…
Au bout d’un moment je me suis assis par terre, près du lit. Elle s’est allongée en travers des draps et refusait désormais de me laisser remonter. A chaque fois que j’essayais, elle me donnait de violents coups de talon.
-Allez Ewa, laisse moi juste m’allonger…
Rien à faire.
Je me suis endormi assis, à un mètre du lit, la tête appuyée contre la table de nuit. Lorsque j’ai repris connaissance, il était 4 heures du matin. Je savais bien que j’aurais du me barrer à ce moment-là, mais j’étais trop fatigué pour chercher un autre hôtel et trop fier pour que le type de la réception me voie repartir la queue entre les jambes.
J’étais coincée dans la cage aux fauves avec la lionne enragée.
Finalement, j’ai retenté ma chance, chuchotant dans l'obscurité:
-Allez Ewa, laisse-moi juste me coucher. J’ai besoin de dormir. J’te toucherai pas, j’te jure…
Pas de réponse. Elle s’était endormie.
Doucement, je l’ai déplacée et me suis allongé près d’elle.
Quelques minutes plus tard, elle s’est retournée, posant sa tête contre mon épaule et sa jambe sur mes cuisses. Je n’y comprenais plus rien.
C’est là que je me suis rendu compte que je bandais plus que jamais et que ça n’avait vraiment aucun sens. C'était une gaule dérisoire comme une prière solitaire et inutile au fond d’une église en ruines.

Le lendemain, je me suis réveillée avec la gueule de bois du siècle. Sur la table de nuit, il y avait une tasse de café encore fumant pour moi. Elle était là, se promenant nue dans la chambre avec juste une serviette en turban sur les cheveux :
-Ah, tu es enfin réveillée, elle m’a dit. Bon alors, on commence par quoi aujourd’hui ? Oh, je suis si impatiennnnnnnte ! Tu vas tout me montrer d’accord ?
J’étais sidéré. Est-ce qu’elle avait vraiment oublié la veille au soir ou est-ce qu’elle faisait semblant ?
Je n’ai rien répondu me contentant de la regarder aller et venir dans la pièce, profitant une dernière fois du spectacle, comme Adam jetant un dernier coup d’œil sur le Jardin d’Eden avant d’être vidé des lieux à grands coups de lattes par le proprio.
J’ai bu mon café lentement, me suis lavé et habillé comme j’ai pu, et puis nous sommes redescendus dans la rue. Elle s’est tout de suite remise en marche de son pas hyper rapide et saccadé et j’ai juste eu le temps de lui crier :
-ATTENDS !
 Elle s’est arrêtée, surprise.
 -Pour toi, je pense qu’on devrait faire une visite qui sort des sentiers battus, quelque chose à ta mesure…
-A quoi tu penses ?
-On va commencer par un très joli monument historique que presque aucun touriste ne visite jamais, et à mon avis, ils ont bien tort…
Elle a eu soudain l’air intéressée :
-Qu’est-ce que c’est ?
-Tu verras, c’est superbe. C’est dans le 14ème arrondissement. Un bâtiment magnifique crée en 1651 et qui porte le nom de la Sainte Patronne de Louis XIV. Ça s’appelle Sainte-Anne.
-C’est quoi Sainte-Anne? Jamais entendu parler…
-C’est un hôpital psychiatrique, pardon un centre hospitalier psychiatrique, tu vas adorer… Elle a essayé de me frapper, bien sûr, mais j’avais pris mes précautions et j’ai facilement esquivé le coup :
-Pauvre naze ! Elle m’a dit, dégoûtée.
Et puis, elle m’a crachée dessus.
Avant que j’ai eu le temps de réagir, elle m’avait tourné le dos et avait repris sa marche athlétique à travers les rues de Paris.
J’ai juste eu le temps de lui crier :
-OUI, TOI AUSSI, ET MES AMITIÉS À TES PARENTS !
Et puis, j’ai fait moi aussi demi tour, aussi vide, désespéré et soulagé que je l’avais été deux jours plus tôt. Il ne me restait plus qu’à me souvenir où j’avais bien pu garer la Honda Civic…
Par David Lantano
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Mercredi 2 avril 2008

                La créature la plus douce que la Terre ait portée

 

    Le soir venait de tomber et un serveur était passé allumer les petites bougies décoratives sur chacune des tables du restaurant. Quelqu’un avait allumé la radio sur une station FM puis l’avait éteinte. Sur le tableau noir, à l’entrée, on n’avait pas pris la peine d’effacer l’offre spéciale de la veille « Sole meunière. Julienne de Printemps. Une entrée commandée = un dessert offert ». Jour de semaine oblige, il n’y avait pas grand monde dans la salle commune et on pouvait entendre distinctement les conversations des clients.

   Deux femmes, l’une blonde, l’autre rousse, toutes deux approchant la quarantaine, étaient attablées près de la fenêtre donnant sur la cour. La blonde, Virginie, portait un pantalon noir et une veste bon marché en polyamide. Sur la chemise en jean de Fabienne, la rousse, on pouvait lire une inscription en anglais avec les mots « girl » et « sea » émergeant de sous un foulard lavande. Elles étaient un peu « pompette » après leur troisième vermouth et parlaient maintenant un peu plus fort que nécessaire. Au cours du repas, elles avaient beaucoup ri, s’étaient rappelé les bons moments passés à l’école d'aide-soignante, quinze ans plus tôt, et puis, le martini commençant à faire son effet, leurs yeux s’étaient mis à briller de petites lumières comme des reflets marins.

« Ecoute, je sais pas ce qui lui arrive en ce moment mais il a changé, dit subitement la blonde.

   Elle se pencha en avant pour la confidence. Elle savait qu’elle avait les joues toute rouges et même si personne dans le restaurant ne s’intéressait à elles, elle se sentait gênée qu’on puisse la voir ou l’entendre alors qu’elle était un peu saoule.

-Christian ? Tu parles !

-Je t’assure, il a fait des efforts. Depuis quelques temps, il est beaucoup plus gentil, beaucoup plus doux avec moi. Je le reconnais plus.

   Fabienne explora du regard la salle commune à la recherche d’un cendrier. En avisant un sur la table d’à côté, elle le transféra sans façon jusqu’à leur propre table.

-Et les semaines où il partait sans te donner de nouvelles ? Et tous les boulots qu’il a plaqué sans te demander ton avis. Et la fois où il a failli se battre avec…

-Oui, bon, je sais ce que tu penses de lui mais il a toujours été un peu comme ça. Il a jamais été tellement accommodant, même en famille, tu sais, mais…

-Attends. Qu’est-ce que tu racontes ? Faut pas exagérer. Une fois, il t’a quand même abandonnée comme ça sur le parking du Leclerc, sans prévenir, avec les commissions sur les bras et tout.

-Je sais bien mais…

-Il t’a laissée te débrouiller toute seule avec la maison et les gamins pendant des semaines. Il a fallu que tu leur inventes toute une histoire et lui, même pas un coup de fil ! Rien !

    Fabienne porta vivement une cigarette à sa bouche et en tira une bouffée nerveuse.

-Et pas une fois, encore ! Mais deux, trois fois, qu’il a foutu le camp. Je te le dis, à ta place, j’aurais jamais accepté de le reprendre. T’as été trop bonne, tiens. Moi, j’l’aurais accueilli à coups de fusil, ce salaud.

-Non, c’est pas comme ça, c’est…il m’a expliqué, il avait besoin d’ « espace »…, se défendit confusément Virginie. Mais elle n’alla pas plus loin.

-Tu comprends pas…

-Non, je comprends pas. C’est quoi sa nouvelle histoire maintenant ?

   Au lieu de répondre, Virginie se renfonça dans son siège, un peu agacée. Elle tira une cigarette du paquet de son amie et l’alluma à la flamme de la bougie. Ses joues lui cuisaient car elle ne tenait pas l’alcool. Chaque fois qu’elle buvait un peu trop –et là, elle avait clairement dépassé la limite- elle avait envie de fumer. Elle avait envie de sortir les cigarettes une par une du paquet et de les griller toutes. C’était une très mauvaise habitude, elle le savait bien. Une très mauvaise habitude qu’il faudrait absolument qu’elle corrige. 

-C’est de l’histoire ancienne, tout ça. Il a changé, je t’assure. D’ailleurs, tu sais pas ce qu’il m’a dit l’autre soir ? Il m’a dit qu’il était désolé. Il m’a dit qu’il regrettait tout le mal qu’il m’avait fait. Il m’a dit que j’étais la créature la plus douce que la Terre ait portée et qu’il regrettait tout ce qu’il m’avait fait. 

-Tu parles !

-Si, si, je t’assure. La créature la plus douce que la Terre ait portée. C’est ce qu’il a dit, et il était sincère. Ça se sent ces choses-là. Il pensait ce qu’il disait. D’ailleurs, c’est la première fois que je le voyais ému comme ça. Tu l’aurais vu…On aurait dit un ange.

-Ouais, un ange…jusqu’à ce qu’il recommence à te faire du mal. Un ange, tu parles !

-Je t’assure. Et puis, il y a autre chose, tu me croiras jamais…

-Quoi ?

-Tu me croiras jamais. Tu sais comme il est secret. Jamais un mot de trop. On ne sait jamais rien de ce qu’il pense et tout, et ben…

-Mais, vas-y !

-Il m’a dit…Il m’a dit qu’il m’aimait.

-Non ? 

-En douze ans de mariage, c’est la première fois que je l’entendais. Ça m’a fait un choc. Les premières années, j’avais bien essayé de lui faire dire, tu penses, mais impossible de lui arracher. C’était comme si ça le gênait.

-Quel foutu caractère ! C’est bien les hommes, ça. Ils disent jamais rien. Dès que tu veux parler un peu franchement, ils disent que c’est des bêtises et y’a plus rien à en tirer.

 -Oui, dit Virginie, comme si elle n’avait pas fait attention à la remarque de son amie. En tout cas, voilà qu’il me sort ça au beau milieu du repas. Je te le dis franchement, j’ai pas su quoi répondre.

-T’as sûrement bien fait de rien dire.

    Virginie piqua une nouvelle cigarette et Fabienne enleva machinalement de la table le paquet avant qu’il ne soit pillé.

-Et tous ces trucs sur le bouquin qu’il voulait écrire ? Je me souviens à chaque fois que je venais à la maison, il ne parlait pratiquement que de ça…

   Virginie eut un geste désinvolte de la main.

-Oh, ça lui est passé. Il dit que ça ne l’intéresse plus. Que le monde n’a pas besoin d’un nouvel écrivain. Il dit qu’il a compris tout ce qu’il y avait à comprendre et que maintenant il allait être plus présent pour moi. Qu’il allait rattraper le temps perdu. Il en a fini avec toutes ces bêtises. Tu devrais plutôt être contente pour moi.

     Fabienne eut un soupir résigné.

-D’accord. Bien sûr que je suis contente pour toi, ma Ninie. S’il a vraiment changé, je suis contente pour toi »   

   Ce fut une sorte de conclusion laconique avant une période de silence un peu gêné, un peu désabusé. Elle essayèrent de revenir à leur sujet de conversation favori : Guido, leur beau prof de Tango désespérément homo qui s’était froissé un muscle le jour même pendant la séance (Le restaurant était situé à deux pas de leur cours de danse latine et, après la fin de la séance, elles s’y rendaient ensemble une ou deux fois par mois). Mais le cœur n’y était plus. D’ailleurs, Virginie commençait à avoir la tête qui tournait :

- T’as pas envie d’y aller ? »

   Fabienne acquiesça et elles payèrent et se rhabillèrent dans un relatif silence. Elles se séparèrent sur le trottoir avec une bise et un « à demain » et Virginie se dirigea vers le coin de la rue. C’était encore l’heure pour le bus du soir.

   Elle n’eut pas trop longtemps à attendre. Et plus tard, elle traversa la ville, puis l’agglomération de communes, la tête au carreau songeant à Christian qui devait être rentré maintenant. Il avait retrouvé un boulot de vente par téléphone deux semaines plus tôt. Elle descendit à la place de la mairie de son village et traversa la zone de lotissements où se trouvait sa maison. La porte n’était pas verrouillée.     

   Les pièces étaient plongées dans l’ombre et elle fit de la lumière. Elle eut un soupir de découragement en voyant que Christian n’avait une fois de plus pas fait la vaisselle. Elle monta vers la chambre conjugale, en chaussettes, pour ne pas réveiller les enfants. Là, non plus, il n’y avait personne, mais un mince filet de lumière filtrait de sous la porte de la salle de bains. Elle alla y frapper doucement :

« Christian ? Christian ? Tu es là ? »

Pas de réponse.

Elle poussa la porte.

Au milieu de la baignoire, Christian se trouvait allongé, parfaitement immobile, baignant dans son sang, les deux poignets lacérés dans le sens de la longueur.

 

Par David Lantano
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