Je suis assis à l’arrière d’un bus. Mon cœur bat tranquillement dans le coton. Le calme qui emplit tout mon être est une évidence, comme s’il n’y avait là, aucune autre attitude possible à adopter en cet endroit. Je porte un costume clair qui se prêterait assez à d’étranges jeux anglais sous les arbres. D’ailleurs, je suis convié à une cérémonie future ; cérémonie sylvestre dont je ne me rappelle plus la nature exacte. Il faut dire que je suis dans un rêve. Je le comprends tout de suite. Du reste, les éléments l’indiquant sont assez nombreux :
Il y a d’abord cette lumière particulière qui entre à verse par les vitres du véhicule ; cette luminosité printanière à peine secouée de frissons d’ombre en formes de palmes. À cela il faut ajouter le parfum des pinèdes qui vient jusqu’à moi, par les vitres ouvertes, comme une longue respiration océanique à l’indéfinissable délicatesse qui confine au sublime. Et puis, surtout, il y a cette impression euphorique d’être au milieu d’un monde en ouverture, où un avenir serein est envisageable. Il y a, pas loin, un avènement possible, comme le début d’une ère de joie presque enfantine, une promesse de plénitude à portée de main…
Je me retourne et je la vois assise à ma droite. Calme et enjouée, le léger déplacement d’air dans la cabine met de la romance dans ses cheveux. Elle me salue tout de suite d’un sourire radieux, interdit par la Convention de Genève depuis des années déjà. Et je me rends compte tout de suite qu’elle a cette alliance de qualités interdite dans une société moderne : la beauté, la grâce, l’intelligence et une forme de douceur sans défense qui passerait volontiers pour de la naïveté. Comme si elle n’était pas le produit du monde réel, mais le fantasme d’un auteur de romans d’aventures des années 50. Comme si elle n’avait jamais grandi parmi les hommes, mais au milieu d’une jungle, élevée par des bêtes ou sur une planète sous la tranquille égide d’une intelligence extra-terrestre. Il est évident qu’elle n’a jamais évalué sa valeur esthétique marchande sur la Terre :
Elle ne sait même pas qu’elle est belle !
Elle me dit qu’elle s’appelle Cassiopée et pourquoi pas, après tout ?, me dis-je. Je suis dans un rêve. J’ai déjà entendu pire.
-Voilà qui n’est pas courant, je réplique, plein d’à propos, avec une voix gentelemanesque d’universitaire de roman de spéculative fiction du 19ème siècle. Vos parents sont astrophysiciens ?
-Mon père est le premier homme à avoir marché sur Gamma de la Lyre IV.
-Vous êtes la fille du célèbre John Carter ?
-Pour le pire et pour le meilleur….
-Hé bien, dis-je en la regardant, moi qui le tenais pour le plus grand héros de l’Humanité, je me rends compte que je ne connaissais pas encore son plus bel exploit…
Elle sourit de plus belle, innocemment, à ma subtile tentative perverse de séduction.
-Et que faites-vous ici ?, je ne puis qu’ajouter, encouragé par sa réaction rien moins que farouche.
-Oh, je suis en voyage d’étude à travers l’espace des civilisations. Je prends des notes…je souhaite devenir xénoanthropologue…
Ce faisant, elle désigne l’intérieur de la cabine d’un geste de la main gauche et je comprends de quoi il s’agit. Ma perception du monde extérieur s’adapte peu à peu au décor.
L’autobus est en fait une capsule de voyage spatio-temporel. Chaque station correspond à un évènement particulier de l’Histoire Humaine : Erection des grandes pyramides, Martyr du Christ, Guerre d’Indépendance américaine, Colonisation de Tau Ceti II, etc…Evènements auquel il est possible d’assister en temps que témoin indétectable.
Le véhicule, je m’en aperçois mieux maintenant est occupé en majeure partie par des espèces sentientes extra-terrestres :
Il y a là, un groupes de Rugh’an : ces myriapodes à plumes aux yeux pédonculés, s’exprimant uniquement par échange de phéromones ; les Phalis, des insectoïdes fédéralistes ultra-libéraux ; et des Lumos, des humanoïdes phosphorescents communicants grâce aux décharges lumineuses de leur yeux à pupilles verticales…
-Et vous ?, me demande-t-elle. En visite de tourisme ?
-Pas tout à fait, dis-je, d’un ton assez satisfait. Je suis moi même Historien spécialiste des civilisations.
-Lesquelles ?
-Toutes : passées, présentes, futures…Je suis attendu à la Cérémonie des Adieux sur Primus…
-Ouah, quelle chance ! J’ai entendu dire que très peu d’humains y étaient conviés.
-Oui, c’est en remerciement pour mes travaux sur la société anté-rogulienne des autochtones Primusiens qui a permis de faire avancer leurs droits à l’indépendance au conseil Inter-galactique.
Elle semble me regarder maintenant avec une expression d’adoration très encourageante.
-Vous en voulez ? me demande-t-elle
Et je vois qu’elle tient entre ses mains un pot de glace au parfum subtil de fruits altoriens.
-Pourquoi pas ?
Elle me tend alors sa cuillère et, après une légère hésitation, je tends la bouche pour avaler la mixture glacée. Le goût en est simplement fabuleux.
-Vous en avez un peu, là, me dit-elle.
Et puis avant que j’ai eu le temps d’essuyer la commissure de mes lèvres, elle se penche vers moi et devance mon geste d’un baiser suçon discret.
-Excusez-moi, j’ai dérapé, me dit-elle…
-Mais ce n’est rien, voyons, je vous en prie…dérapez, dérapez…
Je me sens devenir moelleux comme du chocolat fondu. Une chaleur inconnue parcourt mes veines comme un raz-de-marée.
Soudain, la sensation est interrompue sans douceur:
-BON CYNTHIA, TU VAS TE LEVER OUI ? ÇA FAIT TROIS FOIS QUE J’ TEUL’DIT’ J’AI DES TRUCS À FAIRE !
La voix hystérique de la voisine du dessus s’infiltre à coup de marteau-piqueur dans mon rêve.
-NAN, TU PEUX PAS DORMIR ! PUTAIIIIIIIIN ! C’EST PAS VRAI ! QUELLE ESPÈCE DE CONNASSE ! TU FOUS RIEN DU TOUT ! J’ME CRÈVE LE CUL POUR TOI ET TOI T’EN BRANLES PAS UNE ! DEJA, TU VAS COMMENCER PAR ME LAVER TA CHAMBRE, CA PUE LA MORT, LANE DANS…
-…
-OUI BAH C’EST CA ! VA BOSSER UN PEU TU VERRAS C’QUE C’EST ! PUTAIIIIN…
-….
-NAN ! NAN, TU T’BARRERAS NULLE-PART ! T’ES MINEURE ! METS TOI BIEN CA DANS L’CRANE, MA COCOTTE ! TU TE BARRES, J’APPELLE DIRECT’ LES FLICS POUR QUI T’RAMENENT. AH ! TU VAS VOIR UN PEU !
-…
-OUI, ALORS LA, SI TU CROIS QUE TON PERE EN A QUELQUE CHOSE A FOUTRE…IL EST PAS SI CON QUE CA, VA…
Il y a un claquement de porte, des bruits de pas de pachyderme, puis un début de monologue :
-NAN MAIS QUELLE CONNASSE, J’TE JURE ! Il Y A LA PIRE DES CONNASSES DANS MON APPART’ ET C’EST MA FILLE ! AH ? A’ BOUGERA PAS SON CUL, HEIN ? NAN CA, C’EST TROP DUR POUR MADAME.
Puis s’adressant de nouveau à sa fille :
-TU T’LEVES, MERDE ? J’VIENS D’TE DIRE QUE J’AI DES COURSES A FAIRE ! ALORS TU VAS ME BOUGER TON TROU DU CUL ET TU VAS ALLER TE LAVER…
Grâce à une maîtrise supérieure de mes forces mentales et de ma fine connaissance de la mécanique des rêves, je réussis à réintégrer la capsule spatio-temporelle pour me rendre compte aussitôt que Cassiopée n’est plus assise à ma droite. Je me lève, inquiet et pars à sa recherche, bousculant au passage les Kmars, humanoïdes égocentriques chitineux, et les Nols, ces boules de fourrure épicuriennes dont le système politique étrangement oligarchique n’a jamais encore été réellement compris. Je finis par la retrouver au centre de la capsule dont la surface entièrement transparente permet d’admirer un panorama de la fondation de la première cité Atlante.
-J’ai une idée, lui dis-je. Peut-être pourrais-je vous servir de guide, après tout, j’ai quelques connaissances à partager et la Cérémonie des Adieux n’est que dans quelques semaines de cela.
-Vous accepteriez ?, me dit-elle, éberluée, le bras négligemment étendue le long de la barre de pole-dancing du milieu de la capsule.
Et je me demande à nouveau ce qui pousse ces femmes gaulées comme des déesses à porter des vêtements si près du corps…
-Ma foi oui, pourquoi pas ?
Elle se penche vers moi et j’ai a nouveau l’impression d’entrer en fusion. Tout est liquide ou aérien dans l’univers et ça swingue dans tous les sens. Elle a accepté. Je me rends compte alors avec une joie extraordinaire de ce que cela signifie :
Nous allons passé la journée entière ensemble !
Je pense journée, mais c’est déjà plus : semaine, mois, année, vie, éternité….
-DIS-DONC, ADRIEN, IL A PASSE LA SOIREE ICI, HIER, HEIN ? TU M’L’AVAIS PAS DIT CA ? IL A OUBLIE SA VESTE…
-…
-OUAIS, OUAIS, ME PRENDS PAS POUR UNE CONNE. PUTAIIIINN ! T’ES QU’UNE POURRITURE, D’TOUTES FACONS, TU FAIS TES COUPS EN DOUCE. T’ETAIS CENSEE REVISER, PARCE QUE J’TE RAPPELLE QUE MADAME NE FOUT RIEN EN CLASSE. TU ME REPONDS QUAND J’TE PARLE ?
-…
-NAN ! NAN ! J’EN AI RIEN A FOUTRE, J’EN AI RIEN A FOUTTTTTTTRE, J’TE DIS! JE SUIS TA MERE ET TU ME DOIS LE RESPECT, ESPECE DE CONNASSE !
-…
-BON, TU T’LEVES, MAN’ANT ? ‘TAIN, SI TU T’LEVES PAS ? J’VAIS V’NIR TE PETER LA GUEULE, J’TE PASSE PAR LA FENETRE ? J’TE PREVIENS….J’EN AI MARRE DE TOI. J’EN AI MARRE DE TA GUEULE…J’ME CASSE LE CUL POUR TOI ET C’EST COMME CA QUE TU M’REMERCIES ?
Cette fois-ci, j’ai beaucoup plus de mal à réintégrer le rêve, et malgré les efforts, je constate peu à peu les changements. La luminosité a baissé et c’est le soir. Je ne suis plus à bord d’une capsule spatio-temporelle, mais à bord d’un train de banlieue tout bringuebalant.
Je ne sais plus où elle est, en tout cas pas à côté de moi.. J’essaie de la retrouver, mais son prénom m’échappe déjà: Andromède, Bételgeuse, Aldébran, un truc comme ça…J’essaie de la faire revenir mais sans succès. Non ! NON !, je me dis, mais même l’image de son visage se volatilise irrémédiablement.
-MAMAN, ARREEEEEEEETE…..EUUUUU ! MOUUUUUUUUUUUUUUAAAAAAH !
Et puis, je me souviens. Je me souviens qu’elle est descendue sans moi à la station précédente.
Je suis seul
-AH NON, A’ VA PAS S’METT’ A CHIALER, MAINTENANT, PUTAIIIIIIIIIIIIN ! CYNTHIA, TU FERMES TA GUEULE ET TU TE LEVES TOUT DE SUITE !
Bon, la voisine a raison. Je ferais mieux de me lever…..