Kit de survie en milieu hostile(roman)

Jeudi 3 septembre 2009

Le 31 mai, le moment tant attendu de la représentation du Magicien d’Oz est finalement arrivé. Représentation qui serait immédiatement suivie de la kermesse de l’école.

On y était finalement.

Lorsque je suis arrivé à l’école le matin du jour J, j’étais dans un état de nerfs difficilement supportable, quelque part entre la rage meurtrière et le désespoir calmés à coups de vodka.

Quand tous les enfants sont arrivés, déjà en costumes, certains prêts à en découdre et d’autres n’en menant pas large, je me suis rendu compte alors que Thomas manquait à l’appel.

Thomas : le Magicien d’Oz.

J’étais stupéfait. Je m’étais bien attendu à l’absence de certains élèves dont les rôles se révéleraient peut-être finalement supprimables, mais je ne m’étais certainement pas attendu à ça.

C’était bien simple : sans Magicien d’Oz, on n’avait plus qu’à tout annuler.

Lorsque j’ai annoncé la nouvelle aux élèves : j’ai entendu un « oh ! » de consternation : preuve qu’ils ne se foutaient pas de la pièce au point qu’ils le prétendaient, finalement. Manon a alors dit : « Ben, Alexandre, il a qu’à le jouer, le magicien d’Oz, il le connaît le rôle ! 

-Oui, si Alexandre veut le jouer, pourquoi pas, j’ai dit, indifférent, sinon, tant pis on annule…

Je savais que si j’insistais pour qu’il joue, Alexandre se ferait un plaisir de refuser.

Tous les enfants s’y sont alors mis, se tournant vers Alexandre :

-Allez ! Allez, Alexandre !

C’était un véritable plébiscite.

Celui-ci a fini par hausser les épaules, faussement modeste :

-Booooooon, d’accord….

J’ai alors emmené toute la classe dans la salle où étaient déjà installés les décors et la cinquantaine de chaises pour le public. Tous les enfants se sont mis à courir dans tous les sens dans les coulisses, et puis, quand les parents sont arrivés, j’ai senti la peur s’abattre sur eux. Tout à coup, ils faisaient moins les malins. Même Alexandre ne trouvait plus rien à dire.

Je les ai encouragés à nouveau de mon mieux, mais mon regard était rivé sur Lena qui s’était glissée parmi les spectateurs avec les autres instits. Je ne sais pas si j’étais très convaincant en meneur de troupes.

Quand la lumière s’est éteinte et que la musique s’est mise en marche, j’ai vu tous les élèves se taire instantanément ; concentrés comme je ne les avais jamais vus.

Le spectacle s’est déroulé comme dans un rêve ; cent fois mieux que dans la moins mauvaise de nos répétitions. Les élèves chantaient presque juste et connaissaient leurs répliques et même Camille a réussi à articuler à haute voix ses deux phrases de dialogue. Quant à Alexandre, il a réussi à dire son texte sans erreur, et sans faire le crétin. Le spectacle était une réussite de bout en bout.

Quand la lumière est revenue. Le triomphe était total. Les parents étaient debout et applaudissaient à tout rompre. Les acteurs ne savaient plus où se mettre. Ils rougissaient de plaisir en venant saluer devant l’assistance. Même Lena souriait et acclamait les enfants.

Ma mission était miraculeusement accomplie.

J’aurais du me sentir heureux et fier alors. Mais je savais pourquoi j’en étais incapable :

J’étais de ceux qui vivaient dans la peur. L’un de ceux que les années finissaient toujours par démolir. L’un de ces enterrés vivants qui passaient leur temps à essayer de fuir. C’était sans espoir de succès, évidemment. Où que l’on se terre, l’angoisse finissait toujours par nous rattraper. C’était l’œil d’Abel qui perçait les murs des blockhaus et des abris anti-atomiques ; qui venait nous chercher jusque dans notre tombe.

Pour ceux de mon espèce, la bonheur, la fierté, la joie étaient des émotions hors d’atteinte. Nous n’avions accès qu’au soulagement ; cette sous-émotion pitoyable, cette pâtée pour chien des faibles : c’était tout ce que j’étais capable de ressentir, cette fois aussi, malgré la réussite du spectacle.

Après la pièce, pourtant, j’ai décidé de me diriger vers Lena, mais aussitôt, je l’ai vue disparaître avec les autres instits et je me suis de nouveau retrouvé pris dans ma valse-hésitation, entre les parents d’élèves qui m’entouraient. De nouveau, je me sentais perdu et incapable d’engager la moindre conversation.

J’ai juste eu le temps de croiser par maladresse la mère d’Alexandre qui a dit à son fils qui s’en allait:

-Ben, tu pourrais dire au revoir à ton maître..

Alexandre s’est éloigné en courant et s’est juste retourné pour crier, goguenard :

-Ouais, en vouère, maît !

Après quelques trop longues minutes de faux-fuyants et de sourires factices, j’ai fini par sortir pour me retrouver dans la cour où la kermesse avait débuté. Les stands étaient tenus par les parents d’élèves et il y avait là tout ce qu’on pouvait imaginer de jeux de foire : chamboule-tout, jet d’anneaux, jeux de fléchettes, etc, etc…tout cela dans le but de récupérer un pactole pour la coopérative scolaire. Ça sentait la saucisse-frites, et la sono assourdissante jouait tous les standards des mariages et des fêtes foraines. J’ai cherché là aussi dans le public qui se pressait déjà, sa chevelure blonde partout dans les stands et autour, mais Lena avait disparu.

J’ai alors senti quelqu’un me taper dans le dos. Je me suis retourné et « crevette » était là.

-Viens, elle a dit, on va parler dans ta classe.

Une fois à l’abri, elle m’a félicité :

-Le spectacle était super, vraiment…

J’ai essayé de m’expliquer :

-Je n’ai jamais voulu te faire de mal, j’ai dit…

-Je sais…

-C’était un accident stupide, ça n’arrivera plus jamais, je te le jure…

-Je sais...

-Lena, je suis pas parfait mais je suis pas un salaud. Je sais que j’ai merdé et je voudrais juste rectifier le tir. Je veux te traiter comme tu le mérites…Si tu me laisses une chance, je te jure que tu pourras toujours compter sur moi…

-Je sais que tu le penses. Mais il ne s’agit pas de ça…Écoute, je t’assure que je suis pas fâchée contre toi. Je ne t’en veux même pas…J’ai juste réfléchi.

-Lena, je peux pas…je sais que j’ai été nul, mais j’ai pas les moyens de te perdre….pas maintenant…

-Baptiste, tu te rends bien compte qu’on peut pas continuer ensemble…

-Pourquoi ? C’était juste une erreur…

-C’est juste pas possible…Il y a quelque chose qui ne va pas chez toi, tu es malade, Baptiste…Tu t’en rends compte, quand-même ?

J’ai essayé d’y réfléchir, mais je n’y comprenais rien. Malade ? Moi ?

-Je croyais que tu ramassais les animaux blessés ?

-Je sais pas les soigner, les comme toi…

-Mais tu étais bien avec moi !, tu souriais tout le temps, tu étais heureuse, tu m’aimais…

Pour la première fois, elle a soufflé, un peu agacée devant mon insistance :

-Non, ça, c’est parce que tu m’as jamais vue quand je suis vraiment amoureuse…

Là, elle a réussi à me faire fermer ma gueule. Je savais plus trop quoi dire.

-Tu es finalement retournée avec ton mec, alors ?

-Je suis retournée avec personne. Par contre…

-Par contre ?

-Je retourne en Suède à la fin de l’année scolaire. Je quitte le pays…

Avant que j’ai eu le temps de réagir, elle a tendu sa main ouverte devant mon visage. Elle tenait une sorte de petit papier plié dans sa paume.

-Tiens, vas-y, souffle, elle a dit

-Qu’est-ce que c’est ?

-C’est pas un de tes trucs ? L’écriture-totem ? Peut-être que ça marchera cette fois-ci…

Je me demandais ce qu’elle avait bien pu écrire sur son bout de papier votif. De quoi voulait-elle que je me débarrasse ? Était-ce de ma peur, de ma lâcheté, de ma jalousie ? Était-ce de ma « maladie » ?

Pensant que ça pouvait peut-être m’aider à la récupérer, j’ai fini par souffler et j’ai vu s’envoler le papier jusque sous mon bureau. J’en ai été pour mes frais.

-Baptiste, je ne t’aime pas.

Elle a dit.

Je suis resté pétrifié pendant un si long moment qu’elle a fini par s’inquiéter :

-Ben, dis quelque chose, mets-toi en colère, insulte-moi…

J’y ai réfléchi un instant, mais ça avait l’air d’être au-dessus de mes forces :

-Euh….ouais, j’ai dit en essayant de trouver mes mots dans le brouillard, ….euh, va te faire foutre, connasse, j’ai pas besoin de toi. Je veux plus jamais te revoir. De toutes façons, j’ai jamais pu saquer les blondes….J’ai bon, là ?

Je manquais quand-même vachement de conviction et je l’ai vu essayer de tendre sa main vers mon visage pour me consoler.

Je l’en ai empêchée. Il était hors de question de me faire prendre en pitié.

Alors, finalement, elle a fait deux pas de retrait, elle a ouvert la porte de ma classe et puis elle est partie.

Je n’ai pas pu m’empêcher alors, d’aller ramasser le papier sous mon bureau et je l’ai déplié. Il était juste écrit :

Baptiste + Lena

Évidemment

Alors ça m’a rattrapé :

Il y a eu quelque chose comme une déflagration silencieuse et j’ai eu l’impression de mourir. Et puis toute l’étendue des mois et des années à venir s’est montrée à moi comme un vide sidéral à traverser.

Je savais ce qu’il en était.

Les premiers jours, saoulés à mort seraient presque les plus faciles, je ne sentirais presque rien ; et puis il y aurait la deuxième vague qui durerait des semaines et des semaines, où je ne pourrais plus dormir, où je ne pourrais plus me concentrer la moindre minute sur quoi que ce soit, où même l’alcool n’agirait plus, et où il faudrait dialoguer ad infinitum avec le poulpe abjecte cramponné à ma nuque qui me rappellerait chaque seconde que je me trouvais au moment + alpha de mon anéantissement, qu’elle était partie et que c’était de ma faute. Il faudrait marcher des heures toute la journée pour essayer de ne plus penser à rien et dès que je m’arrêterais, le remords reprendrait ses droits. Il faudrait lutter pied à pied, se battre contre les pulsions de morts, les rebords de fenêtres, les lames de rasoirs et les millions d’années de sommeil en pilules cachés dans ma table de nuit. Ce serait une nouvelle traversée de l’enfer où il faudrait que je tienne le choc tout en sachant que plus rien n’avait d’importance…

Mais je crois que le plus dur à supporter, c’était cette putain de musique de fête foraine : Patrick Sébastien vantant les exploits nautiques du petit bonhomme en mousse.

J’étais censé rester à la kermesse, je le savais bien, tenir un stand ou faire au moins acte de présence, mais je me sentais à bout de force. L’air de rien, je me suis dirigé vers la grille de l’école pour me tirer. Mais j’avais été repéré :

-M. Demangel ! M. Demangel!

Je me suis retourné pour découvrir une femme qui tirait derrière elle, la petite Camille. À l’instant même où j’ai compris qu’il s’agissait de sa mère, j’ai aussi compris l’attitude de mon élève. La mère avait un visage froid, aux yeux ophidiens, figés dans l’expression immuable d’une déité malveillante et sectaire. Elle avait l’air aussi aimable et compréhensive que l’infirmière Ratched dans « Vol au-dessus d’un nid de coucou ». Elle me faisait froid dans le dos. Pas étonnant que la petite faisait dans sa culotte à l’idée de décevoir sa maman.

-Ma fille voudrait vous dire quelque chose, m’a signalé la harpie.

-Ah ?, j’ai dit, en me tournant vers mon élève. Alors, ça t’a plu ?

-Oh ouais, maît’, c’était génial !

Et pour la première fois de l’année, je crois, je l’ai vue sourire : un parfait petit croissant d’ivoire.

-Ah…c’est bien alors… »

J’étais content pour elle, vraiment, mais c’était un sentiment abstrait pour moi. Je me sentais vide. Au delà de toute émotion. Et puis, j’ai continué ma route pour me tirer en douce.

J’ai pris la voiture et j’ai mis l’autoradio à fond.

J’ai conduit à travers champs où les blés presque mûrs semblaient déjà me narguer. À un moment, j’ai repensé au spectacle et j’ai compris la morale un peu vieillotte de l’histoire : There’s no place like home : Rien ne valait la bonne douceur du foyer. C’était comme si cela s’adressait à moi d’une manière sarcastique.

Puisqu’elle était partie, je n’avais plus de chez moi et je ne savais pas comment j’allais m’en sortir. Le mois de juin arrivait.

Il allait falloir le traverser.

Par David Lantano
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Lundi 24 août 2009

   Le lendemain et les jours suivants, j’ai bien tenté de lui parler. Après tout, je me suis dit, nous travaillions au même endroit, elle n’allait pas disparaître. Mais je me suis vite rendu compte que c’était beaucoup plus compliqué que ce que je pensais.

Elle ne voulait plus me parler et m’évitait systématiquement. Pour cela, elle ne restait plus jamais seule dans l’école, en dehors des heures de classe. Elle mangeait désormais avec les autres, et s’éloignait de moi avec un signe de tête quand je m’approchais d’elle.

Le foulard qu’elle portait au cou, dissimulant la marque rouge de mon coup de bâton, me remplissait de honte, et je n’osais pas insister. Et puis, elle savait bien que je n’oserais pas faire un scandale devant tout le monde.

Je me sentais plus perdu que jamais.

À un moment pourtant, n’y tenant plus, j’ai fini par quitter ma classe au beau milieu d’une leçon, pour pénétrer dans la sienne, sans permission :

« Lena, j’ai dit, il faut absolument que je te parle, je t’en prie...

La maîtresse et tous les élèves me regardaient sans pouvoir y croire. Un banc d’animaux marins sortis sans avertissement d’un étang.

-Sors d’ici tout de suite !, elle m’a dit.

-Mais je veux juste te parler, j’ai dit d’une voix plaintive que j’avais toujours détestée.

-On parlera plus tard. Ce n’est ni l’endroit, ni le moment ! Je sais pas pour toi, mais moi, j’ai une classe à gérer.

Elle était furieuse et l’argument a porté. J’ai eu soudain l’impression qu’elle venait de passer dans le camp de mes ennemis et qu’une distance prodigieuse s’était soudain installée entre elle et moi.

-Si jamais tu refais ça, elle m’a dit d’une voix glaciale. Je t’assure que je t’adresserai plus jamais la parole.

J’ai battu en retraite comme si je venais de me prendre une dérouillée et j’ai regagné ma classe, abandonnant l’idée même de remettre un pied chez les CE2 un jour.

Ne pouvant l’aborder en classe, je me suis remis aux appels téléphoniques. Comme elle ne me répondait toujours pas : je lui laissais des messages, lui expliquant combien j’étais désolé, que c’était un accident ; que si elle me laissait une deuxième chance, cela n’arriverait plus jamais, etc…

Après dix jours de ce régime, dix jours de folie, j’ai fini par recevoir une réponse sous forme d’un simple sms :

Elle partait en voyage deux semaines avec une amie pendant les vacances d’avril. J’étais prié pendant ce temps-là de ne plus l’appeler, ni de lui laisser de messages…

J’étais effondré. J’avais déjà reçu ce genre de message par le passé et je savais très bien ce que cela signifiait, mais j’étais absolument incapable de l’admettre. J’ai passé les jours suivants entre le coma éthylique et le suicide, et puis, je me suis souvenu de la seule chose qui lui avait plu en moi.

L’écriture.

Il fallait que je finisse mon roman.

Bien sûr, un recoin encore lucide de mon esprit se rendait bien compte que c’était aussi un stratagème ; une manière de me focaliser sur quelque chose pour ne pas devenir fou l’espace de quelques semaines au moins; de pouvoir survivre en remettant mon espoir à un futur plus ou moins proche. Même si je savais bien, au fond, que cet espoir même était infime pour ne pas dire carrément illusoire. Je n’avais pas vraiment d’autre choix.

Alors, péniblement je m’y suis remis :

 

 L’équipée du Capitaine Robertson reprit donc après la première attaque des humanoïdes à la peau bleu. Les hommes étaient désorientés, affaiblis et hagards. C’est alors que le lien qui les unissait à leur capitaine prit toute son importance dans un chapitre de prière collective. Ils s’en remettaient à lui. Ils savaient qu’il les guideraient jusqu’à l’origine du signal et jusqu’en lieu sûr au péril même de sa vie, s’il le fallait. Il y avait, à ce moment de désespoir du récit, une forme d’union spirituelle qui les faisait devenir plus que des amis, plus que des frères. C’était la plus haute forme de communion qui pouvaient exister entre des hommes : celle de compagnons livrés à eux-mêmes au milieu de nulle part. Sur l’ordre du Capitaine, l’expédition reprit donc en direction du signal. Bien vite, ils se rendirent compte que les provisions venaient à manquer et qu’il fallait sacrifier les chiens qui restaient. J’essayais d’en faire un épisode particulièrement pathétique. Plus tard, ils essuyèrent à nouveau les attaques des humanoïdes bleus pris d’une folie furieuse irrationnelle, et puis ils en virent d’autres s’enfuire comme des bêtes traquées à leur approche. Le comportement de leurs ennemis était incompréhensible.

Plus tard encore, ils tombèrent sur le navire de l’expédition allemande. Lui aussi avait été pris par les glaces. Lui aussi était vide désormais. La fouille du navire se révéla particulièrement décevante. Les allemands avaient emporté tous les vivres avec eux et rien de véritablement utilisable ne subsistait. C’était une déception de plus. Des traces de pas toutefois, quittaient le navire en direction de la source du signal et les anglais poursuivirent leur mission. À partir de ce moment-là, les combats ne cessèrent pratiquement plus, les assauts des créatures devinrent quasiment continuels. Si bien qu’au bout d’une nouvelle semaine, ils n’étaient plus que dix sur tout l’équipage.

Et puis, à bout de force, ils parvinrent à l’origine du signal. Et ce qu’ils découvrirent alors auraient du les pétrifier d’effroi s’ils n’avaient pas été déjà au-delà de toute endurance humaine. L’origine du signal était un simple monolithe d’un métal bleu inconnu planté au beau milieu de la glace. Autour du monolithe, il y avait des cadavres, plus d’une dizaine de corps qu’ils identifièrent comme les marins allemands. C’est alors qu’ils ressentirent l’Emprise. Le monolithe, cette chose, les attirait d’une manière abjecte, faisant appel à leurs instincts animaux les plus profondément ancrés, les plus pernicieux et les moins avouables . Libbons, le quartier-maître, se mit soudain à courir en direction du monolithe avant que Robertson n’ait eu le temps de l’en empêcher. Quand Libbons finit par parvenir jusqu’à l’étrange artefact, il se mit à l’étreindre d’une manière abjecte, et ses compagnons découvrirent alors l’horrible vérité. Libbons se mit à hurler, ses vêtements se déchirèrent comme sous l’attaque de démons et sa peau se mit rapidement à bleuir. Robertson et ses hommes regardèrent l’horrible spectacle, mais avant qu’ils n’aient eu le temps de réagir, Libbons avait lâché le monolithe et se précipitait vers eux la rage aux lèvres, les yeux sans iris injectés de sang. Ils n’eurent d’autre choix que de l’abattre, Libbons étant devenu en un clin d’œil, insensible à leurs appels. Ce fut une nouvelle bête furieuse morte qui s’affaissa devant eux, sur un coup de hache miséricordieux du capitaine. « Par le Christ ! déclara celui-ci. Il faut détruire cette chose. » Holbs qui tenait le dernier fusil encore utilisable tira donc aussitôt en direction du monolithe, mais la balle n’atteignit jamais sa cible. À environ vingt pieds de l’étrange objet, le projectile fut dévié par une sorte de champ de force invisible et finit sa course quelque part sur la banquise.

La situation était critique. L’attraction de l’artefact se faisant de plus en plus pressante pour tous les rescapés de l’expédition. C’est alors que Robertson prit la seule décision qui s’imposait : « Dynamite. Mèche courte demanda-t-il, en serrant les dents, à Holbs, qui refusa tout d’abord d’admettre la vérité. » La capitaine lui asséna alors un fameux coup de poing à tuer une mule, et il fouilla aussitôt le havresac de son subordonné étourdi où il découvrit un bâton de dynamite encore sec. C’était l’unique chance qu’ils avaient de se débarrasser de la monstruosité et Robertson savait que c’était à lui de la saisir. Il alluma la mèche et se précipita vers le monolithe dans le hurlement d’horreur déformé de ses compagnons.

Dès qu’il toucha l’étrange métal qui constituait l’immense objet, il comprit tout.

La chose aspirait en un clin d’œil toute forme de confiance en lui-même, tout ce que en quoi il croyait, tout ce qui fondait la base même de sa personnalité : c’était comme si elle s’en nourrissait. A la place elle activait au maximum les endroits du cerveau où étaient tapis comme un serpent lové, les grandes peurs primales. Dès lors, l’univers entier fut transformé pour le courageux capitaine Robertson. Chaque monticule de neige, chaque trou d’eau autour de lui lui sembla receler une menace terrible, insupportable et lorsqu’il regarda ses compagnons, il ne vit plus des hommes mais des assassins vicieux, des ennemis suceurs de sangs, des êtres sans foi ni loi qui lui étaient totalement et de manière irrémédiable, étrangers. Sa rage alors grandit jusqu’à emplir tout son champ de conscience. Il allait falloir tuer pour échapper à la peur. Il allait falloir tuer ces assassins sans âme. Il se prépara déjà à leur arracher la gorge. Ce serait eux ou lui.

À cet instant précis, tout explosa.

Il ne resta plus rien du monolithe qui instillait la peur.

Il ne resta plus rien du capitaine Robertson. Et aucun de ses hommes ne put jamais raconter leur équipée.

Mais le signal avait définitivement cessé d’être émis sur Terre.

 

Après avoir terminé mon roman, je l’ai imprimé et suis allé le faire relier dans une boutique de photocopies, avant de l’envoyer à Muriel, à destination de Lena. J’espérais qu’elle comprendrait.

Bien sûr, deux semaines après la rentrée scolaire, je n’avais toujours aucune nouvelle d'elle.

Mais aussi, qu’est-ce que j’avais bien pu m’imaginer ?

 

Par David Lantano
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Lundi 27 juillet 2009

Quand j’ai repris conscience, j’étais allongé sur un sol de béton. Ça sentait le vomi et la pisse partout autour de moi, et je mourais de soif. Je me suis relevé comme j’ai pu. La lumière au plafond était aveuglante. J’étais dans une pièce fermée qui ne contenait que quelques chaises dégueulasses. J’ai fini par comprendre que j’étais au commissariat, en cellule de dégrisement. J’ai frappé à la porte pour demander de l’eau, mais personne ne m’a répondu. J’ai regardé ma montre : il était cinq heures du matin. J’ai tambouriné à nouveau comme un malade sur la porte pour qu’on m’apporte un verre d’eau, mais rien à faire. Alors, j’ai fini par m’asseoir contre un mur, et je suis resté éveillé, pendant les 3 heures qui ont suivi, dans un état mental indescriptible. Il n’y avait pas que la lumière qui m’empêchait de dormir.

Finalement, au matin, la porte s’est ouverte, et on m’a amené devant un officier de police assis derrière un bureau.

Je me suis affalé sur la chaise devant lui, démoli.

« Alors, a commencé le policier, presque aussi las que moi, on a une plainte contre vous pour tapage nocturne et insulte à agents…

-Ah ?

-Oui, vous avez insulté les agents qui vous ont interpellé, totalement ivre…

-Qui ça ?

-Comment ça, qui ça ?

-Qui était ivre ? Les agents ou bien moi ?

-Je serais vous, je ne ferais pas le malin, vous risquez une amende de 450 euros…Vous les avez traité de tapettes, de fascistes et d’autres mots qu’ils ont pas bien compris. On est pas tous des littéraires dans la police…Et ça a continué à l’hôpital…

-L’hôpital ?

-Vous ne vous souvenez pas de l’hôpital ?

-Non.

-Ils vous y ont amené pour qu’on vous administre un sédatif. Là-bas, aussi vous étiez déchaîné…Vous êtes enseignant ?

-Oui.

-Hé ben, c’est un beau modèle que vous montrez pour la jeunesse. Vous savez quelles pourraient être les conséquences d’une condamnation sur votre casier judiciaire pour la suite de votre carrière ? Qu’est-ce qui vous a pris ?

Je lui ai expliqué en trois phrases.

-Vous devriez trouver une autre manière de vous calmer la prochaine fois. Ou ça pourrait être encore pire.

-Quand-est-ce que je m’en vais ?

-Vous avez bien compris ce que je viens de vous dire ?

-Oui. Quand est-ce que je m’en vais ?

-Enseignant, hein ? Allez-y barrez-vous !

-Et la plainte ?

-La plainte ? Quelle plainte ? Dégagez de là, je vous ai dit. »

J’ai quitté le commissariat comme un fantôme.

Une fois rentré chez moi, évidemment, je n’ai eu qu’une idée en tête : téléphoner à Lena pour m’excuser, essayer de lui faire comprendre, arranger les choses. J’essayais déjà de rassembler les arguments. Si je pouvais simplement me faire pardonner, je savais que je pourrais à nouveau respirer librement, et peut-être même dormir, sinon ce serait l’enfer.

Mais j’ai eu beau lui téléphoner dix fois, à chaque fois, je suis tombé sur son répondeur. La onzième fois, il n’y a même pas eu de sonnerie. Elle avait coupé son portable.

Il ne me restait plus qu’une chose à faire : attendre le lendemain pour pouvoir lui parler à l’école.

Toute une journée à attendre. Largement le temps de péter les plombs. Je suis allé acheter de l’alcool pour que le temps passe plus vite.

 

Par David Lantano
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Vendredi 17 juillet 2009
C’était le soir venu de l’anniversaire de Richard et, comme prévu, je suis d’abord allé chercher mes parents, avec qui mon ami partageait une grande connivence depuis notre enfance.
Richard était un peu le fils qu’ils auraient aimé avoir, et ils avaient compté sur lui depuis des années pour me ramener dans le droit chemin. Sans véritable succès. La suite voulait que j’aille chercher Lena chez Muriel pour que nous puissions tous nous rejoindre à la « petite » réception que mon ami avait organisée.
J’ai donc fait la route jusqu’au village où mes parents habitaient. Je suis arrivé devant la maison natale, un pavillon au bout d’une allée. Un endroit plein de secrets inavouables, d’amour, de chaleur humaine et d’incompréhension. Un incubateur de névroses banales qui avait lâché deux cinglés en déroute dans le monde réel.. La Maison Usher du pauvre.
Ça faisait bien des mois que je n’étais plus venu ici et ça me faisait bizarre de revoir les massifs de lavande, les rosiers et le vieux pin coupé à mi-hauteur au milieu de la pelouse soigneusement entretenue. Je me suis garé devant la maison, et puis, après quelques hésitations, j’ai fini par pousser la porte d’entrée sans aucun problème. Je n’avais pas besoin de clef. Je pouvais entrer là aussi facilement que je voulais. J’aurais pu être un cambrioleur.
Ils n’étaient pas au rez-de-chaussée. Mais en pénétrant dans le salon, j’ai commencé à entendre l’engueulade qui avait lieu à l’étage. Ma mère hurlait comme une harpie, sa voix incroyablement violente transperçant les murs de la maison :
-Oh, mais qu’est-ce que j’ai fait au bon dieu pour avoir un bonhomme pareil ? J’en ai marre, mais, j’en ai marre ! Tu vois pas que ça, va pas ? Non mais t’es complètement débile, ma parole ! Comme d’habitude, t’y connais rien à rien ! Mon père était quelque part là-haut, invisible et muet.
-Je vais me barrer de cette foutue maison de toutes façons, j’en ai marre !
Je savais que tout cela était du théâtre, une pièce mainte fois répétée que je connaissais par cœur depuis mon enfance. Je savais que la fureur maternelle ne tarderait pas à s’épuiser pour disparaître totalement comme si rien ne s’était passé. C’était juste une façon comme une autre de s’exprimer pour elle, d’évacuer sa colère. Mais dès que j’ai entendu cette voix pleine de furie, j’ai senti mes couilles se recroqueviller comme des noisettes dans mon slip. Je détestais ça. J’avais toujours détesté ça. J’ai fini par escalader les escaliers vers la chambre de l’étage où j’ai découvert mon père en train d’essayer laborieusement d’installer une nouvelle paire de rideaux, d’une manière qui ne convenait bien évidemment pas à ma mère. Mais dès que j’ai pénétré dans la chambre, les feux de la colère maternelle se sont retournés contre moi :
-Ah, enfin, te voilà, toi !…ben dis donc, on peut toujours t’appeler, tu réponds jamais ! Ça te tuerait pas de venir nous voir de temps en temps, quand même…. Ah, quand t’as besoin de nous, on est là, mais nous, on peut bien crever, tu t’en fous, hein ?
-Non, maman, j’ai juste dit. C’est pas ça….J’étais juste occupé…
-Occupé ? Occupé à quoi. Tu travaillais pas, je te signale. Je vois pas ce qui pouvait te tenir occupé à ce point-là…
J’ai pensé un moment à lui parler de mon livre et puis j’ai vite abandonné l’idée.
-Non, rien, laisse tomber… J’ai eu le droit à quelques autres engueulades, et puis, comme d’habitude, presque instantanément, tout est redevenu calme. Comme après le passage d’une tornade. Ma mère, pleine de sollicitude, me demandait avec inquiétude si j’allais bien, si j’avais besoin de quelque chose. Son changement d’attitude me stupéfiait à chaque fois. C’était quelque chose que je n’arrivais pas à comprendre.
-Alors, t’as rencontré quelqu’un, y paraît ?
 -Oui, maman…
-Ah, mais c’est bien, ça !, elle a dit, d’un air ravi. Je commençais à me demander, aussi…Et où est-ce que tu l’as rencontrée ?
-À l’école.
-Ah, tu vois ? Je te l’avais bien dit que tu faisais bien de reprendre ton poste à la rentrée.
-T’avais raison, comme d’habitude…
Après que ma mère eut houspillé mon père pour qu’il se dépêche un peu, j’ai installé mes parents sur les sièges arrières et j’ai conduit jusque chez Muriel, me sentant bizarrement gêné. Lorsque je suis arrivé, Lena était déjà là, m’attendant sur le trottoir avec un paquet cadeau à la main. Je me suis garé et je lui ai présenté mes parents avec une nette impression d’irréalité. Ma mère est sortie la première, et elle a agrippé familièrement ma cavalière pour le bal. -Oh, mais elle est jolie comme tout, cette tiote-là !, elle a dit à haute voix, et, j’ai vu Lena rougir au moment où ma mère la prenait dans ses bras.
-Maman…, j’ai dit, terriblement gêné.
-Ben quoi ?, c’est vrai…. Et puis elle a sorti de son sac à main un cadeau, dont elle ne m’avait pas parlé : une chaîne d’argent ornée d’une fleur art nouveau, qu’elle a donnée à Lena.
-Madame, non, il ne fallait pas, s’est défendue Lena comme elle pouvait…
 -Oh, c’est rien du tout ! Je l’ai achetée à la brocante dimanche dernier. Quand j’ai su que Baptiste avait une copine…
J’avais envie de partir en courant, honteux, pourtant je n’étais pas vraiment surpris. Elle m’avait déjà fait le coup avec les quelques ex qu’elle avait pu rencontrer des années plus tôt. C’était sa façon à elle d’essayer de faire en sorte que Lena reste avec moi. Celle-ci a fini par accepter le cadeau en embrassant mes parents pour les remercier et puis, j’ai demandé à tout le monde d’embarquer avant que la situation ne se détériore. Une demie-heure plus tard, je me suis garée au bas de l’allée qui menait à la demeure de Richard, derrière une longue file de voitures. Nous avons ensuite marché jusqu’à la propriété où un impressionnant spectacle nous attendait : Il y avait de la lumière partout. Sur les quelques arbres du pré et même sur certains autres du bois en friche. J’ai reconnu tout de suite des installations d’art moderne. Des draps jetés entre les branches, d’étranges guirlandes électriques, le tout éclairé à l’aide de lampes à acétylène. On aurait dit une villa d’elfes technoïdes. Je dois dire que le tout était très beau : un mélange d’artifice et de nature. Quelque chose qui n’avait presque rien de conceptuel. Au-milieu de l’immense pelouse qui faisait face à la demeure, il y avait un chapiteau barnum aussi, sous lequel étaient reçus les invités à côté d’un méchoui. Je me suis tout de suite senti mal à l’aise en découvrant ces cinquantaines de visages se tournant en notre direction lorsque nous sommes arrivés. Trop de monde. Trop de visages inconnus se cachant dans l’obscurité. J’ai fini par me faufiler vers les places qui nous étaient réservées, avec un sourire de robot figé sur mes lèvres en guise de salutation générale, essayant d’éviter la plupart des regards. Puis nous avons pris place au banquet.
La voix intérieure est aussitôt intervenue : Souris sois détendu c’est la fête bon sang tu n’as rien à craindre ici il n’y a pas d’ennemi fais au moins semblant de t’intéresser aux autres balance quelques vannes compréhensibles et tout ira bien...
Mais il y avait véritablement trop de monde pour que je me sente à l’aise. Je n’avais qu’une envie, prendre Lena par la main pour l’attirer dans un coin où nous serions seuls ; nous retirer dans l’ombre propice. Bien sûr, c’était impossible. Lena, elle, bien entendu, paraissait totalement à son aise, souriante, les mains croisées sur ses jambes . Et alors qu’elle ne connaissait pratiquement personne dans l’assemblée, elle participait déjà à quatre conversations simultanées qui s’étaient déclenchées dès son arrivée. En regardant autour de moi, j’ai vite compris pourquoi. Elle était de loin, sinon la plus belle, au moins la plus simple et la plus charismatique de toutes les invitées. C’était comme si on ne voyait qu’elle. J’aurais du me sentir fier alors, mais c’était tout le contraire : j’étais extrêmement mal à l’aise, en situation de faiblesse. En terrain ennemi, incapable de me montrer à la hauteur de la situation. Je détestais les foules et les groupes d’humains en général. J’entendais des conversations venir de toutes parts, comme au centre d’une chambre d’échos, mais je ne savais pas vers qui me tourner ; à qui m’adresser. Force-toi attrape une conversation au hasard et donne ton avis bienveillant socialise fais toi bien voir il ne faut pas qu’elle pense que tu es déjà perdu...
-…Non, moi, c’est au sujet du prix que je m’interroge, parce que les premiers modèles sont pas mal mais…
-….J’t’assure, essaie-le au moins une fois et tu m’en diras des nouvelles, c’est Jean-Yves qui m’a fait découvert ça…
-…J’te foutrais tous ces salauds contre un mur, moi et ratatatatata…..
Je tournais la tête dans tous les sens, vibrionnant, perdu, dans cette marée de voix inconnues et inquiétantes. J’ai essayé de me forcer alors, d’émettre une remarque impromptue sur le cours d’une conversation dont je ne savais rien.
-Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? m’a-t-on répondu. Je ne savais pas vraiment qu’ajouter alors je me suis tu, à court d’arguments. Je les ai écoutés poursuivre leur conversation comme si je n’avais rien dit et peu à peu, je me suis senti perdre de l’intérêt pour tout ça.
J’ai essayé avec une autre conversation qui avait lieu en face de moi entre les deux quadragénaires du couple qui me faisait face, mais de même, rapidement, je me suis mis hors-jeu. Je ne savais pas faire la conversation, et tous ces gens m’ennuyaient vite. J’étais incapable de fixer mon attention. Je ne me sentais rien de commun avec personne. J’étais un extra-terrestre. La seule chose de stable à côté de moi, c’était Lena, qui m’attirait comme un pôle de lumière. Je me suis rendu compte alors que je détestais les gens, alors que Lena les adorait. Et aussi, que, finalement j’étais attiré par les femmes qui aimaient les gens. Comme espèce de cinglé, je me posais là.
Et puis, Richard est passé nous voir, en maître de cérémonie, et je lui ai remis son cadeau, une compilation de jazz. Il y a eu quelqu’un qui a craché des flammes quelque part presque au même moment, certainement pour célébrer l’événement. Quand il a découvert la statuette africaine que Lena lui avait achetée, je l’ai vu, presque fou d’enthousiasme étreindre celle qui m’accompagnait, comme si elle avait deviné exactement ce qu’il désirait. À nouveau, je me suis senti éloigné. Mais ce n’était qu’à cause de mon mauvais état d’esprit, je me suis dit. Ensuite, j’ai bu pas mal pour essayer de me mettre à niveau de l’assemblée sans vraiment y parvenir. Et puis, il y a eu de la musique, le genre de swing jazz que j’affectionnais (Richard le savait parfaitement), et au moins cinq types se sont levés pour demander à Lena de danser avec eux. C’était à croire qu’ils n’avaient jamais vu de femme avant ce soir-là. J’en ai laissé deux danser avec elle et puis, j’ai décidé de prendre les commandes avant que tout le village ne prenne son ticket. J’ai dansé avec elle de mon mieux, c’est à dire maladroitement, mais je sentais que j’avais toujours la priorité sur son regard et son sourire et ça me suffisait. Tant que je la tenais entre mes mains, rien ne pouvait m’arriver, je me disais. Nous avons fini par retourner nous asseoir et c’est alors que mes parents m’ont dit qu’ils étaient fatigués et qu’ils voulaient que je les ramène à la maison. J’ai expliqué la situation à Lena qui m’a souri : « bien sûr ». J’ai donc conduit mes parents, vaguement titubant, jusqu’à la voiture, et puis j’ai fait un créneau téméraire qui a failli me coûter un phare. J’ai fait la route doucement, histoire d’éviter tout accident, mais je ne pouvais m’empêcher d’être, pour le moins, inquiet. J’ai fini par déposer mes parents chez eux. Et j’ai vu ma mère, cette forme de monstre d’affection et d’inquiétude, venir vers moi, enthousiaste, avant de me laisser repartir.
« Oh, elle est très bien cette tiote-là ! Promets-moi de pas tout faire rater cette fois-ci…
-Non, maman, c’est pas mon intention…
-Tiens, elle m’a dit, en me tendant deux billets de vingt euros…
-Maman, j’ai dit, j’ai pas besoin d’argent, tout va bien maintenant. Arrête de t’inquiéter…
-Mais bien sûr que je m’inquiète !, ma mère a protesté, en me fourrant l’argent dans les mains. Après tout ce que tu nous as fait, c’est normal de m’inquiéter. C’est mon rôle.
Ma mère n’avait rien pu faire pour mon frère, mais elle n’était pas décidé à me laisser m’enfoncer. Tout son être émettait d’ailleurs le même message à mon encontre depuis mon enfance : Je te protégerai toujours, quoi qu’il en coûte. Je te protègerai contre tous les dangers. Je te protègerai même malgré toi, tu ne m’échapperas pas. Je te protégerai. Je te protégerai. Je te protégerai. Je viendrai te protéger jusque dans ta tombe. Je répondais parfaitement à son inquiétude : j’étais parfaitement sauf, perdu dans mon angoisse quotidienne. J’ai préféré ne rien répondre et puis j’ai fait le retour jusqu’à la propriété de Richard. Lorsque je me suis garé à nouveau, il n’y avait presque plus aucune voiture. La plupart des invités étaient repartis. Il n’y avait plus de musique non plus mais les lumières étaient toujours là. En remontant l’allée, j’ai vu qu’il n’y avait plus que Richard et Lena à la table, se faisant face et discutant avec passion avec des mots inaudibles. Cette fois encore, j’étais ailleurs, exclu. Il restait un groupe d’invités à peine moins pâles que des apparitions qui traînaient à la recherche de bières sur le pré. Parmi eux, j’ai croisé le fantôme de Philippe Corroyer, un peu saoul, qui m’a lancé, de loin :
-Hé !, M. Demangel, vous n’avez pas suivi mes conseils, finalement…
-Non, j’ai dit, dans un réflexe, je suis revenu à mes premières amours.
J’ai fini par m’asseoir à côté de Lena et j’ai continué à boire pour essayer de me sentir mieux, de me sentir en phase avec Richard et elle. Mais au bout d’un moment, je me suis rendu compte que je ne parlais presque pas. J’étais en retard sur la conversation, ailleurs, troublé, tandis qu’eux riaient comme des amants secrets : « Faisons, une petite promenade dans les bois, a dit Richard à un moment, ça nous dessaoulera… Je me suis levé avec Lena juste avant de comprendre qu’il parlait du bois en friche, à peine praticable qui nous faisait face. Nous sommes entrés d’abord éclairés par cette étrange lumière rouge palpitante comme un monstrueux organe, puis nous sommes véritablement entrés dans les ténèbres. Le sol était spongieux. Il y avait des lianes et des branches partout, et il fallait progresser comme des explorateurs dans une jungle. Le noir était absolu. Je suivais les deux silhouettes qui avaient pris de l’avance sur moi, comme s’ils connaissaient le terrain par cœur. À un moment, je me suis arrêté pour soulager ma vessie sur un arbre, et quand je me suis reboutonné et remis en route, je me suis rendu compte que j’étais seul. Il n’y avait plus rien devant moi qu’un bois sombre et hostile. Lena et Richard avaient disparu. J’ai avancé comme je pouvais, et j’ai entendu des petits rires de kobolds ; des rires de complicité et de moquerie venir de quelque part devant moi. J’étais complètement saoul. Et soudain, au milieu de ce bois maudit, l’angoisse et la peur ont investi de nouveau ma carcasse. J’entendais ces petits rires perçants et je me sentais devenir fou, oppressé. J’ai attrapé une branche de noisetier pour m’en faire une canne ou une épée et je me suis avancé plus avant. Il n’y avait plus rien que l’obscurité et les obstacles végétaux. Je fauchais des herbes à tour de bras en me demandant où j’étais. Et à nouveau, je les ai entendus rire. C’était comme une conspiration. Ils se foutaient de moi, c’était évident. Cela me torturait. Je me sentais floué. Plus j’avançais, seul, et plus terrible devenait l’angoisse. Elle augmentait à mesure que je comprenais la situation. Tout paraissait clair, maintenant. Si je commençais même à réfléchir, je savais parfaitement que je m’étais voilé la face : je ne pouvais pas lutter contre Richard. Je ne l’avais jamais pu. Lena avait sûrement fait son choix depuis longtemps. J’avais été ridicule de croire autre chose. J’avançais donc, perdu, dans une obscurité absolue. Quand, tout à coup, j’ai entendu un cri. Quelqu’un, quelque chose, s’est jeté contre moi, venu d’un coin obscur d’une élévation sur ma gauche. Le monstre a hurlé à mes oreilles. C’était une chose sans forme, noire sur noir, purement antagoniste. Par réflexe, j’ai balancé mon épée de bois vers cet assaillant pour l’atteindre en pleine gorge. En une fraction de seconde, j’ai vu le monstre se transformer, hurlant de douleur sous le coup de baguette de noisetier. C’était un cri bizarrement féminin. J’ai vu alors la chose reprendre forme humaine presque instantanément. L’attaque, en fait, n’avait pas duré plus d’un battement de cœur. Ce n’était pas un monstre, finalement. C’était Lena. Elle m’a jeté un regard horrifié. Jamais je ne m’étais senti aussi pétrifié par la culpabilité….
-Mais …pourquoi t’as fait ça ? elle m’a demandé, éberluée.
-Je voulais pas…tu…tu m’as fais peur…
Elle m’a alors jeté un regard qui m’a percé jusqu’à la fibre. Elle était suffoquée, accusatrice :
-Peur ? Mais comment tu peux avoir peur de moi? Qu’est-ce qui va pas chez toi ? T’es juste avec moi, chez ton meilleur ami, qu’est-ce qui pourrait bien t’arriver ?
Je l’ai vu se tenir le cou, là où je l’avais frappée.
-Je voulais pas, j’ai dit. Je t’ai pas reconnue. Je croyais que c’était quelque chose….quelqu’un d’autre…
-Quelqu’un d’autre ? Qui est-ce que tu voulais que ce soit ?
-Je sais pas, je…
-C’est surtout que t’as trop bu, oui ! Oh et puis, je veux même pas en parler. T’es complètement malade. Ramène moi chez Muriel. J’te comprends pas, Baptiste, vraiment….
-Mais…tu peux pas aller chez elle maintenant. Il est trop tard, j’ai essayé de négocier. Tu vas pas la déranger….
-Conduis-moi chez Muriel, je veux même pas en parler…
 J’étais saisi, choqué. J’avais fait une erreur impardonnable sans même m’en apercevoir. J’ai protesté tout le chemin jusqu’à ma voiture, mais sans succès. C’était comme si j’étais le mal absolu. Ma maladresse n’avait pas d’excuse. Je l’ai finalement conduite jusque chez Muriel, essayant de lui expliquer ce que je pensais d’elle, essayant de m’excuser, mais je m’adressais à un mur. Son silence dans la voiture était une sentence de mort. Elle ne voulait plus me répondre. Je me sentais déjà devenir fou. J’ai entendu la porte claquer comme un coup de feu lorsqu’elle est finalement descendue de la voiture devant chez Muriel. Et puis, je suis rentré chez moi. Il y avait devant moi comme un long tunnel. Et puis le temps a passé.
La nuit, encore. Et bien sûr, ce n’était pas fini. Bien sûr, je ne pouvais pas dormir. J’étais dans mon appartement et il y avait cette voix qui me rappelait sans cesse ce que je savais déjà : Je te l’avais bien dit, SURTOUT ne t’attache pas à elle, je te l’avais bien dit, SURTOUT ne t’attache pas à elle, je te l’avais bien dit…
Les contours des fenêtres se dessinaient en contre-jour sur le plafond avec des formes de lames de guillotine. La voix était trop forte et je ne pouvais pas supporter mon attitude, j’avais à nouveau une envie délirante de me jeter par la fenêtre, d’en finir tout de suite. Alors j’ai mis la musique à fond dans mon appart pour qu’elle couvre les voix de ma culpabilité et de ma honte. Tout ça ne serait pas arrivé si je n’avais pas bu. C’était de ma faute, je le savais parfaitement. Alors, j’ai été cherché ma bouteille de JB et je l’ai tétée comme au sein maternel. Je ne voulais plus penser à ce que j’avais fait. Je ne voulais plus penser à rien. Je me suis assoupi quelques minutes quand même , et puis j’ai été réveillé par des coups répétés sur ma porte. Je suis allé ouvrir, la gueule en bataille, la musique beuglant toujours dans l’appartement.. Devant moi se trouvaient trois policiers. Je me sentais désespéré, prêt à tout foutre en l’air. J’ avais même une envie joyeuse de tout foutre en l’air.
-Alors, bande de tapettes, j’ai réussi à articuler, vous êtes venus pour le bal ?  Aussitôt, l’un des flics m’a attrapé et m’a fait sortir de force sur le perron. Il m’a plaqué contre le mur en levant mon bras très haut derrière mon dos jusqu’à me faire crier de douleur, et puis il m’a passé les menottes.
-Ne me faites pas mal, j’ai gueulé! JE SUIS ENSEIGNANT ! JE SUIS ENSEIGNANT !
Et puis je ne me souviens plus de rien.
Par David Lantano
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Mercredi 8 juillet 2009

                                                       38   

 

Le lendemain, j’étais heureux qu’elle soit de nouveau là, inchangée. Elle n’avait pas vécu les répercussions de mon rêve.

Après une journée à flemmarder comme deux lézards amoureux, nous avions dormi l’un contre l’autre, comme un reniement du rêve que j’avais fait la veille.

Et puis, en pleine nuit, je l’avais réveillée. J’étais persuadé que pour conjurer le sort, pour éviter qu’elle ne s’ennuie avec moi, il fallait que je lui montre un de mes trucs. De quoi, j’étais capable.

Alors, je lui ai expliqué, ce que j’aimais faire certaines nuits de pleine lune comme cette nuit-là.

« M. Loup-Garou est de sorti ?, elle m’a dit.

-Oui, j’ai avoué, mais ça pourrait peut-être te plaire…Prends un morceau de papier, j’ai dit. Et écris dessus le mot qui représente ce dont tu veux débarrasser ton existence. Et garde-le avec toi.

-Ça fait partie de ton écriture totémique ?, elle a demandé, un peu excitée…

-En quelque sorte, oui.

-Tu crois vraiment à tout ça ? Que des mots peuvent changer quelque chose ?

-Je sais pas. C’est pas parce que ça n’a jamais marché que c’est impossible, je pense. Faut juste y croire un peu… »

J’ai à mon tour écrit le prénom de six lettres qui me posait problème. Et puis je lui ai dit qu’il était temps d’y aller.

Je l’ai faite monter dans ma voiture et nous avons conduit un long moment à travers la campagne, presque indiscernable sous la brume. Je l’ai amenée alors à l’un de mes endroits favoris. Une longue colline recouverte de champs de blé, près d’un cours d’eau, dans l’ancien village où j’avais habité enfant.

-Viens, je lui ai dit, en la tirant de la voiture.

Au dehors, l’obscurité et le souffle du vent étaient absolument enivrants. D’un calme délicieux qui touchait au sublime. On entendait le bruit de l’eau vive du ruisseau qui coulait à deux pas de là.

-Suis-moi, j’ai dit.

Et puis nous avons escaladé la colline, traversant le champ de blé qui paraissait bleu dans la lumière lunaire. Une fois parvenus au sommet, nous avons longé le bois qui dominait la colline jusqu’à parvenir à une large pierre plate qui semblait comme un observatoire sur la vallée. Elle a ri soudainement quand elle a vu des lièvres et des perdrix fuir vers les sous-bois à la vitesse du rêve.

Je l’ai engagée à s’asseoir avec moi sur mon trône de roi elfique.

On voyait au loin, les fumées de l’usine de cartons, et tout autour de nous, la cime des arbres oscillait lentement dans le vent, comme à travers la respiration d’un géant sylvestre.

Ça sentait le miel du colza environnant, l’acétone et l’humus. Un parfum que j’adorais.

Je l’ai regardée et bien que j’ai eu un moment pensé qu’elle me prenait pour un fou, j’ai vu qu’elle souriait. J’étais soulagé.

« -Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?, elle m’a demandé.

-C’est là que ça devient intéressant, j’ai dit. Tu vois la route en contrebas ? Et bien, tu vas jeter ton papier au vent et puis tu vas courir sans t’arrêter jusqu’en bas, à travers les blés. Je te jure qu’après ça, tu ne penseras plus à ce que tu as écrit là-dessus. C’est ça le jeu…On se débarrasse de ce qui nous retient en arrière et on devient plus fort. Qu’est-ce que tu as écrit ?, j’ai ajouté à tout hasard.

-Ah, il faut payer pour voir !, elle a dit.

Et avant que j’ai eu le temps de réagir elle a jeté son papier qui a disparu dans la nuit puis elle s’est mise à hurler :

-Geronimo !

Et puis elle a dévalé la colline à toute vitesse.

Je l’ai aussitôt imitée, et bientôt, j’ai été subjugué par l’impression de vitesse, par l’impression de foncer dans l’obscurité absolue à travers les épis de blés pas encore murs qui me fouettaient les flancs avec allégresse. Je ne voyais pas à plus d’un mètre devant moi. C’était magique, complètement enivrant. Une percée monumentale dans l’imaginaire du rêve. Je ne pouvais ni m’arrêter ni même ralentir. 

Arrivé en bas, sur la route départementale, je l’ai entendu rugir de plaisir.

-On recommence ?, elle m’a demandé.

Bien sûr, on l’a fait quatre à cinq fois, jusqu’à ne plus pouvoir nous arrêter, riant comme des insensés. Et puis, un instant, plus tard, alors qu’on faisait une pause, j’ai regardé les champs devant nous. Je les imaginais déjà comme un terrain pour d’autres types de jeux.

Elle a suivi mon regard alors et c’était comme si elle avait lu dans mon esprit.

-Il est encore un peu tôt pour ça dans l’année, elle m’a dit en riant. Mais attends juste l’été.

Quand les blés seront hauts et qu’il fera plus chaud. Attends juste un peu. On s’amusera bien. »

Et puis je l’ai vu sourire et me faire un clin d’œil et j’ai alors compris que je ne pourrais jamais plus me passer d’elle.

                                                    

Par David Lantano
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Dimanche 28 juin 2009

                                                            36

 

De retour à l’école et de nouveau des évaluations. Un test de mathématiques. Tous les élèves étaient déjà sortis en récréation, la plupart se foutant bien de leur note.

J’ai alors vu à nouveau la petite Camille en larmes, secouée de sanglots lorsque je lui ai rendu sa note : 2 sur 10. Il s’agissait d’un contrôle de numération où il fallait comparer des nombres. Elle avait simplement inversé les signes < et >. Ce qui faisait qu’elle avait presque tout faux.

« Elle va me tuer !, je l’ai entendue gémir.

Je suis allé m’agenouiller près d’elle.

-Qui ça ?, j’ai dit, le plus doucement possible.

-Ma mère ! Elle va me tuer ! J’ai même pas la moyenne…

-Allons, c’est pas si grave, c’est juste une note.

-Siiii, c’est grave ! J’ai même pas la moyenne…

-Bon, quelle erreur est-ce que tu as fait ?

-J’ai….j’ai…j’ai inversé les signes.

-Voilà, donc tu as compris, c’est le plus important…

Mais elle s’est mise à nouveau à pleurer en prévision de ce qui l’attendait à la maison.

J’ai pris une feuille vierge et j’ai concocté un nouveau test en deux minutes avec des nombres différents. Puis, je lui ai tendu la feuille.

-Tiens, refais-le !

Elle a pris sa nouvelle chance sans vraiment y croire et puis au bout de quelques minutes à peine, elle avait tout complété. Je l’ai corrigé sur le champ en sortant mon redoutable stylo rouge.

-Voilà, 10 sur 10, j’ai dit en la félicitant ! Bravo ! Tu as tout compris.

-Mais ? Mon premier contrôle ?

-Quel premier contrôle ?, j’ai dit.

Puis, j’ai pris sa première interrogation que j’ai chiffonnée en boule et jetée à la poubelle.

-10 sur 10, c’est parfait. Allez, va jouer maintenant !

Elle est alors sortie comme un fantôme, sans vraiment y croire, encore sous le coup de l’émotion. En fait, je ne pouvais pas m’empêcher d’avoir de la compassion pour cette gamine. Quand je voyais sa manière de se comporter, j’avais l’impression de me voir à son âge…

L’après-midi, avait lieu la suite des répétitions de la pièce. Pour cela, un des conseillers municipaux avait eu l’idée d’apporter pour un test l’un de ces énormes ventilateurs d’un mètre de diamètre qui servirait en principe à simuler la tornade du début du spectacle. On devait voir ce que cela donnerait dans des conditions réelles.

Après un temps nécessaire d’installation, dans les conditions qui correspondraient à celle du début de la pièce, on a allumé le ventilo.

On peut dire que l’efficacité du système dépassait toutes nos espérances.

En effet, lorsque le régisseur/employé de mairie a déclenché l’engin, tous les décors ont été soufflés et renversés en un clin d’œil, et les acteurs décoiffés et rendus inaudibles par le vacarme du dispositif.

C’était réussi : on avait un véritable ouragan sur scène.

Le type de la mairie a fini par couper son engin.

-Je crois qu’il faudrait essayer une puissance inférieure, j’ai dit, tandis qu’on essayait tant bien que mal de remettre les décors de carton-pâte en place.

-C’est la puissance minimale, m’a alors confié l’homme au ventilateur…

-Bon, alors, faudrait essayer avec quelque chose de plus petit. Peut-être un ventilateur domestique…

Il m’ a regardé, goguenard :

-Oui, ou alors avec un sèche-cheveux….

Après de longues minutes de discussions techniques, le problème paraissait insoluble. Et je me suis avoué vaincu :

-Bon, je crois qu’on se passera d’effets spéciaux, finalement. »

On a ensuite enchaîné avec la scène-clé du spectacle. La plus importante de toutes. Celle où Dorothée après moult déboires, finissait enfin par rencontrer le Magicien d’Oz et lui faisait part de sa requête : à savoir, rentrer chez elle au Kansas. Le Magicien qui s’était révélé n’être qu’un sympathique charlatan, décidait alors de trouver tout de même un moyen pour aider la petite fille.

C’est à ce moment-là que j’ai entendu à nouveau Alexandre faire des siennes :

-Wouah, elle est complètement débile !, il a dit, découvrant la scène interprétée par Manon et Thomas disparaissants à moitié sous leurs costumes.

-Ah bon ?, j’ai dit. Et on peut savoir pourquoi, je te prie ?

-Bah paske, pourquoi est-ce qu’elle veut revenir ? C’est complètement débile : elle a plein de pouvoirs et tout, et elle veut revenir dans sa baraque pourrite dans son patelin tout naze…Moi, je reviendrais jamais..

Je sentais que les autres élèves partageaient assez cette opinion. Alexandre avait soulevé là, une question cruciale.

Parce que  les champs de coquelicots  et les épouvantails parleurs, on finit par s’en lasser, je pensais, parce que le pays imaginaire ne reste enchanteur que le temps d’en connaître les règles, les lois auxquelles il faudrait bien finir par se plier… »

Mais au lieu de ça, j’ai dit :

-Elle veut revenir parce que son oncle et sa tante lui manquent, qu’elle a besoin de grandir avec eux et avec d’autres garçons et filles de son âge. Après tout, il n’y en a pas au pays d’Oz. Et puis, elle voudra sans doute avoir un petit copain plus tard, et peut-être se marier…Où est-ce qu’elle le trouverait au pays d’Oz ? Il faut bien qu’elle vive avec les humains…

Je n’arrivais pas à croire à ce que j’étais en train de dire.

-Ouah !, c’est débile ! Toutes façons, je m’en fous, je viendrai pas au spectacle, alors…

-Oui, moi non plus, j’ai entendu d’autres voix se manifester, profitant de la brèche offerte par l’intervention d’Alexandre.

Je suis alors intervenu pour leur rappeler que tout ce qu’on avait travaillé jusque là était super et que les spectateurs attendaient de les voir sur scène avec impatience. Je leur ai dit qu’après le spectacle, ils seraient fiers de leur performance, qu’ils adoreraient se faire applaudir. Et puis, ne pas venir, ce serait aussi abandonner lâchement leurs camarades. C’était hors de question.

Mais j’avais beau me démener, je me sentais tout de même inquiet à l’idée que plusieurs d’entre eux puissent être absents, le jour du spectacle. Je n’avais aucune idée de comment je résoudrais le problème, si cela arrivait.

Après la répétition, en fin de journée, nous sommes retournés en classe pour ranger leurs affaires et se préparer au départ.

Là, j’ai pu à nouveau constater avec soulagement qu’encore une fois, aucun vêtement n’avait été découpé. Mon système de prévention fonctionnait apparemment plutôt bien.

Je savais que je ne connaîtrais sans doute jamais le coupable avec ce système, mais, après tout, ce n’était pas ce qui m’importait le plus.

Ce qui m’amusait plutôt, c’était mon « dispositif de sécurité » en lui-même. Pour tout dire, je n’avais pas eu la moindre envie de me lancer dans une opération d’espionnage quotidien et ce que j’avais installé n’était qu’une vieille webcam dont j’avais tranché le fil et qui n’enregistrait rien du tout. Les élèves, pourtant, ne se doutaient de rien, apparemment.

Après tout, je me suis dit, ce ne sont que des enfants.

 

 

 

                                                        37

 

C’était la nuit. Il y avait un air lancinant d’orgue de barbarie autour de nous. Un air joyeux presque insupportable, allant jusqu’à imiter une forme de folie médiévale. Je ne savais pas où j’allais, mais j’étais sûr d’aller quelque part. Je suivais mes pas fixés sur une longue route pavée de pierres jaunes. Je ne contrôlais rien du tout. À un moment, je finis par lever la tête, et juste à côté de moi, je vis Lena, dans un bizarre accoutrement. Elle portait une jolie robe de conte de fée et des claquettes en rubis. Ses cheveux étaient noués dans des sortes de nattes ridicules et ses lèvres étaient barbouillées d’un rouge criard. Je ne savais pas pourquoi, mais cela me paraissait à la fois surprenant et inquiétant.

Plus tard, nous rencontrâmes une sorte de brouillard plein de fureur et de choses sombres, et alors je vis des êtres gigantesques, vaguement humanoïdes, mais à la virilité prononcée, venir à notre rencontre. L’épouvantail et l’homme de fer blanc qui nous accompagnaient tentèrent d’intervenir. Mais malgré leur bonne volonté, ils furent bien vite mis à terre par ces forces de la nature qui n’en avaient qu’à la jeune femme à mes côtés. Après quelques instants de lutte, l’épouvantail et l’homme de fer blancs furent réduits au silence et à l’inaction, et les pervers aux membres visqueux se dirigèrent alors vers mon amie. Je voulus intervenir alors. J’étais décidé à réduire les assaillants à l’état de steaks tartares.

C’est alors que je me rendis compte que je ne pouvais rien faire.

J’étais paralysé par la peur.

Les monstres commencèrent à attraper Lena et à l’allonger au sol, sans que je ne puisse réagir. Je commençais à assister au viol en hurlant de toute la puissance de ma haine et de ma terreur, et puis je levai les mains vers mon visage, dans un paroxysme d’horreur.

Ce n’était pas des mains , mais des pattes de lion que je vis.

J’incarnais le lion poltron, évidemment.

Je ne pouvais rien faire, rien faire, rien faire.

J’ai manqué un battement de cœur et puis je me suis réveillé.

J’étais en sueur, seul dans mon lit, essayant de ne pas voir un signe annonciateur dans ce cauchemar.

 

Par David Lantano
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Lundi 22 juin 2009

À table, Richard et Lena riaient ensemble et je me sentais exclu. Ils avaient cette forme de complicité immédiate qui mettait à l’écart l’entourage indésirable devenu simple spectateurs. Les envieux et les non-affranchis. Ils s’étaient reconnus comme membres du même club. Ce qui les réunissait, c’était ce concert de U2 à Bercy dont j’ignorais tout mais auquel ils avaient assisté quelques années plus tôt et dont ils gardaient un souvenir apparemment inoubliable. Ils nous décrivaient chaque moment fort comme si nous n’aurions du ne connaître que cela. Les tribulations de Bono et de sa bande semblaient être le seul sujet digne d’intérêt. Malheureusement, je n’avais rien à dire là-dessus.

Le décor était somptueux. Pour célébrer ma première sortie avec un individu de sexe féminin depuis plusieurs années, Richard avait sorti l’argenterie des grands jours. Nous déjeunions presque dans un restaurant 4 étoiles. J’aurais du me sentir heureux et fier alors, et pourtant, j’avais toujours du mal à me sentir bien. J’avais toujours cette impression habituelle d’être à l’écart, sur la corde raide. Proche de commettre l’irréparable. Je souriais pourtant, crispé, ne désirant en aucun cas briser l’ambiance de douce euphorie.

Anaïs, sûrement attirée par le rayon-tracteur du charisme de Lena, avait depuis longtemps trouvé sa place sur ses genoux. Valérie ne disait rien, les lèvres serrés, mais pour Richard, il était clair que Lena avait réussi son examen de passage haut la main.

À un moment, Richard a décidé de descendre à la cave pour chercher quelque bonne bouteille, et il m’a demandé si ça ne me gênait pas de venir lui donner un coup de main. Bien sûr, j’ai acquiescé.

Lorsque j’ai descendu les marches qui menaient à la cave derrière lui, j’ai entendu Richard me demander :

-Non, mais, où est-ce que tu l’as trouvée, celle-là ?

J’ai pensé un instant qu’il se foutait de moi, et puis il s’est retourné et j’ai vu son visage émerveillé, comme je ne l’avais que rarement vu auparavant. Ça m’a fait un choc.

-Comment t’as fait, espèce d’enfoiré, pour trouver une fille pareille ? Tu sors jamais de chez toi…

-Je sais pas, j’ai dit. Ça doit être mon charme naturel.

Je dois dire que pour la première fois depuis longtemps, je me sentais fier comme un patron de bar.

-C’est autre chose que l’autre cinglée que tu nous avais amenée l’autre fois. Bon dieu, elle, elle est carrément GÉNIALE !

-Richard…

-En tout cas, mon pote, fais pas tout foirer, cette fois-ci, t’en trouveras pas beaucoup des comme ça…

-C’est pas mon intention.

-Putain, c’est Romy Schneider!

-T’es con!

-Attends, on va lui trouver une bouteille de jour de fêtes. Ah ! Voilà : Un Château Lafite-Rothschild 1990….. Bon, je comptais la garder pour le mariage d’Anaïs, mais là, je crois que ça s’impose. On va lui en mettre plein la vue ! Ah ! Mon POTE !, il s’est écrié

Et puis, il m’a attrapé par le cou pour me frictionner le crâne d’enthousiasme, comme si nous étions encore collégiens.

Après être remontés, en effet, la bouteille a fait son petit effet, comme Richard l’avait prévu. Et Lena, un peu pompette, a été forcée de se laisser entraîner par Anaïs qui voulait lui montrer sa chambre de princesse des collines.

Et puis quand elle est redescendue, et quand le café a été bu et rebu, il a été temps de passer aux choses sérieuses, et nous sommes sortis prendre l’air.

Le temps était venu de la promenade à cheval.

Alors que Valérie, Richard et Lena étaient déjà en selle depuis longtemps, moi, je prenais mon temps, quasiment paralysé par la vue de « Pépère », le cheval qu’ils m’avaient laissé. Une bête à la contenance pourtant débonnaire comme ils me l’avaient assuré.

Pourtant, sans avoir l’air d’y toucher, je regardais Pépère et Pépère me regardait, ruminant son frein. Et il y avait là un défi qu’on ne pouvait mésestimer entre l’Homme et l’Animal. C’était un duel à mort. Et c’était moi qui était censé monter sur cette chose récalcitrante, incertaine et instable dont la torpeur simulée cachait sans aucun doute des tendances à la folie meurtrière.

J’ai fini par prendre ma respiration et j’ai escaladé la bête comme j’ai pu. Je me suis alors tout de suite retrouvé en déséquilibre, presque allongé au travers du dos de ma monture. Et celle-ci s’est mise alors à tourner sur elle-même. J’ai aussitôt entendu un déluge de conseils contradictoires et humiliants venues des trois autres cavaliers de l’Apocalypse, et finalement j’ai fini par réussir à me rétablir par moi-même. Je tenais en selle, et j’ai même réussi à tourner ma monture dans la bonne direction. Ce qui tenait du miracle.   

Richard a alors pris la tête de notre chevauchée qui menait au-delà d’une barrière, sur un chemin boueux, dans les bois, vers un destin inconnu et sans aucun doute néfaste.

Je suivais de mon mieux, mais l’engin bougeait dans tous les sens et au bout de cent mètres à peine, j’avais le cul en compote. J’essayais de rester extrêmement concentré, mais en fait, j’étais crispé à l’extrême, mon seul souci étant de ne pas démonter. Je me prenais en pleine figure toutes les branches qui étaient à ma portée. Pourtant au bout de quelques minutes de désespoir assumé, j’ai commencé à reprendre confiance et à avoir l’impression que tout ça nous menait quelque part, finalement. Il était même bien possible qu’une vague notion de plaisir soit associée à ce genre de crapahutage moyenâgeux . Vingt minutes à peine plus tard, c’est bien simple, tandis que nous surgissions sur un près largement découvert, en contrebas du chemin que nous suivions, je me sentais presque héroïque, Alexandre chevauchant Bucéphale. Un héros vainqueur habitué à toutes les batailles, à toutes les expériences. Excepté peut-être, cet incomparable mal au cul.

Cette impression de voltige et de toute puissance a bien duré vingt minutes avant que Pépère ne décide qu’il en soit autrement. Après une période de trot assez tranquille, le visage fouetté par les odeurs d’herbes et de décharges sauvages, j’ai senti ma monture partir au galop de sa propre initiative, pour une raison inconnue. En un instant, je ne contrôlais plus rien. Le bestiau fonçait tête la première devant lui, comme sur l’hippodrome de Longchamp. Je n’arrivais plus à l’arrêter. Je me suis mis à gémir et à me plaindre de manière plus ou moins minable et articulée, lorsque j’ai vu Richard chevaucher à ma rencontre et ramener ma monture à la raison. Il nous a fait faire demi-tour et nous avons alors continué notre promenade sans incident.

Lorsque j’ai vu le regard admiratif que Lena portait à Richard, j’ai eu soudain l’impression d’être un enfant sur un poney. Ça m’a fait mal, très mal, l’espace d’une seconde, mais je n’ai rien dit alors. J’étais bien trop fier pour ça.

Plus tard, nous avons fini, comme par miracle, par rejoindre le bercail, et avant de le quitter, Richard nous a averti qu’il organisait une petite réception la semaine suivante à l’occasion de son anniversaire, et que, bien sûr, il comptait sur nous. Évidemment, il n’était pas question de refuser.

Par David Lantano
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Samedi 13 juin 2009

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La vie avec Lena était un étrange mélange d’émotions. Bien sûr, recouvrant tout, il y avait cette impression rayonnante d’euphorie qui investissait tout mon être comme la chaleur d’un soleil dévorant. Être simplement près d’elle était une surprise constamment renouvelée, un rêve qui s’éveillait dans un nouveau rêve. Une forme de bien-être presque habituel dont on ne pouvait imaginer l’absence, quand on y avait goûté une fois. Le toucher, le goût, la voix. Tout sens prenait une dimension supplémentaire en sa présence ; dimension dont j’avais oublié jusqu’à l’existence ; qui paraissait presque comme une habitude endormie. C’était une forme de fluidité simple et pourtant extraordinairement naturelle qui venait à bout de tous les cynismes.

J’y étais effroyablement sensible.

Pourtant, nous étions à tel point différents que l’angoisse de la perte n’était jamais totalement absente. Bien qu’euphorique, je n’étais jamais véritablement tranquille non plus avec elle, pressentant déjà une fin tragique à cette histoire. J’étais en représentation constante avec elle, essayant d’être bon et aimant un jour, essayant d’être à la fois, quand je pensais qu’il le fallait, indifférent et sarcastique, essayant de joindre l’alpha et l’oméga, de résoudre l’équation à douze inconnues ; essayant d’être toujours neuf. Il fallait ne pas être prévisible. Ne pas être simplement moi-même. Mais différent, plus, ailleurs, autrement. Sinon, elle me quitterait. J’en étais sûr….

Paradoxalement, j’étais presque plus heureux quand elle n’était pas là ! Car alors, je savais que je ne pouvais pas commettre d’impair devant ses yeux ; commettre l’irrémédiable qui la ferait me quitter avec un frisson de dégoût. Savoir qu’elle était avec moi me suffisait. Quand elle n’était pas là, je pouvais souffler. Arrêter de bomber le torse et de m’inventer une simplicité convaincante.

Elle, par contre, ne faisait aucun effort, c’était évident. Et c’est en l’observant de près, que j’ai fini par percer peu à peu son secret. Le secret de sa simplicité.

Son monde à elle, cette version existentielle du Paradis de Dante était une illusion de bonheur qui ne se donnait pas à voir comme un miracle, mais qu’elle nourrissait et entretenait comme un jardin. C’était Béatrice se mouvant dans un espace mental infini avec une volupté d’ange femelle. Mais cet espace, c’est elle qui se le créait chaque jour. En valorisant, en théâtralisant, en mettant en scène son bonheur quotidien. C’était une œuvre continuelle d’émerveillement actif. Une concession au réel dont j’étais parfaitement incapable.

Lorsque nous attendions au restaurant, elle évoquait déjà avec volupté, tous les goûts et les senteurs de ce qui constituerait notre repas à venir ; comme si cela le rendait déjà plus réel.

Lors de nos promenades, elle rendait hommage aux couleurs de l’automne finissant et à la naissance du printemps.

Lorsqu’elle m’entraînait dans ce magasin d’ameublement de son pays d’origine afin que je puisse enfin décorer mon appart, elle se réjouissait d’avance de toutes les modifications : meubles, vaisselle, posters, que nous choisirions pour aménager ma cellule de prison.

Elle avait constamment faim de découvertes, de connaissances et d’expériences nouvelles. Elle voulait aller partout et discuter avec tout le monde de tous les sujets. Rien n’était figé chez elle et très peu de choses l’ennuyaient. C’est là que j’ai eu cette nouvelle vision d’elle.

Ce n’est pas le visage de Lena enfant que j’ai vu alors, mais celle d’une Lena âgée, aux cheveux blancs et aux rides du bonheur. Le sourire confiant. Une Lena d’un futur possible de soixante-dix ans. Je savais qu’il serait bon de vivre alors près de cette belle vieillarde-là…

Mais ce ne serait pas facile. Car je n’étais pas comme elle. Moi, je le savais, j’étais lucide jusqu’à l’absurde et mon monde était un boule de roches étriquée, un minuscule abri sans atmosphère jonché de rocs glaciaux aux arêtes coupantes comme des rasoirs. Ma lucidité se payait cher. J’étais un triste sire.

J’espérais qu’elle ne s’en apercevrait jamais. 

 

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« -Dis donc, ça fait longtemps que t’es pas passé, m’a dit Richard au téléphone, tu peux venir à la maison dimanche, si tu veux…

Au son de sa voix, j’ai eu l’impression qu’il avait un peu bu. Il était bizarrement euphorique. Ce qui ne lui ressemblait pas.

-Tu pourrais ajouter un couvert ?

-Pas de problème. Pour un individu mâle ou femelle ?

-Carrément femelle.

-Ooooooh ! Voyez-vous ça ? Allez, dis-moi tout, play-boy. Elle est mignonne ? Elle a de gros seins ?

-Richard, arrête…

-Ben quoi ! Je m’intéresse, c’est normal.

Puis, soudain inquiet :

-Oh, non ! Dis-moi pas que tu t’es remis avec Claire ?

-Non, j’ai dit, c’est pas Claire. C’est quelqu’un d’autre. Une fille bien. Et j’ai pas envie de la décevoir.

-Je suis sûr que ça va bien se passer, t’inquiète pas…

-C’est assez récent, en fait. T’es le premier à qui j’en parle.

-Je suis flatté. Oh !, tu sais ce qui serait bien ? Je vous invite pour le déjeuner, comme ça on pourra passer l’après-midi à la propriété, au grand air…

-Oui, bonne idée, j’ai dit, sans réfléchir…

-On pourra faire une longue balade à cheval…

Merde, j’avais oublié les chevaux

-Elle aime ça, l’équitation, ta copine ?

-J’en ai bien peur, oui…

-Super alors !, il a rigolé. Pis pour toi, ça sera ton baptême du feu, en même temps.

-Oui, j’attends ça avec impatience, comme tu l’imagines. 

Je l’ai entendu rire au bout du fil. Il connaissait mon appréhension pour toutes les bestioles plus grosses qu’un hamster.

J’ai téléphoné ensuite à Lena pour lui en parler, espérant qu’elle aurait d’autres projets à la même date, mais j’en ai été pour mes frais :

-Il a des chevaux ?, elle m’a dit. Mais c’est une merveilleuse idée ! Bien sûr que je suis d’accord. J’ai même hâte de te voir monter à cheval. Ça sera ta première fois, c’est ça ? Je suis sûr que tu vas adorer. »

Je n’ai rien répondu mais je sentais déjà que mon dimanche allait être compliqué.

Par David Lantano
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Mardi 2 juin 2009

Après le week-end, Lena est partie passer quelques jours chez Muriel, le temps de trouver une solution. Bien sûr, on se reverrait très régulièrement, mais il était un peu tôt pour qu’elle s’installe chez moi, m’avait-elle expliqué et je le comprenais bien. En fait, ça m’arrangeait plutôt. J’étais même soulagé. Ça me laissait le temps de faire un grand ménage de printemps dans mon appartement; le genre de ménage que j’entreprenais habituellement avec la fréquence d’un plan quinquennal, quoique bien moins régulièrement.

Et puis, le lundi, j’ai du retourner à l’école, et même si je le faisais toujours sans aucun enthousiasme ; disons que j’avais au moins récupéré un peu d’énergie. Pour tout dire, j’étais carrément euphorique par instant, à l’idée que Lena partageait désormais ma vie.

Je me suis dit qu’il fallait absolument s’occuper du plus urgent : régler cette affaire de mystérieux vandalisme avant de me faire virer et de me voir trimballer d’école en école : là, où je ferais le moins de vagues.

 Loin de Lena.

 Sauf que ne savais pas comment m’y prendre. J’avais déjà « interrogé » tous les élèves de la classe un par un, le plus discrètement possible, et pas un n’avait vu quoi que ce soit. Tous prétendaient ne rien savoir. J’étais sûr que ce n’était pas possible. Mais celui qui faisait ça, les menaçait sûrement de représailles s’ils disaient quelque chose, et ils cédaient sûrement au maître-chanteur.

Alors j’ai eu une idée digne d’un agent du FBI dans un film de série Z.

Et le lundi matin, après que mes élèves se soient tous bien installés à leur table, je leur ai désigné l’instrument que j’avais installé en haut de l’armoire :

-Ceci est une webcam sans fil qui filme et enregistre tout ce qui se passe dans la classe, j’ai expliqué, d’un ton solennel. Elle fonctionne même quand l’ordinateur est éteint et filme toute la classe. Si jamais la moindre affaire est à nouveau « coupée », je regarderais ce que la caméra a filmé. J’interviendrais alors personnellement pour que les parents de l’élève qui a fait ça ait à rembourser toutes les dégradations…

Le silence s’est fait dans la classe. Je voyais les regards curieux se tournaient vers l’œil noir de la caméra qui les observait du haut de l’armoire. Hors de leur portée.

Pour être sûr que tout le monde avait bien compris ce que je venais de dire, j’ai fait plusieurs fois et par plusieurs élèves répéter et reformuler mon avertissement. Et puis, j’ai pu commencer la classe.

Je me suis rendu compte alors à quel point tout paraissait plus facile, plus à distance. Tout ce que je faisais en classe me coûtait beaucoup moins d’énergie qu’auparavant. Et même si je n’étais pas devenu tout à coup, amoureux de mon boulot, et si je n’étais toujours certainement pas un bon prof, au moins, j’étais capable de faire semblant. Les cris et les énervements des élèves n’étaient plus une accusation directe, une agression envers ma personne. Je gérais un peu mieux en en faisant beaucoup moins…

Vers la fin de la journée, alors qu’il restait moins d’une heure de classe, j’ai entendu quelqu’un demander l’habituel :

« Maît’ ? On peut faire un foot ?

Il parlait sans conviction. Mais pour une fois, ma réponse n’était plus la même :

-Allez, j’ai dit, c’est parti ! »

Ils m’ont d’abord regardé, interdits, et puis ils ont hurlé de joie. C’était la première fois que j’accédais à leur demande.

Ce n’était pas l’heure de l’EPS prévue dans l’emploi du temps, je dois dire, mais je m’en foutais, j’avais aussi envie de prendre l’air. Nous sommes donc sortis dans la cour de récréation que nous avions pour nous tous seuls. Et puis j’ai envoyé Nicolas chercher un ballon et les chasubles.

    J’ai fait regroupé la classe près du terrain omnisports de la cour, où traînait le chat de Christiane, l’instit qui habitait au-dessus de l’école. L’animal est d’abord venu vers moi, et j’ai hésité rien qu’un instant avant de le caresser. Et puis j’ai tendu la main vers le dessus de sa tête pour le gratouiller. Le vieux matou s’est laissé faire quelques secondes, et puis, il a fait un geste brusque de la tête et à nouveau, j’ai retiré ma main comme si j’étais sûr qu’il allait me griffer.

Alexandre avait tout vu :

-Hé Maît’, t’as peur des mouches ? »

Une expression que je n’avais plus entendue depuis le collège. Je n’ai rien répondu tandis qu’une masse d’élèves se précipitait pour caresser l’animal qui a battu en retraite précipitamment.

Dès que Nicolas est revenu avec les chasubles, j’ai formé les équipes. Les bleus contre les rouges. J’ai mis d’office Kevin et Alexandre dans l’équipe rouge. Quant à moi, je jouerais avec les bleus.

Le match a commencé. Au début, je me contentais de faire des passes en ne participant presque pas. Après tout, c’était aux élèves de jouer. Et puis les rouges ont rapidement mené 3-0, et j’ai vu Alexandre marquer son deuxième but. Il s’est alors approché de Quentin, l’un des joueurs bleus, et a fait semblant de lui mettre un coup de tête. Quentin a eu un mouvement réflexe de défense, et Alexandre s’est à nouveau foutu de lui. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de m’investir un peu plus dans le jeu de mon équipe.

Dès le coup d’envoi suivant, c’est simple, je n’ai pas lâché Alexandre. Et dès qu’il a touché le ballon, je l’ai récupéré par un tacle assez appuyé qui l’a fait tomber à terre.

Il était furieux et stupéfait.

-MAIS ! T’AS PAS LE DROIT DE FAIRE ÇA ! 

Je l’ai relevé :

-Oh, mon pauvre bichon, j’ai dit, navré. Tu vas pas pleurer, quand même ?

Je l’ai vu alors devenir furieux, prêt à en découdre.

Je m’amusais bien.

Le match a repris et j’ai continué. Dès qu’Alexandre touchait le ballon, j’étais sur lui pour lui reprendre. Je n’hésitais pas, pour ça, à utiliser honteusement mes 90 kg et mon mètre 85, pour jouer physique, « épaule contre épaule » contre la superstar de ma classe. Et puis, voyant, qu’il commençait véritablement à s’énerver, je me suis mis à commenter à voix-haute le match :

Oh oui ! Le maître récupère le ballon dans les pieds d’Alexandre, il crochète Kevin et déborde sur la gauche. Centre en retrait. Quentin est là pour reprendre : Buuuuuut ! 3-1 ! Les bleus réduisent le score ! Quelle magnifique action ! Et quel but de Quentin pour les bleus !

J’ai continué ainsi mon manège, n’épargnant rien à ce pauvre Alexandre, qui écumait et valdinguait dans tous les sens, et puis, lorsque les bleus ont commencé à gagner : 4-3. J’ai eu ce que je voulais.

-M’EN FOUS TOUTES FAÇONS, C’EST DE LA TRICHE ! MOI, JE JOUE PAS AVEC DES TRICHEURS !

Et puis bien sur, il a jeté sa chasuble et il a quitté le match dont le cours ne lui plaisait pas.

J’étais content. Mon attitude était extrêmement mesquine, je le savais bien, mais qu’est-ce que ça faisait du bien !

J’ai continué de jouer dix minutes, histoire qu’Alexandre ne croie pas que c’était lui qui décidait de la durée du match, et puis, j’ai fait rentrer les élèves. Il était plus que l’heure.

Ils ont rangé leurs affaires et puis je les ai fait sortir dans un ordre relatif.

Aucun blouson n’avait été lacéré cette fois-ci.

 

Par David Lantano
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Dimanche 24 mai 2009

Le lendemain matin, j’étais allongé, souriant, madré, les bras largement étendus le long du traversin. J’étais comme Conan le Conquérant en son harem, regardant avec un plaisir de barbare repus la jeune princesse de Thulé se serrant contre lui.

En fait, je ne parvenais pas véritablement à y croire et je m’imaginais qu’elle allait disparaître à chaque fois que je clignais des yeux. Mais non. Elle était toujours là et refusait de se volatiliser comme de bon droit.

Je venais de me rendre compte pour la première fois que j’étais réellement chez moi maintenant. Cette foutue envie d’être ailleurs, cette incapacité à me concentrer sur l’instant présent avait simplement disparu comme par enchantement. Et même mieux : j’en voulais plus !

Alors, une telle joie m’a envahi peu à peu que je me suis senti venir des passions d’explorateur naturaliste et j’ai entrepris aussitôt le décompte de ses os à coup de baisers. J’en étais à plus de mille sept cents, quand elle m’a supplié, en riant, d’arrêter.

Mais, redécouvrant soudainement la courbe mignonne de son cul affolant, parsemé d’un fin duvet à la blondeur extrême, presque blanche, j’ai brandi un drapeau imaginaire et j’ai déclamé d’un ton solennel:

« Je revendique cette terre au nom de la couronne de France ! », et puis j’ai planté ce drapeau dans sa fesse gauche, ce qui l’a fait rire.

-Tu es complètement fou !

-Oui, je sais, merci !

Et puis, j’ai découvert, en fouillant un peu, un bracelet de cheville portant une inscription apocryphe : räka

-Raka !, j’ai dit, comme un archéologue de pacotille.

-Non, räka, elle m’a corrigé, en riant, avec cette prononciation typiquement scandinave.

-Qu’est-ce que c’est ?

-Ça veut dire « crevette ». C’était mon surnom quand j’étais gamine. Faut dire que j’étais pas bien grosse….

-Tu l’es toujours pas…Y’a pas grand chose à bouffer la dessus, j’ai dit en soupesant sa jambe.

Elle m’a mis des baffes pour de rire, j’ai essayé de l’en empêcher et le pugilat a dégénéré vers une forme de lutte non-homologuée où les combattants n’étaient pas pressés de s’arrêter.

Ensuite, on a dormi un peu et puis, au réveil, elle m’a interrogé sur l’état de mon appartement. Presque pas de mobilier, ni de décoration, des murs blancs :

J’ai hésité, alors, je ne savais pas comment lui dire.

-Ah ? Ça, c’est parce qu’il est possible que je parte bientôt, j’ai expliqué…

-Où ça ?

-Je sais pas: autre part, ailleurs. Peut-être que je ne resterais pas dans cette ville très longtemps. Comment savoir ? Faut toujours être prêt à partir…

-Et quand est-ce que t’as l’intention de partir, alors ?

-Je sais pas. Un jour, peut-être. Pourquoi prendre la peine de décorer un appartement si on est pas sûr d’y rester….

-Tu n’es pas sûr de grand chose, en fait.

-Oui, t’as remarqué aussi, hein ?

-Ça doit être bizarre quand-même de vivre dans un appartement vide, comme ça…je sais pas, je ne m’y sentirais pas à l’aise.

-On s’y fait, j’ai menti… »

On a passé toute la matinée au lit et si ça n’avait tenu qu’à moi, on aurait pu y passer le week-end. Et puis, à un moment, elle m’a demandé, toute excitée :

-Oh ! Fais-moi lire ton roman !

-Il est pas terminé…

-C’est pas grave !, elle m’a assuré, je veux savoir ce que tu écris…

J’y ai réfléchi un instant, me demandant si ça en valait vraiment la peine, si elle n’allait pas se foutre de moi. Et puis comme n’importe quel écrivaillon narcissique, j’ai accepté. Je suis allé lui chercher la bête.

-Tu seras franche, hein ? J’ai dit…

-T’inquiète pas pour ça. Je suis sûre que tu es très doué. Je le sens…

Alors je l’ai regardée lire ce qui m’avait occupé pendant la majeure partie de la dernière année, avec une boule d’appréhension bloquée au travers de la gorge. Regarder quelqu’un lire un livre qu’on avait écrit avait quelque chose de la torture chinoise. C’était un spectacle lent et inexpressif qui vous donnait largement le temps d’imaginer le pire.

Elle tournait les pages, silencieuse. Les unes après les autres, sans jamais relever les yeux des feuilles volantes. Et il me semblait pouvoir imaginer ce qu’elle découvrait au fil des pages :

 

L’histoire se déroulait au début du 20ème siècle. Les scientifiques des pays occidentaux avaient capté un signal électromagnétique mystérieux provenant du cercle arctique. Après plusieurs semaines d’analyses, les experts avaient conclu qu’il s’agissait d’une sorte de SOS en morse qui était sans cesse répété. Les allemands avaient réagi les premiers et avaient organisé une expédition polaire extrêmement bien équipée pour l’époque. Hélas, six mois plus tard, on était toujours sans nouvelle d’eux. Alors, une expédition britannique avait pris le relais. Et c’était là, qu’intervenaient les protagonistes de mon histoire. Le capitaine Robertson et son équipe avaient à leur tour préparé une expédition avec un double objectif. Venir en aide à la précédente équipe, et découvrir l’origine du signal. On suivait alors leurs préparatifs. Ils s’équipaient largement, pour parer à n’importe quelle éventualité, pensaient-ils. Emportant des vivres et du matériel de soin, mais aussi des armes, des outils et même des explosifs. J’avais ensuite décrit leur long voyage largement documenté à travers l’Océan Arctique. J’avais fait un gros effort pour essayer de rendre cette partie réaliste, me renseignant sur les équipements de l’époque, la navigation et les termes exacts de glaciologie ; tout en essayant de donner vie à ces personnages d’aventuriers sans doute un peu naïfs mais farouchement déterminés. Plus tard, le navire de l’expédition finissait par être pris dans les glaces et les hommes étaient obligés de l’abandonner et de poursuivre sur la banquise en utilisant leurs chiens de traîneau. Ils continuaient, toujours guidés par le signal, et découvraient des indices étranges. Des traces de pas au beau milieu de la banquise alors qu’il n’y avait pas une habitation humaine à moins de 500 km à la ronde. L’action s’accélérait soudain lorsque une nuit, alors qu’ils campaient, ils étaient attaqués par une horde d’êtres étranges, humanoïdes à la peau bleue craquelée, des sauvages en état de folie furieuse qui avaient réussi en un temps record à tuer quinze membres d’équipage et la moitié des chiens de traîneau . C’était une partie que j’avais voulue la plus sanglante et barbare possible. Et j’avais écrit de longs passages de morts brutales et de morsures inhumaines. La violence surgissait comme le passage d’une étoile filante. Immédiate et imprévisible. Mais le capitaine Robertson avait de la ressource et à l’aide de haches, et de harpons, combattant dans la nuit à la lueur des lanternes, il avait réussi à organiser la défense de son expédition et à tuer leurs agresseurs déchaînés. Le lendemain, ils avaient pu examiner de plus près les monstres qui les avaient si sauvagement attaqués. Des êtres à forme humaine, donc, mais dont les yeux étaient d’une seule teinte, rouge sang, sans iris. La peau de ces êtres était bleue, glacée et craquelée en de nombreux endroits, leurs vêtements étaient non identifiables, une forme de charpie de fourrures variées.

C’était là que se terminait ce que j’avais écrit de mon roman. Le style était sec comme un coup de trique et les images les plus évocatrices possibles. Le protagoniste, le capitaine Robertson était le personnage central, celui qui m’intéressait évidemment le plus. Le prototype de l’homme fort et entêté presque jusqu’à la folie, le garant le plus sûr de la survie de son équipée…L’homme que je rêvais d’être….  

 

Quand elle a eu fini, elle a déposé le manuscrit au bord du lit et m’a regardé :

-C’est vraiment toi qui a écrit ça ?

-Pourquoi ? ça te plait pas ?

Elle a cherché ses mots et j’ai à nouveau craint le pire :

-C’est juste, elle a dit, impressionnée….je savais pas que tu écrivais comme ça…Il faut absolument que tu le publies…

J’étais paralysé par le compliment.

-Et ensuite, il se passe quoi, alors ?

-Ça, je peux pas te le dire…

-Allez ! elle a alors minaudé, faisant glisser son joli pied le long de ma cuisse en guise d’argument.

-Ben non, vraiment je peux pas…

-Allez, s’il te plaît. Si tu me le dis, je serai très gentille avec toi, je te promets.

-Comment ça, très gentille ?

Elle m’a alors regardé avec un sourire de conspiratrice, et puis elle s’est mise à m’embrasser, posant des baisers légers comme des battements d’ailes de papillons le long de mon torse, et plus bas. Aussitôt, le vieux Maréchal fourbu s’est remis au garde-à-vous pour ce qui s’est vite révélé être un nouveau 14 juillet.

Alors, s’étant acquitté de sa tentative convaincante de corruption, Lena s’est mise à sourire.

-Et donc, cette fin ?, elle a dit.

J’ai eu un grand soupir et puis je n’ai pas pu m’empêcher de rire :

-Ben, vraiment, je ne peux pas te le dire parce que je ne l’ai pas encore trouvée.

Elle s’est jetée sur moi et s’est mise à me tambouriner la poitrine :

-Espèce de salaud ! Tu m’as laissée faire !

-Ça avait l’air de te faire tellement plaisir, je voulais pas te contrarier, j’ai poursuivi, toujours sans parvenir à m’arrêter de rire.

Et puis, peu à peu, on a fini par se calmer.

-Ok, à ton tour, maintenant, j’ai alors dit, fais-moi lire ce que tu écris. T’as ton carnet, non ?

Je l’ai aussitôt sentie se raidir :

-Hors de question !

-Ben quoi, tu vas pas te dégonfler quand même ! C’est comme quand on joue au docteur, je t’ai montré le mien, maintenant, c’est à ton tour.

-Jamais de la vie. Vraiment, ça n’a rien à voir avec ce que tu écris et je suis sûr que tu détesterais…

-Mais non, je suis sûr que non…

-N’insiste pas.

-Si tu me le montres pas, je vais aller le chercher moi-même, je te préviens…

Elle s’est soudain relevée sur les coudes et m’a regardé, affolée :

-T’oserais quand-même pas ?

-Je vais me gêner, tiens. C’est donnant, donnant…dans ce genre de trucs. Et j’ai horreur de l’injustice.

Elle y a réfléchi pendant une éternité et puis elle a fini par s’avouer vaincue :

-D’accord, mais je te préviens que tu vas vraiment détester…. »

Elle m’a alors donné son carnet ouvert à la page de son roman, et je me suis mis à lire.

J’ai tourné les pages comme elle l’avait fait pour moi et je l’ai sentie tout aussi crispée. Elle attendait mon avis. Lorsque j’ai eu terminé son début de roman, j’avais eu plus que le temps nécessaire pour me faire mon idée :

C’était consternant. Une sorte de conte new-age plein de mièvrerie sur le sens de la vie, dégoulinant de bons sentiments, à faire passer Paolo Coelho pour Friedrich Nietzsche. Ça parlait de karma, de lien spirituel entre les êtres et de toutes ces conneries de magazines féminins. Il n’y avait aucune réelle difficulté, aucune adversité dans l’histoire que Lena écrivait. Juste des coïncidences et des circonstances. Le « destin » amenait une réponse inévitable et paisible aux questions que se posaient des personnages falots, exemptés de toute souffrance existentielle, uniquement du fait de leur croyance en leur « étoile ». C’était tout. Elle n’évitait que de justesse la référence à l’astrologie. J’étais absolument écœuré. Je n’arrivais pas à croire que quelqu’un vivant dans le monde réel puisse écrire, ou même penser, quelque chose comme ça.

-Alors ?, elle a fini par me demander, inquiète.

Je l’ai regardée et j’ai souri :

-J’adore ! »

Par David Lantano
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